
Edinoverie (Единоверие, prononcé à peu près, ‘yedinəverié’) est le nom de la communauté de Vieux-Croyants de Russie qui sont parvenus à un accord avec le Patriarcat de Moscou, et sous la juridiction duquel ils se sont placés, tout en conservant leurs particularités. On recourt parfois aussi au terme ‘coreligionnaires’ pour les nommer. L’expression ‘Vieux-Croyants Unis’ est la traduction reprise dans le «Dictionnaire russe-français des termes en usage dans l’Église Russe», de l’Institut des Études slaves. Taras Sidash, traducteur du grec ancien, écrivain, philosophe russe vivant à Saint-Pétersbourg, dont nous avons publié la traduction de quelques textes, fait partie de cette communauté de Vieux-Croyants Unis. En 2011, Taras Sidash a accordé un entretien au magazine russe ‘Valeurs Familiales‘, au cours duquel il présente sa communauté, la manière dont les Vieux-Croyants comprennent le schisme, et son analyse, acide, des événements de l’histoire de l’Église.
Taras Gennadievitch, dans la conscience commune, l’évocation des Vieux-Croyants fait surgir l’image du barbu obstiné fronçant les sourcils, l’idée de la Sainte Rus’, le signe de croix à deux doigts, les longs offices sans interruption, la boyarine Morozova de Sourikov, et l’une ou l’autre chose à propos de l’Archiprêtre Avvakoum. Dans quelle mesure ces stéréotypes correspondent-ils à la réalité ?

Les stéréotypes que vous avancez relèvent clairement du genre de l’affiche politique, et même de la caricature politique. Comme c’est chaque fois le cas pour ce genre d’image, cela en dit plus long sur son créateur que sur la «réalité». Cela nécessite d’admettre qu’il existe quelque part une réalité à laquelle cela correspond. Mais, en même temps, pourquoi seul le Vieux-Croyant devrait-il faire penser aux longs offices et pas les moines du nouveau rite orthodoxe, ou les moines catholiques dans ces ordres qui remontent au Moyen-Age? Et j’ose à peine parler de ceux sur les visages desquels s’imprime, de nos jours, «l’idée de la Sainte Rus’» (Sourire).
Comment doit-on dire, ‘Croyant de la Vieille Foi’ (старовер) ou ‘Croyant du Vieux Rite’ (старообрядец )? Quelle est la différence ?
Le terme correct est ‘Croyant de la Vielle Foi’, car le désaccord avec les successeurs de Nikon ne consiste pas seulement en divergences de rite, mais surtout en une conception différente de ce qu’est la foi, l’homme et l’Église. Toutefois, les appellations intervenues au cours de l’histoire, et même celles utilisées par les intéressés recourent à l’autre terme. Par exemple, la hiérarchie la plus ancienne et la plus imposante, s’opposant à l’Église synodale/patriarcale, se nomma elle-même Église Orthodoxe Russe du Vieux Rite. (Русская Православная Старообрядческая Церковь). Selon moi, ce qui est tout à fait correct c’est l’appellation «Vieil-Orthodoxe» utilisée par certaines communautés, comme par exemple les Pomores : Église Vieil-Orthodoxe du Pomorié. L’expression ‘Vieil-Orthodoxe‘ reflète le mieux ce qui a réellement été changé, renouvelé par les uns et préservé dans son état antique par les autres.
Le Schisme.
Le schisme du XVIIe siècle ne survint-il pas surtout à cause de divergences rituelles ? Dans tous les livres d’histoire, on lit à peu près ceci : les zélateurs de la piété, Avvakoum, Neronov et les autres, se sont élevés contre les «nouveautés» grécophiles du Patriarche Nikon et tout le grabuge commença ainsi…
Il nous suffit de nous pencher sur les œuvres des opposants à Nikon pour constater que la «nouveauté grécophile» fondamentale fut la définition du pouvoir épiscopal et tsariste sur l’Église toute entière, selon laquelle on reconnaissait à ces pouvoirs le droit de prescrire, à leur seule discrétion et volonté, n’importe quoi à l’Église entière.
Il est très clair qu’à la fin de leur vie, renonçant à leurs nouveautés rituelles, le Patriarche Nikon et le Tsar Alexis Mikhaïlovitch, relativement omnivore en matière de rituel, pensaient que l’essentiel dans la réforme n’était pas son contenu, c’est-à-dire le refus de certaines dispositions, mais bien l’obéissance totale au pouvoir dans les questions concernant la foi. Comme l’a dit à cette époque le bourreau sanguinaire, le Patriarche Joachim : «Vielle foi, nouvelle foi, crois ce qu’on ordonne». Je cite de mémoire. Le sens de la réforme de Nikon ne fut pas l’introduction de l’une ou l’autre nouveauté en matière de rituel, mais la confirmation par la Chrétienté russe du renoncement au statut proclamé par l’Apôtre Paul, des Chrétiens comme «peuple de Dieu» et «prêtrise royale». De nombreux Russes ne purent évidemment admettre une telle «nouveauté».
Il suffit de lire les lettres du dirigeant de la première génération d’opposants, l’Archiprêtre Jean
Neronov, pour se convaincre une fois pour toutes que pour lui, c’était la toute puissance injustifiée du patriarche qui était tout à fait inacceptable. Quand aux rites, ils étaient seulement, pour un côté comme pour l’autre, des signes: pour les uns ils permettaient de montrer son pouvoir papal illimité, pour les autres, ils manifestaient la dénonciation de la nature non-orthodoxe de pareille ambition. Bien sûr, pour les gens simples, les rites peuvent revêtir une signification suffisante en soi, mais pour les «héroïques archiprêtres» formant l’élite intellectuelle et morale du peuple et le noyau de l’opposition anti-nikonienne, les choses ne pouvaient en être ainsi. Bref, la dimension véritablement grecque de la «grécophilie» de la cour d’Alexis Mikhaïlovitch se concentrait dans la ‘philia’ qui jusqu’à cette époque n’était pas vraiment une caractéristique des Russes ; car évidemment le contenu de cet emballement singulier, la nouvelle conscience ecclésiologique, n’avait rien de grec. Il s’agissait d’une importation latine de seconde main, une marchandise facile à écouler, sortie des bagages de certains évêques grecs vagants, réduits au négoce d’une foi de provenance inconnue.
Je comprends. Le pouvoir aurait du faire preuve de plus de douceur. Mais auparavant les choses se passaient-elles autrement ? C’était bien l’empereur et les évêques qui représentaient l’Église toute entière lors des Conciles Œcuméniques. C’était tout de même dur à cette époque-là également.
Effectivement, c’est ainsi que les choses se déroulaient alors. Et des schismes pareils au nôtre, l’Église Œcuménique en a connu quelques-uns. A quoi tout cela a-t-il mené? Ne serait-ce pas à cause de cela que les Orthodoxes du Patriarcat Œcuménique occupent encore juste un quartier d’Istamboul et quelques îles? Ne serait-ce pas à cause de cela que les schismatiques catholiques-romains sont plusieurs fois plus nombreux que tous les Orthodoxes pris ensemble? Ne serait-ce pas à cause de cela que tout le Moyen-Orient ensanglanté par les confrontations entre ceux qu’on nomme les Nestoriens et l’Église impériale constantinopolitaine, est devenu le terreau idéal pour la propagation de l’Islam ?
L’époque des Conciles Œcuméniques est celle du fiasco de la mission chrétienne. La mission fut accomplie par les méthodes impériales, en politique et en matière de spéculation, et mis à part quelques icônes miraculeusement sauvées des iconoclastes et une liste, obtenue à l’arraché, des erreurs dogmatiques qui furent rejetées, cette mission ne laissa rien pour le futur, rien sur quoi nous puissions nous appuyer dans les temps de détresse de l’Église. Cela devint évident dès que survint la première situation problématique; les Russes ne purent la résoudre sans s’appuyer sur l’autorité extérieure, grecque. De ce qu’on nomme l’héritage patristique, il est possible de déduire des conclusions très différentes, de sélectionner des précédents diamétralement opposés pour résoudre certains problèmes. Et ainsi, ni le Patriarche Nikon, ni ses opposants ne durent se priver du plaisir de se lancer à la tête toutes sortes de citations bibliques et autres. La déchéance la plus profonde qui atteignit, dès les premières décennies qui suivirent le schisme, la partie de l’Église qui avait remporté la victoire, s’explique, et sûrement pas en dernier ressort, par le fait qu’aucun de ceux qui «participèrent au débat» ne conservait après une décennie de conciles et de disputes, la moindre considération pour l’Église grecque, dont traditionnellement, l’Église russe (et particulièrement son secteur ‘nikonien’) se qualifie de prolongement et de protubérance. (A suivre)
Traduit du russe.



Lorsqu’ils arrivèrent, ils le trouvèrent assis et pleurant. Terrifiés face à cette résurrection, ils lui demandèrent : «Mais comment as-tu pu revenir à la vie? As-tu vu ou entendu quelque chose?» Ne répondant à aucune question, il répétait sans cesse : «Sauvez-vos âmes!» Les frères l’implorèrent : «Raconte-nous, afin que cela nous soit utile à nous aussi!» Il leur dit alors : «Si je vous le dit, vous ne me croirez pas et vous ne m’écouterez pas». Ils lui promirent alors tout ce qu’il voulait. «Respecterez-vous ce que je vais vous dire?» Les frères répondirent «Nous observerons tout ce que tu nous diras». Athanasios dit alors «Obéissez à votre higoumène, vivez en permanence dans le repentir et, en respectant notre typikon, priez Notre Seigneur Jésus Christ, Sa Très Sainte Mère et nos Saints Pères, Antoine et Théodose, afin qu’il vous soit donné de finir votre vie ici et d’être inhumé dans les grottes près de nos Saints Pères Antoine et Théodose. Voilà les trois choses les plus importantes pour vous. Observez-les scrupuleusement et ne vous en vantez pas. Et maintenant, ne m’interrogez plus, et pardonnez-moi».
De nombreux miracles eurent lieu devant ses reliques. Depuis des années, un des moines souffrait beaucoup des jambes. Les frères l’emmenèrent auprès des reliques de Saint Athanase, et lorsque le moine les vénéra, les serrant contre lui, il fut instantanément guéri et plus jamais il ne souffrit. Son nom était Babylas. Après sa guérison, il expliqua : «J’étais allongé et gémissais sur mon lit de souffrance. Et soudain, ce bienheureux arriva et me dit «Viens à moi, je te guérirai». J’ai voulu lui demander comment et quand je devais aller à lui, mais il avait disparu. Je vous ai donc demandé de me conduire auprès de ses reliques».


Le futur saint naquit dans une famille de paysans pauvres, dans le Gouvernorat de Perm, un 16 mai selon le nouveau calendrier, en l’an 1800, d’autres disent en 1841. Les parents, Fiodor et Ekaterina Kachine, appelèrent leur fils Fiodor. La tradition dit que la sage-femme prédit au nouveau-né un destin de prêtre d’importance, le voyant coiffé du klobouk monastique. Et effectivement, dès son enfance, Fiodia aima la prière. Tout jeune encore, il s’enfonçait dans la solitude au cœur de la forêt, et, agenouillé sur une grande pierre, il priait Dieu. Il entendit une voix lui dire «La pierre sur laquelle tu pries s’appelle Paradis». Un autre événement indique que l’enfant était élu par Dieu. Un jour, du coin d’icônes s’envola une colombe qui vint se poser sur sa main. Après, elle s’éleva, décrivit un cercle autour de lui et alla se placer derrière les icônes.
Le Père Théodose lava les pieds et nourrit ceux qui étaient venus l’arrêter, un jour de mars 1927, deux semaines avant Pâques. Il fut emmené à Novorossiisk et mis en prison. Bientôt Liouba y fut envoyée aussi. Les autres novices, dont Tavifa et Natalia déménagèrent à ‘Minvody’ où elles acquirent une petite maison. C’est là que le starets Théodose les retrouva lorsqu’il sortit de prison, en 1932. Et c’est là qu’il demeura jusqu’à la fin de ses jours, recevant tous ceux qui venaient à lui. Il donnait la Communion, confessait, conseillait, et à certains, il conférait la tonsure monastique. Les visiteurs amenaient des présents, mais le saint homme ne les acceptait pas toujours : «Est-ce vers Dieu que tu es venu?» leur demandait-il.
Durant la guerre, Saint Théodose sauva des enfants ; il s’agit d’événements connus. Un jour il accourut au jardin d’enfants et attirant les enfants à lui par ses facéties, ils les emmena soudain de force. Quelques instants plus tard, une bombe pulvérisait la petite école. Une autre fois, un train stationnait sur les voies. Le saint homme se mit à le pousser en priant «Seigneur bénis!». Une patrouille s’approcha. Les soldats demandèrent : «Mais que fais-tu grand-père?» «Ce que le Bon Dieu qui m’a ordonné!» Le Père Théodose s’en alla, et quelques instants après, une bombe tomba sur les voies là où se trouvait auparavant le train. Celui-ci transportait des obus. Si la bombe était tombée dessus, la ville entière aurait été transformée en un champ de ruines. Le starets prédit également à Antonina Porphyrievna l’approche de la grande famine. Et à ceux dont certains des membres de leur famille étaient partis à la guerre, il leur disait s’ils étaient encore vivants ou non.
Il mourut à l’été 1948. On l’enterra sans musique, car on savait que le ‘grand-père’ n’aimait pas cela. De sa tombe irradiait une lumière telle qu’il était quasiment impossible de prendre des photos. Quand il s’est agi de transporter le cercueil jusqu’au cimetière situé aux confins de la ville, quatre jeunes gens se présentèrent. Ils étaient beaux et portaient de longs cheveux jusqu’aux épaules et portaient chacun une chemise blanche à longs pans, des pantalons noirs et des sabots légers. Ils portèrent le cercueil, sans changement, sans être relayés, jusqu’au cimetière. Quand on convia les participants au repas commémoratif, les quatre jeunes gens avaient disparu.