«... en 38 années de sacerdoce presbytéral et épiscopal, j'ai prononcé environ 1250 homélies, dont 750 furent mises par écrit et constituent douze épais volumes dactylographiés...»
(Le Saint Archevêque Confesseur et chirurgien Luc de Crimée)
1

L’homélie ci-dessous, prononcée le 11 avril 1954, pour la cinquième semaine du Grand Carême,  est intégrée dans le recueil intitulé «Tome 3» des Homélies de Saint Luc de Crimée, édité par l’Éparchie de Simferopol et de Crimée.

Voici peu, je vous ai parlé de la profondeur inhabituelle du cœur du larron qui en un instant crut en notre Seigneur Jésus Christ crucifié à côté de lui. Maintenant, je vous propose quelques mots au sujet de la profondeur du cœur des saints. L’occasion m’en est donnée par le fait que la Sainte Église consacre le cinquième dimanche du Grand Carême à la mémoire d’une très grande sainte : Marie l’Égyptienne. C’est surtout de son cœur que je vous parlerai.
Marie était une jeune beauté étincelante qui vivait dans la vaste Alexandrie, la capitale de l’Égypte. Par sa beauté, elle captivait de nombreux jeunes ; par sa débauche, elle acquit une grande richesse et vécut dans le luxe. Une fois, elle alla se promener sur le rivage, et là elle vit un navire prêt à appareiller, et elle apprit que ce navire, avec de nombreux pèlerins, se dirigeait vers Jérusalem pour la fête de l’Exaltation de la Croix du Christ. Le caprice lui vint de monter elle-même sur ce navire, et elle monta, et tout le temps du voyage, comme elle le voulait à son habitude, elle séduisit les jeunes hommes qui voyageaient avec elle, et pécha tout le long de son trajet.
Ils naviguèrent vers la Palestine, arrivèrent au temple de Jérusalem, et toute la foule commença à entrer dans le temple, mais lorsque Marie voulut y entrer, une force inconnue la retenait, lui interdisant l’entrée dans le temple. Cela la stupéfia. Elle essaya d’entrer plusieurs fois encore, et à chaque fois une force inconnue la repoussait, l’empêchant d’entrer dans le temple. Puis son regard tomba sur l’icône de la Très Sainte Mère de Dieu, suspendue au-dessus de la porte d’entrée, et, le cœur profondément bouleversé, elle se tourna avec une prière fervente vers la Très Sainte Mère de Dieu, lui demandant de l’aider, lui demandant d’intercéder devant Son Fils pré-éternel pour qu’Il lui accorde le pardon à elle, la maudite pécheresse. Après cette prière, elle put entrer dans le temple. L’exaltation de la Croix la secoua encore plus, et un profond retournement s’opéra soudain en elle.
Elle quitta l’église et entreprit un long voyage, jusqu’aux rives du Jourdain, elle traversa le Jourdain à la nage et s’enfonça dans le désert au-delà du Jourdain. Elle s’enfonça très, très loin dans le désert, et dans ce désert, sans jamais voir de visage humain, elle vécut quarante sept ans, mangeant on ne sait quoi.
On ignore comment sa vie s’est déroulée, nous savons seulement par son histoire de fin de vie que pendant seize ans elle fut encore tourmentée, profondément tourmentée, par les souvenirs de cette vie luxueuse, de ces mets exquis, des vins dont elle se réjouissait.
C’est seulement seize ans plus tard, que ces souvenirs qui la martyrisaient et la maintenaient dans l’illusion spirituelle l’ont quittée. Au cours de sa vie dans le désert pendant quarante sept ans, elle acquit les dons extraordinaires du Saint-Esprit. N’ayant jamais lu les Saintes Écritures, elle les connaissait profondément, car elle les avait apprises du Saint-Esprit Lui-même. Sa prière était si extraordinaire que, pendant celle-ci, elle s’élevait très haut dans les airs, et, debout dans les airs, levant les mains vers le ciel, elle priait longuement en larmes.
Réalisons de quel genre merveilleux de cœur de femme il s’agissait, un cœur auparavant rempli d’impureté, d’abomination, de fornication et de débauche, et dans lequel une révolution tellement radicale et merveilleuse se produisit soudainement. Ce cœur fut ébranlé par la puissance de Dieu. Le Seigneur savait quelle profondeur immense se dissimulait dans ce cœur autrefois pécheur, Il savait de quels exploits extraordinaires ce cœur était capable. Et le Seigneur toucha Marie de Sa main droite, et ce cœur, autrefois pécheur, devint l’un des plus grands cœurs de l’histoire de l’humanité.
Souvenons-nous aussi de la plus grande et la plus ardente myrrhophore, Marie-Madeleine. Ne lisons-nous pas à son sujet que notre Seigneur Jésus-Christ a chassé d’elle sept esprits malins, alors imaginez à quel point l’impureté de son cœur était grande, quelle terrible impiété faisait rage en elle, si sept esprits malins habitaient en elle! Et néanmoins, ce cœur s’avéra tel qu’elle reçut plus tard dans sa vie le nom de cœur d’Égale aux Apôtres, car son amour pour le Seigneur Jésus-Christ était si ardent. Elle lui a voué un amour tel qu’aucun amour humain ne peut y être comparé.
Et maintenant, souvenons-nous d’un grand maître de l’Église, souvenons-nous de Tertullien, qui, bien qu’il ne soit pas compté parmi les Pères de l’Église, car il est tombé pendant un temps dans l’erreur et l’hérésie montaniste, néanmoins, dans l’Église, et surtout dans l’Église d’Occident, il est considéré comme un grand maître. Il était prêtre à Carthage, au IIe siècle après la naissance du Christ. Il possédait un esprit immense, exceptionnellement profond, et écrivit de nombreuses œuvres qui eurent une telle influence sur tous ses contemporains et sur tous les hiérarques ultérieurs de l’Église, que ses écrits furent la base, la lecture fondamentale de très nombreux grands et saints évêques. Et ce grand Tertullien, ce cœur ardent, brûlant d’amour pour le Christ, d’amour pour la vérité éternelle, disait de lui-même que dans sa jeunesse, avant de connaître le Christ, avant d’être baptisé, il menait une vie très dépravée. Comme vous pouvez le voir, dans ce cœur la dépravation coexistait avec une grande sagesse, ce qui l’aidait à expliquer de nombreux passages difficiles à comprendre dans les Saintes Écritures. Cette sagesse, qui lui permit d’écrire de nombreux ouvrages dénonçant les hérétiques de son temps, des œuvres qui formèrent la base de la formation théologique des évêques et des prêtres.
Souvenons-nous d’un autre grand Père de l’Église, particulièrement vénéré dans l’Église latine occidentale, le Bienheureux Jérôme, cet homme extraordinaire qui a passé de nombreuses décennies dans une grotte palestinienne, étudiant et recherchant les Saintes Écritures. Il étudia toutes les langues nécessaires à cela : il ne connaissait pas seulement le latin et le grec, mais aussi l’hébreu ancien, le syro-chaldéen et l’arabe. Il a écrit un grand nombre de commentaires sur les Saintes Écritures. Et ce grand homme disait aussi de lui-même que, dans sa jeunesse, il menait une vie impure.
Au même siècle, vivait à Carthage l’un des grands maîtres de l’Église, le Saint Hiéromartyr Cyprien. Il fut païen jusqu’à l’âge de 40 ans, et dans le paganisme il mena une vie dissolue et impure, puis soudainement, sous l’influence de la puissance du Christ, son cœur renaquit complètement : il crut ardemment en Christ. Il fut ordonné prêtre par l’Évêque de Rome, et peu de temps plus tard il devint évêque de l’Église de Carthage. Il fut également l’un des plus grands hiérarques de l’Église ancienne.
À ses côtés se tient un quatrième grand Père, le Bienheureux Augustin, Évêque d’Hippone. Lui aussi a appris à connaître le Christ lors de sa maturité, et a passé sa jeunesse de manière turbulente et pécheresse. Dès l’âge de 18 ans, il devint père illégitime. Il se comporta très mal avec sa concubine, avec qui il eut ce fils. Sa mère Monique, femme au cœur le plus pur et à la grande piété, véritable chrétienne, versa des larmes amères pour son fils, car elle vit sa vie débauchée et savait qu’il possédait par nature des capacités scientifiques et un grand talent d’orateur. La pauvre mère pleura toutes ses larmes en voyant la vie malicieuse de son fils. Une fois, elle vint voir l’évêque, un ancien, et le supplia de sauver son fils de la mort. Et l’évêque répondit par ces paroles étonnantes : «Il ne peut se faire que le fils de tant de larmes périsse.» Et ces paroles devinrent prophétiques. Augustin suivit les cours d’une école d’éloquence à Carthage, où il fit preuve d’un brillant talent oratoire et ouvrit sa propre école, où il enseigna. Mais sa vanité fut blessée par le fait qu’il avait très peu d’élèves, et il s’installa à Rome, où il fut nommé juge à Milan. Il s’y installa. À cette époque, l’un des plus grands hiérarques, Ambroise de Milan, y était évêque. Augustin alla écouter les sermons d’Ambroise : il s’intéressa à son éloquence, ne souhaitant apprendre de lui que la capacité de parler. Mais avec les paroles d’éloquence, la grande vérité des paroles de la prédication apostolique pénétra imperceptiblement dans son âme. Il s’imprégna de plus en plus de l’enseignement du Christ, s’immergea de plus en plus dans la lecture des Saintes Écritures, abandonna ses penchants débauchés, quitta la secte des Manichéens, dont il appartenait depuis près de neuf ans, et il devint un dénonciateur éloquent et ardent de l’hérésie manichéenne. Il vivait dans un environnement de nouveaux camarades, parmi les chrétiens, loin de son ancien environnement. Une fois, ils lisaient les ascètes d’Égypte, les ermites et les habitants du désert, et cette histoire ébranla Augustin au plus profond de son âme, si bien que, se tournant vers ses amis, jeunes et instruits comme lui, il déclara : «Mais de quoi s’agit-il?! Ces gens avant moi ont consacré tant de temps à la philosophie et à l’éloquence : pourquoi n’ai-je pas pu construire ma vie comme eux l’ont construite?» Et en entrant dans le jardin, Augustin tomba à terre, pleura, et demanda à Dieu de le guider sur un nouveau chemin : «Quand, quand, Seigneur, auras-tu pitié de moi? Aie pitié de moi, Seigneur, aie pitié de moi, aie pitié de moi maintenant!» et soudain il entendit une voix : «Prends, lis, prends, lis!». Et voici ce qu’il lu dans l’Épître aux Romains : «Marchons honnêtement, comme en plein jour, ne nous laissant point aller aux excès de la table et du vin, à la luxure et à l’impudicité, aux querelles et aux jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne prenez pas soin de la chair, de manière à en exciter les convoitises.» (Rom. 13;13-14) Voilà la réponse de Dieu qu’Augustin reçut, et après cela, il fut bientôt honoré de devenir presbytre. Puis il devint évêque, et à ce rang il vécut dans l’ascèse pendant trente cinq ans, menant une vie immaculée. Il vivait comme un vrai moine, comme un ermite, jeûnait sévèrement, priait toujours, vivait en reclus dans sa cellule, mangeait avec ses concélébrants, prêtres et diacres, la nourriture commune. Au cours des trente cinq années de son ministère épiscopal, il écrivit un nombre énorme d’ouvrages théologiques qui formèrent la base de la théologie pour d’autres grands Pères de l’Église. Non seulement l’Église latine, mais aussi l’Église orthodoxe le vénèrent comme un grand Maître de l’Église. Ses œuvres et enseignements théologiques sont pleins d’une sagesse extraordinaire et d’une connaissance profonde.
Je vous ai montré le cœur de deux femmes vénérables, autrefois très débauchées, et le cœur de quatre grands Pères de l’Église et maîtres de l’Église, qui étaient autrefois corrompus et menaient une vie impure. Quelles conclusions tirerons-nous de ce récit pour nous-mêmes? Nous dirons que le cœur humain, même pur, est souvent couvert d’une écorce sale, et nous, les pécheurs, avons l’habitude de condamner toute personne dont le cœur nous semble couvert d’une écorce sale. Et si nous étions contemporains de ces grands Pères de l’Église, nous les condamnerions, nous les condamnerions sévèrement. Mais le Seigneur ne voit pas seulement l’écorce sale du cœur humain. Il voit ce qu’il y a à l’intérieur du cœur, ce qui est caché au plus profond du cœur : il sait ce dont le cœur est capable lorsqu’il est temporairement recouvert d’une écorce sale. Il voit sous la croûte de boue le plus grand saint, Il voit de grandes vertus spirituelles. Et Il préserve Ses Saints tout le temps que leurs cœurs restent couverts de cette écorce sale. Souvenez-vous de cela, et ne vous risquez jamais à condamner ceux qui, même s’ils sont clairement pécheurs, vous semblent sans aucun doute dépravés même.
Pensez au fait que nous ne connaissons pas leurs forces cachées, leurs capacités spirituelles au fond de leurs cœurs, et donc retenez votre langue malicieuse, brûlante du désir de prononcer la condamnation. Et à vous, mères qui avez des enfants débauchés, je dis : souvenez-vous de Sainte Monique, mère du bienheureux Augustin, souvenez-vous comment, avec ses larmes, elle a supplié Dieu d’aider son fils.
Pleurez donc pour vos enfants débauchés, mais ne tombez pas dans le désespoir : souvenez-vous que le Seigneur peut rendre purs et même saints vos enfants impurs et dépravés. Amen
Traduit du russe
Source

  1. Pp. 105 et 106 du livre « Святой Врач » (Le Saint Médecin) écrit par l'Archidiacre Vassili Marouchak. (Moscou, Danilovskii Blagovestnik, 2013)