
Comme nous l’avons déjà souligné pour l’œuvre du Saint Confesseur de la Foi, le Père Nikon d’Optina, le site internet du Saint Monastère d’Optina propose une bibliothèque en ligne généreusement fournie. On y trouve de nombreux ouvrages des startsy d’Optina et des recueils de leurs lettres et homélies. Parmi ces ouvrages, on compte les «Entretiens spirituels et Notes de Cellule» du Saint Starets Barsanuphe d’Optina ( Духовные беседы Келейные записки) publié en 2017 par le Monastère de l’Entrée au Temple de la Très Sainte Mère de Dieu. Nous proposons ici la traduction de ce livre préfacé comme suit par l’éditeur russe : «La présente édition de l’héritage spirituel de l’Archimandrite du Grand Schème Barsanuphe (Plikhankov) inclut tous les textes conservés de ses entretiens avec ses enfants spirituels entre 1909 et 1912 et ses «Notes de Cellule», consignées dans un cahier qu’il tint entre les années 1892 et 1896. Il était alors novice et ensuite rasophore à la Skite du monastère d’Optina».
(…) Une de mes connaissances, un homme à l’âme très bonne, comprenant ce que je recherchais, me dit : «Remettez-vous pour tout à la Volonté de Dieu, n’entreprenez rien par vous-même : Seigneur… fais-moi connaître la voie où je dois marcher [Ps 142,8], et vous verrez, tout s’arrangera». Et effectivement, après ses paroles, je me calmai complètement. Je priai à la mesure de mes forces, lisant les prières du matin et du soir, y ajoutant parfois des extraits du livre des canons. Mais il ne m’était pas possible de prier beaucoup, à cause des obligations de mon service.
Un jour, je vins à l’état-major, pour remettre un rapport à mon supérieur, qui arrivait à neuf heures. J’étais à l’heure, mais il ne vint pas. Je décidai d’attendre mais à ce moment, son ordonnance apparut et m’informa que mon supérieur ne viendrait pas ce jour-là, empêché par un problème de santé. Je n’avais rien à faire, et je me mis à flâner au sein de l’état-major. Avançant dans le couloir, j’aperçus dans une salle une table sur laquelle était posé un livre à la couverture marron. Je le pris en main et je cherchai son tire : «Foi et intellect» (Magazine édité par l’Archevêque Ambroise de Kharkov). Je tournai la première page : Département de Théologie, Missions, éditions et notes. Je lus plus loin : «Dans le Gouvernorat de Kalouga, non loin de la ville de Kozelsk se trouve le Désert d’Optina. C’est là que vit le grand starets, Père Ambroise auprès de qui afflue quotidiennement, de tous les coins de Russie, un flot de milliers de pèlerins cherchant une solution à leurs hésitations».
– Voilà donc, c’est ainsi qu’on m’indique dans quel monastère je dois entrer. Je réfléchis et décidai de prendre un congé.
Le chef d’état-major me répondit :
– Il est temps, il est grand temps de prendre l’air. Vous restez assis depuis dix ans, et votre santé, on dirait qu’elle n’est pas brillante. Vos camarades sont déjà parvenus à aller faire un tour, certains l’ont fait trois fois déjà. J’informerai votre supérieur et je vous attribue des moyens supplémentaires du département de nos finances. Combien de temps souhaitez-vous partir, vingt-huit jours ou deux mois?
– Vingt-huit jours suffiront.
– Descendez donc la Volga.
– J’y ai déjà navigué, répondis-je, et dans mon âme, je pensai : je vais courir directement à Optina auprès de Batiouchka Ambroise.
C’est ce que je fis. J’entrai à la Skite et cherchai un moine. Personne… Je pensai : Eh bien, ils sont tous morts ici? Un laïc avançait dans ma direction, je m’adressai à lui :
– Dites-moi, s’il-vous plaît, où sont donc les moines?
– Chacun dans sa cellule. Et vous voulez sans doute voir Batiouchka Ambroise?
– Oui, c’est de lui dont j’ai besoin.
Le laïc m’indiqua le chemin. J’allai chez Batiouchka et pensant : voilà, c’est l’isolement d’un tel monastère dont j’ai besoin. Il y avait beaucoup de monde. Il fallait attendre. Batiouchka finit par me recevoir. Je lui exprimai mon souhait d’entrer au monastère et lui demandai où, précisément, je devais aller.
– Cette épreuve doit se prolonger encore deux ans, dit le Starets, alors, venez me voir et je vous prendrai. Quel est le montant de votre solde?
– Autant.
– Oho! Voilà l’obédience que je vous donne. Faites des dons à des églises.
Entre autres, Batiouchka mentionna l’église de la Transfiguration du Sauveur-Derrière la colline [N.d.T. une des églises de la ville de Kalouga], à laquelle il me commanda d’offrir deux cents roubles. Jusque aujourd’hui, je ne suis pas parvenu à comprendre pourquoi il a mentionné précisément cette église, mais il y a évidemment une signification profonde. Je demandai :
– Dois-je solliciter maintenant ma mise à la retraite?
– Non, attendez deux ans.
Mon Dieu, comme l’ennemi s’est acharné sur moi pendant ces deux ans! Rentré à Kazan, je vendis tous mes meubles, miroirs, tapis, tableaux, et je m’installai dans un meublé. Je pris un petit appartement confortable. Pour ne pas vivre complètement seul, je pris auprès de moi le fils du concierge, un bon garçon d’une douzaine d’années. Il alla raconter je ne sais où que j’étais entré dans un monastère. Au bout de deux ans, je suis retourné auprès de Batiouchka Ambroise. Il se trouvait, à ce moment-là, à Chamordino. Quand il me reçut, Batiouchka me dit : «Maintenant, prends ta retraite et pour la fête de la Nativité du Christ, viens près de moi, je te dirai que faire».
Quand je rentrai à Kazan, le jeune garçon se réjouit beaucoup, ignorant que sous peu nous allions nous séparer pour toujours. Je liquidai mes affaires à toute vitesse, et je sollicitai ma retraite. Un jour, j’étais assis avec le garçon pendant que nous prenions le thé, et il me dit :
– Paul Ivanovitch, je vous ai vu en songe.
– Comment? Tu m’as vu en songe?
– C’était étrange. Comme si vous sortiez de la ville en direction du cimetière, vêtu d’une longue chemise blanche et vous chantiez «J’ai traversé l’eau comme à pieds secs, et j’ai échappé aux maux de l’Égypte», et je me suis éveillé.
Par la suite, on m’expliqua ce rêve. La ville, c’était le monde, le cimetière de Kazan, à l’Est de la ville, signifiait la Jérusalem céleste. J’avançais pour mourir au monde. La chemise blanche était l’âme devenue blanche, pure. Ainsi, dès cette époque la décision de tout quitter avait mûri en moi. Le chant est un irmos chanté lors des funérailles des enfants et signifie la mort au monde.
Je quittai Kazan pour Optina le dix-sept décembre, jours de la fête des saints jeunes Ananias, Azarias et Missaël, sauvés de la fournaise de Babylone. Ce jour, je fus libéré des chaînes du monde. J’arrivai à Moscou le vingt-et-un décembre. Il restait trois jours et je décidai d’attendre. Le jour de la fête du Saint Métropolite Pierre, je participai aux vigiles dans l’église du Christ Sauveur. Une semi-pénombre régnait dans l’église, particulièrement sous la coupole. Les chants ne me plurent pas. Je commençai à ressentir de la fatigue, de l’impatience et décidai d’aller dans une autre église, à la recherche de bons chantres. Un homme se tenait debout à côté de moi. Je lui demandai :
– S’il-vous-plaît, y a-t-il ici à Moscou une église avec de très bons chantres?
– Mais ici, le chœur est excellent!
– Il ne me plaît pas.
– Peut-être parce que le maître de chœur n’est pas là. Il va bientôt arriver. Attendez un peu.
Je pensai : je m’apprête à entrer au monastère; je dois m’habituer à la patience. Et j’attendis. Le chœur chantait : «Le Christ est né, rendez gloire». Je sentis soudain que cela s’adressait précisément à moi, comme les paroles qui suivirent «notre corne s’est élevée». Mais que se passait-il? Le chant avait complètement changé. Le maître de chœur était arrivé. Et je vécus toutes les vigiles dans un élan spirituel inexprimable que je n’avais jamais ressenti auparavant. Autant la première partie m’avait semblé assommante, autant la deuxième était joyeuse et festive. Le lendemain je sortis pour aller à la liturgie dans je ne sais quelle église. Lorsque le prêtre sortit en tenant la Sainte Coupe et proclamant «Et maintenant et toujours et dans les siècles des siècles», le chœur chanta : «Que notre bouche s’emplisse de Ta louange Seigneur…»
Je fus au monastère pour la fête. Par la suite, je compris le sens de ce qui me paraissait alors comme un pur hasard : les vigiles à Moscou furent le reflet de ma vie, pour commencer, pénible, triste, et ensuite joyeuse dans le Christ. Telle est notre vie. Au début, il faut porter le crève-cœur de la croix, et après, on peut vivre la gloire de la croix, comme l’enseigne Saint Isaac le Syrien. «Que notre bouche s’emplisse de Ta louange, Seigneur…!» (A suivre)
Traduit du russe
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