Geronda Gabriel est l’un des ‘anciens’ athonites contemporains les plus connus. Depuis de nombreuses années, il mène son exploit ascétique dans la kelia de Saint Christodoulos, près de la capitale de l’Athos, Kariès. Il est impossible de dénombrer les pèlerins qui s’efforcent de rencontrer Geronda. Le site Pravoslavie.ru a publié en novembre 2012 un entretien avec Geronda. En voici deux extraits.
Pour nous sauver, Dieu attend que nous nous repentions. Le Seigneur ne souhaite ni guerre, ni malheur, ni maladie. Dieu ne nous a pas créés pour que nous souffrions sur terre et ensuite pour que nous tombions en enfer. Mais Il ne peut nous sauver si nous ne le voulons pas.
Les Saints Pères disent que le repentir peut sauver non seulement notre pays, mais l’humanité entière. Mais si nous ne nous repentons pas, nous serons perdus! Il nous adviendra la même chose qu’à Sodome et Gomorrhe: elles brûlèrent intégralement, excepté Lot et ses deux filles. Ou la même chose qu’à l’humanité de l’époque de Noé : nous périrons noyés dans le déluge.
Dieu nous a donné Sa Loi afin que nous puissions être heureux sur terre et hériter la joie éternelle du Paradis. Si seulement l’humanité observait un seul commandement de l’Évangile, nous serions déjà, ici, en cette vie, au Paradis. De quel commandement s’agit-il ?
«Aime ton prochain comme toi-même». Si les gens commençaient à le mettre en pratique, toute armée serait superflue et on pourrait cesser de produire du matériel militaire. Les prisons, les facultés de droit et les tribunaux n’auraient plus aucune utilité. Les policiers seraient forcés de trouver un nouvel emploi. Et on n’aurait plus besoin de signalisation, ni de serrures. Pourquoi ?
Parce que j’aimerai mon prochain comme moi-même. Vais-je me tuer moi-même? Vais-je me détrousser? Vais-je me porter préjudice? Dieu est très affligé par le comportement des Orthodoxes contemporains. Car enfin, ne l’avons-nous pas renié? Nous avons rejeté sa loi et avons institué nos propres lois.
Un jour, pendant une bataille, Alexandre le Grand vit un soldat qui se dissimulait derrière le dos de ses camarades. Il accourut et lui demanda : «Comment t’appelles-tu?» Le jeune homme lui répondit «Alexandre». Alors, Alexandre le Macédonien lui répliqua «Alexandre? Dans ce cas, ou tu changes de nom ou tu changes de comportement. M’as-tu jamais vu me cachant pendant une bataille?» Ainsi, le Parlement de Grèce doit changer de comportement ou de nom. Avec tout ce qu’il fait, il ne mérite pas de s’appeler «Vouli» [Le grec ‘βουλή’ fait partie du champ lexical indo-européen se rapportant à la notion de ‘vouloir’ N.d.T.] Il serait beaucoup plus approprié de l’appeler «dépourvu de volonté, inconsistant et irréfléchi» car il a abrogé les Commandements de Dieu et adopté ses propres «lois». Un des dix commandements dit : «Tu ne tueras point». Les députés grecs ont dit : «A bas le Commandement de Dieu. Tue!» Et ils ont légalisé l’avortement. Le Seigneur a dit : «Tu ne commettras point l’adultère». Et eux de répliquer : «A bas le Commandement de Dieu». Et ils ont légalisé la prostitution, l’homosexualité, la crémation et le mariage civil. Ils ont ôté les icônes des bâtiments publics ainsi que la croix du drapeau grec. Les députés grecs se préoccupent-ils du bien de leur patrie? Lui veulent-ils du bien? Sont-ils les pères et les sauveurs du peuple ou le détruisent-ils et lui arrachent-ils ses racines? Par leurs propos et leurs actes politiques, ils démontrent qu’ils ne croient pas en Dieu, en l’immortalité de l’âme, au Paradis et à l’enfer, au Jugement Dernier et à la rétribution des péchés. Tout cela, ils considèrent que ce sont de dangereuses erreurs, «l’opium du peuple». S’ils ne se repentent pas, on ne les prendra même pas en enfer. Dieu créera un lieu de tourment particulièrement pour eux. Et avec tous leurs titres, leurs honneurs, leurs «mérites politiques» ils iront décorer les fosses les plus profondes et effrayantes de la géhenne!» C’est à Eleftherios Venizelos [Premier Ministre de Grèce à plusieurs reprises entre 1910 et 1932] qu’appartiennent les paroles suivantes: le politicien pense à la prochaine élection, l’homme politique, aux générations futures. Nos acteurs politiques pensent-ils au destin de notre Patrie? Les hommes politiques du passé vivaient pour la Patrie, et non sur son compte. Les députés d’aujourd’hui vivent-ils pour la Grèce ?
(…)
Je vais vous conter deux histoires. Sur la Sainte Montagne de l’Athos, dans les Katounakia, vivait Geronda Ephrem. Un de ses voisins vint à construire une église près de sa kelia. Et il décida d’y ériger une iconostase. Il se rendit auprès d’un moine et lui demanda :
-Tu me demanderais combien de pièces pour me faire une iconostase ?
-Quinze pièces.
Il alla en voir un autre et demanda combien coûterait le travail.
-Douze pièces.
Ensuite, il se rendit auprès du Père Ephrem et lui dit: «Construis-moi une iconostase.» Geronda Ephrem, sans poser la moindre question, se lança à l’ouvrage. Quand tout fut terminé, le voisin proposa à Geronda deux pièces en échange de son pénible labeur de plusieurs jours et lui demanda :
-Est-ce suffisant, Père ?
-Cela suffit. Répondit Geronda Ephrem.
Après le départ du voisin, un novice vint auprès du Père Ephrem et dit :
-Mais Geronda, il t’a floué! Tu as travaillé si longtemps et tu n’as reçu que deux pièces?
Geronda Ephrem lui répondit :
-Fils, il nous faut garder quelque chose pour la vie à venir. Si ici sur terre, nous recevons tout «notre dû», quelle récompense aurons-nous quand nous arriverons dans l’éternité?
Les années passèrent. Geronda Ephrem mourut. Et voilà que le novice le vit en songe. Geronda se trouvait dans un vallon merveilleux et autour de lui étaient dispersées quelques jolies maisonnettes. L’une d’entre elles était particulièrement belle et le novice demanda:
-Père, elle vaut combien cette maison?
-Elle a été construite avec l’argent de l’iconostase. Ce que nous ne recevons pas sur terre, Dieu nous le donne plus tard.
Voici la seconde histoire.
Deux hommes se querellèrent à propos d’une parcelle de terrain. Ils ne parvenaient pas à résoudre le litige de façon paisible et décidèrent d’aller s’adresser à un sage geronda. Les ayant entendus, celui-ci proposa d’aller jusque la parcelle contestée, ce qu’ils firent. «Cette terre est à moi!», cria l’un. «Non, à moi!», répliqua l’autre. Alors, le geronda se mit à genoux et commença à prier. Ensuite, il se leva et dit :
-J’ai demandé à la terre.
-Que t’a-t-elle répondu ? S’enquirent les querelleurs.
-Elle a dit que c’est vous qui lui appartenez, et non le contraire. Source
L’entretien ci-dessous fut enregistré par des moines et moniales, enfants spirituels de Geronda Ephrem de Philotheou, qui résident en Grèce, lors d’une visite qu’ils effectuèrent au Monastère de Saint Antoine le Grand en Arizona, en Mai 2014. A l’origine, il a été publié sous le titre ; La Grèce va souffrir car elle a tourné le dos au Christ. (Γέροντας Εφραίμ της Αριζόνας: «Η Ελλάδα θα υποφέρει γιατί γύρισε την πλάτη της στο Χριστό»)
Geronda Ephrem : Regardez cette photographie de Geronda Joseph l’Hésychaste. J’ai eu un grand père spirituel. Il était tout feu tout flamme, un phénomène d’homme ! Il ne pensait qu’aux choses célestes, voilà comment il vivait. Les deux mots qu’il prononçait sans relâche étaient patience et prière, car c’est ainsi que la Providence Divine nous aide autant qu’Il le permette. Nous lui étions soumis et ne nous querellions jamais. D’autres, de l’extérieur, nous ont créé des problèmes et ont sali Geronda, l’accusant faussement. Mais Geronda Joseph disait : «Laissez-les parler, je ne dirai rien».
Enfant spirituel : Geronda, nous sommes très faibles en tout. Que va-t-il advenir de nous ?
G.E. De nos jours, nous vivons des temps différents. Dieu a d’autres critères pour aujourd’hui. Geronda Joseph tenait une université spirituelle. Je suis déjà heureux que vous soyez au lycée spirituel. Il règne une telle confusion spirituelle. Une gigantesque tornade emporte tout. Accrochez-vous fermement à la Tradition que je vous ai donnée, et sachez qu’aujourd’hui, c’est une véritable confession que de dire que Jésus Christ est notre Dieu. Les forces sombres ne veulent pas cela.
E.S. Geronda, qu’est-il resté dans votre âme, de toutes ces années de lutte ?
G.E. Tout cela est secondaire, tout cela est accessoire. L’essentiel est le nom de notre Christ. Et maintenant, après toutes ces années qui se sont écoulées, je vois concrètement que c’est seulement avec l’amour que l’homme peut vaincre. J’ai vécu une vie de labeur et de souffrance, dans la pauvreté, sous les Allemands, la faim s’y ajouta pendant l’occupation, et puis les tentations et les peines dans les monastères. Une lutte intense. Seuls les noms du Christ et de notre Panagia m’ont permis de traverser cela. Celui qui ne récite pas chaque jour le nom du Christ et de notre Panagia n’est pas un Chrétien.
E.S. Ce qu’il y a de plus grand, c’est la prière du Christ ?
G.E. Oui, car alors on se souvient de notre Christ en permanence. Les Saints Pères furent illuminés et nous léguèrent cette petite prière. Juste quelques mots. «Seigneur Jésus Christ, aie pitié de nous» et «Très Sainte Mère de Dieu, sauve nous». Il n’est pas nécessaire de lire des encyclopédies, ni de nombreux livres. Avec ces deux petites prières, tous les Chrétiens peuvent assurer leur salut. Les moines et les moniales, qui sont débarrassés des préoccupations du monde, prient beaucoup, et ils peuvent atteindre des cimes. Notre Panagia y contribue beaucoup. C’est comme s’ils parlaient à l’oreille de notre Christ. Ils se consacrent à la prière, elle est leur tâche principale. Et celui qui a reçu le don de la prière du cœur ne sera pas importuné par les péages après la mort. Immédiatement après celle-ci, ils vont droit au Christ. Il n’existe aucun obstacle car le nom du Christ est puissant. Dieu est feu. E.S. Et l’Acathiste à notre Theotokos, est-ce aussi une prière puissante?
G.E. Oui, elle l’est. Quand on la psalmodie, on reçoit joie et illumination de la part de notre Panagia. Elle m’aide vraiment beaucoup. Elle me sort de nombreuses impasses.
E.S. Aujourd’hui, nous souffrons beaucoup du désespoir et de l’impatience.
G.E. Le désespoir provient toujours du diable, et quiconque désespère perd ses forces. Le fondement de la vie, c’est la patience. Si nous n’en avons pas, notre vie se dissout.
E.S. Geronda, le monde, nous, sommes dans une situation difficile, avec tout ce qui se passe et tout ce qu’on entend. La peur règne.
G.E. Oui, je sens que des catastrophes surviendront ; elles surviennent déjà, chaque jour. C’est la raison pour laquelle on se précipite vers les monastères et les églises. Mais il ne faut pas avoir peur. Réfléchissez donc ; si un seul ordre angélique s’est transformé en démons et cause tant de dégâts, combien d’aide ne recevons-nous pas des neuf autres ordres angéliques ? Un jour, j’ai vu le Christ sur Son trône. A Ses côtés se tenait notre Panagia, les ordres angéliques et les saints. Et tous attendaient un hochement de tête du Christ pour venir en aide à l’humanité dans cette situation nouvelle. Si nous remplissons chaque jour notre cœur avec le Christ, notre foi se renforce, et nous pouvons faire face à tout. Notre Panagia plaide et intercède en notre faveur, de façon incessante, afin que nous recevions force et optimisme.
E.S. Geronda, à votre âge, priez-vous comme aux premiers jours ou est-ce différent ?
G.E. Je prie mieux aujourd’hui qu’à mes débuts. Ma prière n’a évidemment pas la densité de celle de Geronda Joseph l’Hésychaste, mais elle est toutefois puissante et cela réconforte ma petite âme dans tout ce qu’elle doit endurer.
E.S. Souvent, un parfum se dégage des saintes reliques.
G.E. C’est comme si elles disaient que nous sommes parents.
E.S. Le cancer est très répandu aujourd’hui.
G.E. Les patients qui souffrent du cancer sont des martyrs. Je m’emploie à leur donner de la force, par mes prières et mes conseils. Et quand je le peux, je leur rends visite.
E.S. Nombreux sont ceux qui traversent de dures épreuves, dues soit à la malice d’autrui, soit à leurs propres méfaits. C’est si dur, comme s’ils vivaient ici en enfer.
G.E. Ceux qui vivent l’enfer ici et donnent un sens à cette situation en fonction de critères spirituels ne seront pas jugés lors de leur mort ; ils iront directement dans les bras du Christ. Mais s’ils ne donnent pas un sens à cela selon des critères spirituels, ils souffriront cet enfer dans la vie prochaine aussi.
A propos du Paradis, je souhaite raconter ceci. Avant que je n’atteigne quatre-vingts ans, je suis souvent allé au Paradis. Maintenant aussi, bien sûr, mais l’âge joue son rôle. Un jour le Seigneur me prit par la main et me dit : «Ici, tu as fondé une église, là tu as confessé et sauvé une âme, ici tu as réconforté, là tu as admonesté… ». En d’autres termes, Il me racontait tout et Ses paroles me remplissaient de joie à un point tel que je dis : Mon doux Christ, je ne peux pas supporter cela. Je n’en peux plus. Je vais exploser, renvoie-moi». Et je me retrouvai dans ma cellule. Une autre fois, au Paradis, je vis un gentilhomme. A ses côtés se tenait un cheval superbe, à la queue tressée en spirale. J’en fus jaloux, je voulais aussi en posséder un pareil. Le gentilhomme me cria sur un ton de commandement : «Va dire à l’armée que son arrière garde n’est pas protégée ; les rebelles (c’est-à-dire les démons) vont l’attaquer». Je me hâtais d’aller les prévenir et revins en courant annoncer que je les avais prévenus. Il me serra dans ses bras, enfourcha sa monture et s’en alla tout sourire.
E.S. En d’autres mots, Geronda, beaucoup de choses se déroulent sur un autre plan et nous ne le voyons pas ?
G.E. Bien sûr. C’est pourquoi nous devons toujours être prudents. Il faut faire très attention. Nous serons soumis à un jugement terrible.
E.S. A quoi ressemble l’enfer ?
La Maman de Geronda Ephrem
G.E. A quoi il ressemble? L’horreur. L’horreur. Puisse même un seul oiseau ne jamais avoir à y aller. Les gens se noient dans les tourments infernaux, en compagnie des démons, de la même manière qu’ils se noient dans la mer. Nous devons prier pour les morts. C’est un grand acte de miséricorde. Ma mère fut une femme vertueuse. J’ai fondé mon enfance sur ses paroles. Avant de mourir, elle fut alitée pendant deux ans, et elle disait : «Père, dis à Dieu de me reprendre, je suis fatiguée». Mais avant de partir, elle lutta.
E.S. Contre qui lutta-t-elle ?
G.E. Contre les démons.
E.S. Vous les avez vus ?
G.E. Oui, de la même façon que je vois les gens.
E.S. Et il n’y avait pas d’Archange pour l’aider ?
G.E. Il se tenait derrière elle. Il restait en retrait afin qu’elle combattit seule et gagna ainsi une couronne.
E.S. On entend parler de tous ces désastres qui s’annoncent. Qu’adviendra-t-il de nous qui cherchons l’aide de Dieu ?
G.E. Dieu agira avec chacun selon son plan de salut pour sauver tout homme. Mais ! Quelles épreuves nous attendent ! Quelles grandes difficultés! Athènes a de nombreux saints cachés, mais ce sont le Mont Athos et Saint Dimitri qui soutiennent la Grèce du Nord. J’éprouve un amour particulier pour Saint Dimitri. Je dors avec son Saint Myrron. La Grèce a tourné le dos au Christ. C’est pourquoi elle souffrira beaucoup. Les enfants de la Grèce sont soit très lumineux, soit très noirs. Les enfants de parents vertueux sont le levain du Christ et le futur de la Grèce.
E.S. Dans les familles, de nombreuses femmes souffrent, de nos jours.
G.E. Le Christ est proche des âmes méprisées.
E.S. Certains jouissent d’un don spirituel particulier. Comment de telles choses se produisent-elles?
G.E. Soit ont-ils été maltraités et calomniés, soit ont-ils atteint un tel degré de profondeur dans un domaine, qu’ils ont reçu ces dons. Au plus nous luttons pour Dieu, au plus Il chante pour nous.
E.S. Dernièrement des choses extraordinaires se sont produites à Jérusalem.
G.E. J’aurais moi aussi voulu les voir. C’est là qu’est la base de notre Christ. Le Saint Tombeau est éclairé chaque jour par la Sainte Lumière. Et à Pâques, ce cadeau est généralement offert à tous. Vous devriez aller à Jérusalem. Là on voit ce que le Christ a enduré pour nous. Et nous l’en remercions, autant que nous puissions répondre à Son amour. Jadis, j’y suis allé, moi aussi.
E.S. Parfois des malentendus surgissent entre nous.
Le Paradis et l’enfer.
G.E. C’est humain. Ils ne disparaîtront jamais. Nous devons les dépasser et courir vers le Christ. Nous devons penser à ce que le Christ a préparé pour nous, dans le très bon Paradis, après Sa seconde Parousie. Maintenant nous avançons vers le narthex du Paradis, l’esprit de l’homme ne peut concevoir ce à quoi ressemble le très bon Paradis. Tout lumière ! Tout parfum ! Une joie indicible! La béatitude! Rien n’y vieillit! Le Christ veut toutes choses nouvelles en Son Royaume, rien d’incongru. Ma mère est décédée à l’âge de 95 ans, et je la vois au Paradis, à trente ans.
Pendant la guerre, j’avais des voisins handicapés mentaux. Deux petits gars. On jouait ensemble et ils venaient vers moi. On est partis en même temps. Je les ai retrouvés au Paradis ; ils étaient morts jeunes, à cause de la faim. Je leur dis : “Mais que faites-vous ici ? A quoi passez-vous votre temps?». Ils me répondirent : Ephrem, ici, nous ne causons pas, ici, nous étudions». Ils avaient été incapables d’écrire seulement leur nom, et au Paradis, voilà qu’ils étudiaient. Cela témoigne de la perfection du Paradis.
E.S. Nombreux sont ceux qui aident les monastères à faire face à leurs besoins.
G.E. Tout ce qu’ils auront fait sera écrit dans les cieux. Puissent-ils avoir la paix, une bonne santé, et que la bénédiction soit sur leurs maisons.
E.S. A l’église, il y avait des gens du monde entier. Votre œuvre est merveilleuse, Geronda, pareille à celle des Saints Apôtres. «Enseignez les Nations ».
G.E. Je ne suis qu’une coquille de noix creuse. Je n’ai rien fait.
E.S. A quoi pensez-vous, maintenant, à votre âge ?
G.E. Je pense à cimenter mon œuvre ici. Beaucoup de gens ont été sauvés, beaucoup de petites âmes. Mais comment puis-je aller au-devant du Seigneur ? Où irai-je, moi, le misérable?
E.S. Le Seigneur enverra Ses Anges vous chercher.
G.E. Je ne sais ce que décidera le Seigneur. (…)
E.S. Geronda, Monsieur P… est mort, le jour de la fête d’un grand saint.
G.E. Celui-ci lui a ouvert les portes du Paradis, et il pourra y entrer. Quand quelqu’un meurt et que sa petite âme est sauvée, le saint que l’on fête ce jour-là l’accueille au Paradis, car c’est leur fête.
E.S. Nombreux sont ceux qui meurent soudainement.
G.E. C’est vrai. Chaque jour, nous devons avoir notre billet de sortie en main. Nous ne savons ce qui peut se produire. Un jour j’ai confessé quelqu’un dans un hôpital, au moyen de hochement de tête. Tout de suite après il est mort. Il avait fait une bonne chose au cours de sa vie, et il fut sauvé au dernier moment. Dans ma vie, j’ai traversé bien des épreuves, et j’ai pu voir que la Divine Providence dirige tout pour le bien de l’homme. Puisse le rappel de la mort ne jamais nous quitter. Lisez dans le Gerontikon le dialogue entre Saint Macaire et le crâne.
Un jour j’eus une vision de moi-même. J’étais habillé somptueusement, avec des habits de cérémonie et je me tenais sur une plate-forme. Des filles que j’avais confessées se trouvaient en contrebas de celle-ci et elles criaient : «Geronda, Geronda, nous aussi, nous voulons être là avec vous», mais ce ne leur était pas permis. Cela témoigne de ma responsabilité et de la grâce de la prêtrise. C’est pourquoi vous devriez prier pour moi. Et soyez ordonnés et soigneux. Luttez chaque jour, tant que vous pouvez. Notre Christ aime les moines car ils forment son armée.
E.S. Geronda, lorsque vous serez au Paradis, intercéderez-vous pour nous, vos moines et moniales, et pour ceux qui demandent votre aide ?
G.E. Bien entendu, je le ferai.
E.S. Mais comment répondra-t-Il ?
G.E. Ne vous en faites pas, je veillerai, ne vous inquiétez pas.
E.S. Geronda, quand vous mourrez, alors que nous serons encore en vie, ne nous oubliez pas au milieu des bienfaits dont vous jouirez avec notre Christ pendant que nous continuerons à lutter.
G.E. (Riant) Non, une telle chose ne se produira pas.
E.S. Geronda, demain, nous partons, dites-nous encore une dernière chose.
G.E. Que votre voyage soit paisible et bénit. Vous avez ma bénédiction. Puissiez-vous conserver une bonne santé et revenir ici auprès de moi. Chacun connaît sa croix, mais le Testament que je vous lègue est de connaître l’Esprit Saint. Œuvrez à construire cette connaissance en vous, gardez les commandements de l’Evangile, et puisse votre âme demeurer en paix. Ayez de l’amour, de la concorde et criez le nom du Christ et de la Panagia. Que les Anges vous accompagnent.
G.E. Comment appellent-ils ceux qui se marient illégalement ici ?
E.S. Vous parlez des homosexuels ?
G.E. Oui, eux. L’Ancien Testament dit : «Mon Esprit ne restera pas avec les hommes car ils sont de chair». Ces mots s’appliquent aujourd’hui. Sodome brûla, comme par les effets d’une bombe nucléaire. Le Christ ne tolère pas de tels péchés. On voue aujourd’hui un culte à tous les péchés de la chair. Il n’y a aucun repentir. Sainte Marie l’Égyptienne se repentit. Tous les homosexuels seront éliminés. Tout va devenir sale, nucléaire, tout sale. La guerre va survenir, à cause de nos péchés.
Traduit de l’anglais et du grec.
Le tome 6 de la série « L’Athos russe aux XIXe et XXe siècles », intitulé «История Русского Свято-Пантелеимонова монастыря на Афоне с 1912 до 2010 года» (Histoire du Monastère russe de Saint Panteleimon sur l’Athos de 1912 à 2015) reprend en son chapitre 1, pages 108 à 117, l’article rédigé en russe par Madame Olga Petrounine, Docteur en Histoire, Doyenne de la Faculté d’Histoire de l’Université d’État Lomonossov de Moscou, dont nous proposons la suite et la fin de la traduction ci-après.
La proposition russe de tenir à Saint-Pétersbourg une conférence des États balkaniques fut en fait sabotée par les Bulgares, qui surestimèrent leurs propres forces. Tentant de prendre de vitesse ses alliées d’hier et adversaires de l’heure, la nuit du 30 juin, la Bulgarie passa à l’offensive contre les positions serbes et grecques en Macédoine. La Seconde Guerre Balkanique avait démarré. Le commandement bulgare avait planifié une guerre-éclair pour obtenir satisfaction des exigences de son pays. Mais dès le lendemain de cette offensive, la faillite de ce plan apparaissait clairement. Les troupes bulgares reçurent l’ordre de cesser le feu, mais il était déjà trop tard. Les Grecs et les Serbes avaient une excellent prétexte pour la mise en œuvre de leurs propres plans. Et ils décidèrent de contre-attaquer. Constantin, le nouveau Roi de Grèce, chassa les Bulgares de Thessalonique et engrangea plusieurs victoires sur l’armée bulgare. Apprenant cela, le 10 juillet, la Roumanie entra en guerre, de même que, le 13 juillet, la Turquie. Nonobstant son potentiel de puissance dominante du moment dans les Balkans, la Bulgarie ne put combattre sur les quatre fronts en même temps. Le 31 juillet, elle capitula. Read more
Edinoverie (Единоверие, prononcé à peu près, ‘yedinəverié’) est le nom de la communauté de Vieux-Croyants de Russie qui sont parvenus à un accord avec le Patriarcat de Moscou, et sous la juridiction duquel ils se sont placés, tout en conservant leurs particularités. On recourt parfois aussi au terme ‘coreligionnaires’ pour les nommer. L’expression ‘Vieux-Croyants Unis’ est la traduction reprise dans le «Dictionnaire russe-français des termes en usage dans l’Église Russe», de l’Institut des Études slaves. Taras Sidash, traducteur du grec ancien, écrivain, philosophe russe vivant à Saint-Pétersbourg, dont nous avons publié la traduction de quelques textes, fait partie de cette communauté de Vieux-Croyants Unis. En décembre 2011, Taras Sidash a accordé un entretien au magazine russe ‘Valeurs Familiales’, au cours duquel il présente sa communauté, la manière dont les Vieux-Croyants comprennent le schisme, et son analyse, acide, des événements de l’histoire de l’Église. Voici la seconde partie de l’entretien, les trois premières parties se trouvent ici.
Une École de Formation des Laïcs. Mais pour servir l’office de façon autonome, il faut suivre une formation. Où est-ce possible?
Dans les séminaires du Patriarcat, évidemment. Chez nous, à l’École de Formation des Laïcs, c’est possible également. Chez les Vieux-Croyants, c’est possible si vous entrez dans la communauté. Qu’est-ce que l’École de Formation des Laïcs?
L’École de Formation des Laïcs est le séminaire «en chambre» des Vieux-Croyants Unis. Une des raisons de sa création fut la nécessité de maîtriser les anciennes formes liturgiques. Évidemment la différence entre nous et les ‘nouveaux croyants’ dans la représentation de ce qu’est l’Église se fait sentir partout, et entre autre dans le système d’enseignement, c’est pourquoi lorsque j’utilise le terme ‘séminaire’, il ne s’agit que d’une lointaine analogie. Cela ressemble beaucoup plus aux écoles de catéchisme des IIe et IIIe siècles à Alexandrie. Mais encore?
Dans la mesure où pour nous, la vraie Église est l’Église conciliaire, autrement dit, celle du Vétché, et considérant qu’aucun pouvoir n’est utile à l’Église à l’exception d’une autorité morale, au sein de l’École de Formation des Laïcs, la verticale du pouvoir ‘étudiant-enseignant’ a été supprimée et l’expérience d’enseignement qui s’y déploie est une expérience de vie de l’Église fondée sur la conciliarité. Cela n’a toutefois bien entendu rien à voir avec la familiarité lumpen-prolétarienne ; il s’agit d’une forme d’auto-organisation dans laquelle il n’y a pas d’autre organisation que celle créée par les gens concernés eux-mêmes. Dès lors, dans l’école, les groupes sont petits. De plus, tout qui souhaite enseigner est également obligé d’apprendre, et tout ceux qui veulent apprendre doivent s’efforcer de faire preuve d’une capacité d’enseignant. Ainsi, la rotation des gens ‘à la chaire’ détruit complètement non seulement l’autoritarisme du discours ex-cathedra, inapproprié à une pédagogie démocratique pour adulte, mais également son ombre inévitable, l’aliénation de l’étudiant vis-à-vis de cette même ‘chaire’. Chaque groupe élabore naturellement son programme d’études et s’y tient. Seul le module de ‘Liturgie’ est obligatoire, il reprend le chant Znamenny, le typikon, et le slavon. Tous les autres cours, langues, histoire, théologie, sont déterminés en fonction des possibilités du collectif d’étudiants. Il s’agit d’une pédagogie différente, et elle n’est pas facile à mettre en œuvre du fait que dans le monde contemporain, l’expérience et les habitudes des gens les ont désaccoutumés complètement à être libres, à avoir du temps libre, dont la sacralité est infiniment supérieure à celle du temps de travail. Il est clair que nous allons à contre-courant de l’immense masse de la société et de sa loi de base car la société actuelle de production et de consommation a créé un véritable culte de l’occupation (occupation à produire tout autant qu’occupation à consommer). Nous renvoyons les gens à l’expérience d’un type de vie toute autre. A mon avis, ce qui est essentiel dans la pédagogie de l’École de Formation des Laïcs est l’élaboration de nouvelles habitudes de vie, et après seulement, un savoir nouveau. On commence par être libre, apprécier les loisirs, avoir des loisirs, ne pas les abandonner, à lutter avec le monde pour les conserver, à se priver de tout ce qui n’est pas nécessaire, afin de pouvoir continuer à en jouir. Ensuite, on apprend à consacrer ses loisirs à Dieu (car Dieu n’est extérieur à aucune chose, ni en nous, ni dans le monde, pour autant qu’il s’agisse de choses divines). C’est uniquement dans le cadre d’une telle intention «consacrée», «sacrificielle» (dans le sens védique du terme, dans lequel le sacrifice constitue le centre et le sens de la vie), qu’existe notre école. Ce système pédagogique n’existe dans aucun autre contexte, aucune autre perspective.
La Chapelle Il est de notoriété publique que vous avez aménagé une chapelle dans votre appartement le long du Canal Griboedov. Pourquoi ? Car enfin, le centre de Saint-Pétersbourg est rempli d’églises, et à deux pas se trouve la Cathédrale Saint Nicolas… Il existe à Saint-Pétersbourg une seule église des Vieux-Croyants Unis, rue Marat. Sa superficie atteint peut-être 20 m², peut-être moins. Donc, notre chapelle de 12m² signifie un agrandissement de la surface de prière des Vieux-Croyants Unis à Saint-Pétersbourg de plus de 50%. Voilà pour commencer. Ensuite, je suis profondément convaincu de ce que le futur ne se trouve pas dans les églises habituelles, dont on promeut encore la construction à Moscou. Tout ça relève du passé et du mauvais goût du Synode. Le futur, ce sera les églises dans les maisons.
Il convient sans doute de rappeler que pendant tout le Moyen-Age russe, les églises domestiques étaient incomparablement plus nombreuses que les églises publiques. Chaque homme ‘bien-mis’ avait à la maison sa chapelle, ou même une église avec un prêtre ; il s’agissait de formes de piété couramment admises en Russie. C’est pourquoi, quand je vois les hectares de nouvelles constructions et propriétés privées dans la région, sans qu’une seule fut ornée d’une croix, et pas une seule chapelle, sans bien sûr parler d’une petite église, je comprends que le christianisme tel que le connurent nos pères et ancêtres est fondamentalement oublié et n’est pas en train de se redresser… De même dans les villes. Une réelle réanimation du christianisme ce serait une situation dans laquelle on trouverait à l’entrée de chaque immeuble à appartement (dans un seul de ces immeubles vivent autant de gens que dans un village) un homme qui organiserait les offices chez lui. Dans l’entrée ou, naturellement, aux étages.
En réalité, le Patriarcat fortuné restaure la mélancolique Orthodoxie impériale, malgré qu’ils soient déjà nombreux, ceux qui sont enterrés sous ses ruines. Il est impossible d’aimer contre son gré. L’absence de goût, l’ignorance de la théologie, la non-conscience de l’histoire, tout cela n’est pas une hérésie. Et que ceux qui veulent restaurer l’Église impériale aillent dans la multitude d’églises qu’on leur a ouvertes ; nous irons notre propre chemin. Il semble que vous promouviez le principe du «do-it-yourself» dans la sphère religieuse. Cette décision de vous distancier des «producteurs» épiscopaux ne vous facilite sans doute pas la vie…
Je dirais plutôt, le principe consistant à rendre les choses ‘miennes’. Si l’homme ne fait pas sien le Christianisme, il ne peut appartenir au Christianisme, à l’Église, au Christ. Et le contraire est vrai aussi. Pendant vingt ans j’ai observé ce qu’a fait l’éparchie, et à plusieurs reprises, j’ai même participé à ce qu’elle faisait. Il ne faut jamais construire sur de mauvaises fondations, et l’héritage soviétique était une fondation très mauvaise, tant pour l’État de Russie que pour l’Église de Russie. J’ai fini par comprendre que soit je renonçais à faire quelque chose de cohérent, soit je devais le faire sans me reposer sur les structures de l’éparchie. Il faut encore préciser ce que veut dans ce cas ‘faire soi-même’. La communauté ne peut rien créer ‘d’elle-même’. Il s’agit plutôt de ‘liturgie’ dans le sens littéral du terme, d’une ‘affaire commune’. Mais commune entre les gens et le Seigneur, leur Seigneur. Ainsi, tout ce que j’ai fait ‘moi-même’ fut de proclamer un principe, indiquer le fondement; tout le reste est entre les main des gens (dont les miennes font partie) et de Dieu.
Résumé Chaque année, à bord de votre petit bateau, vous naviguez sur les grands lacs et fleuves. Quelle impression vous fait la Russie profonde?
J’observe l’infinie dégradation des écosystèmes, des îles brûlées, des kilomètres et des kilomètres de terres salies par les déchets de plastique et de verre, des lacs dont on a pêché tout le poisson, des forêts rasées, des villages misérables dans lesquels il n’y a rien à voir, et à côté, des villas dépourvues de goût, et dont une seule est aussi chère que tout le village ; il est très clair que quand on retirera à ce peuple la terre qu’il a salie, ce ne sera que justice. Racontez-nous comment vous avez eu la foi qui vous a mené au baptême, et ce genre de choses…
Très vaste sujet. Je pourrais l’expliquer de façon résumée : je suis né dans une famille d’ingénieurs militaires, étroitement liée à la mer. Depuis ma petite enfance j’ai lu avidement, en donnant la préférence aux classiques russes. Pour mon plus grand bonheur, une déficience visuelle m’a interdit l’admission à l’école navale militaire Nakhimov à Saint-Pétersbourg. Je fut baptisé vers 16 ans avec la perspective d’entrer à l’école militaro-politique (à l’époque, j’avais déjà perdu toute illusion à propos du pouvoir soviétique, mais les idées du communisme rejoignaient la manière dont j’imaginais alors des idéaux chrétiens). C’est à ce moment que j’ai commencé à écrire de la poésie. En dixième classe, je rompis avec ma famille et avec l’État, voyant dans l’un et l’autre des défauts identiques et indéracinables. Cela se produisit après une période de volontariat pour les «fouilles » qui furent organisées après le tremblement de terre de 1988 en Arménie. A partir de cette époque, mon christianisme commença a adopter des contours plus ou moins religieux. Pendant deux ans j’ai vagabondé. Je vivais dans les monastères, et comme gardien de bétail, d’Odessa à la Transbaïkalie. Après, j’ai lu Nietzsche. La rencontre avec la philosophie, alors seulement en tant que genre, me terrassa à un point tel que j’abandonnai tout le reste et pour étudier : les langues classiques, la philosophie et la patristique, en même temps. Cela se déroulait en partie à l’Université d’État et en partie à l’Institut de Philosophie et de Théologie, où je fus l’un des premiers étudiants. Ensuite, j’enseignai à quelques endroits, et nulle part je ne parvins à me trouver moi-même. C’est pourquoi je m’évadai vers la terre ; je me mis à travailler dans l’agriculture. Mais je me retrouvai dans une pauvreté extrême. Je commençai alors de longues traductions : Plotin, Julien, Plutarque, Porphyre, Grégoire le Théologien, Dion Chrysostome… Tout cela, au village, ou entre ville et village. Sans cesse j’essayais de comprendre comment il se faisait que non seulement nous souffrons, mais en plus, nous souffrons sans que cette souffrance n’ait un sens. Pendant les dernières années, une réponse à cette interrogation commença à se former en moi. Jamais je n’ai changé de foi ou de juridiction ; le seule changement dont il y ait un sens de parler, c’est celui de mes opinions politiques ; avant que je n’entre chez le Vieux-Croyants Unis, j’étais non seulement monarchiste, mais aussi impérialiste convaincu. Aujourd’hui, je suis complètement indifférent à la politique ; je promeus juste le républicanisme dans le cadre des communautés religieuses. Cela ne signifie pas que je serais désenchanté ; cela correspond à un changement de regard sur l’homme et sa constitution intérieure. Il est possible de parler de cela longuement. Pendant toute ma jeunesse, j’ai vécu ce que je pourrais nommer une religion de la souffrance. Plus tard, elle grandit et devint religion de la connaissance, et voici seulement quelques années je parvins à ce par quoi il faudrait commencer, la religion du regard. Je ne peux expliquer cela ici, mais, ce qu’on nomme «islam» dans la sphère de la volonté, c’est à dire, obéissance et confiance, possède un corrélatif dans la sphère de la contemplation ; c’est ce qu’aujourd’hui j’appelle ‘regard’. Je ne m’accroche pas particulièrement à ce mot, mais revenons sur terre : à quarante ans, je continue à cheminer, sans perdre goût ni à la pensée, ni à l’activité, ni à la beauté des mots. Si le Seigneur bénit, j’espère pouvoir Le louer encore pendant longtemps.
Traduit du russe. Source.
Edinoverie (Единоверие, prononcé à peu près, ‘yedinəverié’) est le nom de la communauté de Vieux-Croyants de Russie qui sont parvenus à un accord avec le Patriarcat de Moscou, et sous la juridiction duquel ils se sont placés, tout en conservant leurs particularités. On recourt parfois aussi au terme ‘coreligionnaires’ pour les nommer. L’expression ‘Vieux-Croyants Unis’ est la traduction reprise dans le «Dictionnaire russe-français des termes en usage dans l’Église Russe», de l’Institut des Études slaves. Taras Sidash, traducteur du grec ancien, écrivain, philosophe russe vivant à Saint-Pétersbourg, dont nous avons publié la traduction de quelques textes, fait partie de cette communauté de Vieux-Croyants Unis. En 2011, Taras Sidash a accordé un entretien au magazine russe ‘Valeurs Familiales’, au cours duquel il présente sa communauté, la manière dont les Vieux-Croyants comprennent le schisme, et son analyse, acide, des événements de l’histoire de l’Église. Voici la seconde partie de l’entretien, les deux premières parties se trouvent ici.
L’Hellénisme russe Les Editions Oleg Abyshko publient votre livre consacré à Ivan Neronov. Pourquoi l’avoir intitulé «Hellénisme russe»?
Il ne s’agit pas d’un petit livre consacré à… C’est, pour la première fois dans l’histoire de Russie, l’édition sous forme de livre des œuvres du grand ascète et des documents concernant les jugements prononcés à son encontre. L’article que j’ai rédigé à propos de ce livre s’intitule «Hellénisme russe». Je lui ai donné ce titre dans la mesure où j’y montre comment, à travers les œuvres de Saint Jean Chrysostome, les idées de la tradition philosophique hellénistique, surtout stoïque et cynique, atteignirent la Russie. Je montre comment ces idées prirent corps dans les discours et prises de position du bienheureux archiprêtre Ivan. Cette analyse rend possible un regard un peu différent sur cette époque de façon générale et une observation (comme on aurait déjà dû le faire depuis longtemps) du lien entre les traditions philosophiques russes et celles de l’Antiquité, qui s’est tissé à travers ce pan de la théologie byzantine, qui elle-même s’inscrit dans le courant de l’antique philosophie hellénistique. Effectivement, dans la Rus’, on a eu du mal avec ce genre de choses: «Nous n’avons pas appris les finesses helléniques…» [Expression issue d’un texte manuscrit du XVe siècle. N.d.T.]
Souvent, c’est précisément cela qui induit les chercheurs en erreur. L’hellénisme russe s’est concrétisé dans la vie pratique, de sorte qu’en effet il n’y eut rien de comparable à l’engouement théorique et aux études de la Renaissance. Toutefois, la sphère du discours scientifique est loin de constituer la seule dimension susceptible de relier les époques entre elles. Le Cercle des Pieux Zélotes était composé de gens qui avait grandi dans les mêmes idéaux que les intellectuels chrétiens des premiers siècles du Christianisme impérial, de sorte que les mentions désapprobatrices «hellénique» et «sagessemondaine»qui parsèment tous leurs écrits ne sont pas du tout «non-hellénistes» ; il s’agit d’un trait incontournable de l’hellénisme, trait qui se fixa dès le début des premiers cyniques. Curieusement, ce point de vue hellénistique se heurta, à travers les ‘savants de Kiev‘, à la vision du monde latine de la Renaissance dans le cadre de laquelle il fut souvent de bon ton d’exalter les Hellènes et en faire des modèles. Il se fit que ceux qui décrièrent les Hellènes furent plus hellénistes que ceux qui les exaltaient. Cet élément échappe régulièrement aux historiens évidemment peu informés des mouvements philosophiques de l’Antiquité et de la patristique à ses débuts, qui y est liée. Qui considérez-vous comme vos prédécesseurs ?
Je suis un helléniste convaincu et non un byzantiniste. Cet empire bureaucratique me fut toujours profondément étranger. Les gens qui me sont les plus proches sont bien sûr ceux de l’ère de la patristique, ceux, une fois encore, dans la conscience desquels revit et se reflète l’Antiquité : Grégoire le Théologien, Jean Chrysostome, Synésios de Cyrène,… Pour ce qui concerne mes racines russes, je ne ferai pas preuve d’originalité en pensant que les premier Vieux-Croyants Unis furent les croyants du vieux rite qui décidèrent de lutter contre la réforme, sans pour autant quitter l’Église. Des gens pareils, il y en eut toujours beaucoup. Dans la première génération, nous avons déjà mentionné le plus connu, Ivan Neronov (le moine Grégoire) et l’évêque Alexandre de Viatka. A une époque plus proche de nous, j’estime surtout l’ascèse du saint martyr André Oukhtomski, évêque vieux-croyant uni de Satka (Oufa). J’ai de l’estime pour la manière dont il confessa sa foi, tant face au pouvoir athée que devant l’épiscopat siliconé du Patriarche Serge. J’accepte pleinement son républicanisme, tant politique qu’ecclésiologique.
Le Vieux Rite. Qu’est-ce qui est si beau dans le vieux rite?
Tout d’abord son naturel. Ensuite vraisemblablement sa conformation, c’est-à-dire des proportions parfaitement réglées dans la corrélation des différentes parties. Il est difficile de le qualifier de gracieux, du fait de l’inadéquation de toutes les traductions slavonnes prosaïques de l’original grec poétique. Et de même, la lourde poétique rhétorique byzantine ne me captive pas toujours. De toutes façons, le plus intéressant dans le rite ancien, ce n’est pas sa dimension grecque, mais ce que le fondement grec a fait naître chez nous. Cela concerne le genre mélodique, le rite, la littérature. Le pratiquant de l’ancien rite s’investit en permanence dans les différents niveau de profondeur et d’intensité de ces «réminiscences», car il s’agit de son propre rite et il lui est cher. Manifestement, il n’existe pas pour lui de chemin direct vers le spirituel, c’est-à-dire ce qui d’un côté se situe au-delà des frontières nationales et culturelles, et d’un autre côté s’avère être à leur source. Les serviteurs du culte «pratiquent» effectivement le rite, mais les laïcs demeurent plantés comme des colonnes pendant tout l’office… C’est la même chose dans le nouveau rite. Pour tout Vieux-Croyant, l’office divin est littéralement une liturgie, c’est-à-dire une démarche commune. Les laïcs se répartissent dans les chœurs et y contribuent à l’office.Si l’on s’en tient à la tradition liturgique laïque (celle des Pomores), on n’a besoin du prêtre que dans des cas exceptionnels; ce sont les laïcs eux-mêmes qui peuvent et doivent accomplir l’écrasante majorité des offices. Et il est possible de communier sans prêtre ?
Si les Saints Dons ont été présanctifiés, pourquoi pas? La communion des laïcs sans prêtre était un lieu commun dans l’Église antique, de même dans le monachisme oriental et dans la Rus’ du Moyen-Age. Dans le Grand Potrebnik (Euchologion), il y a même un rituel de la communion avec l’eau de la Théophanie. Le fait que rares sont aujourd’hui ceux qui y recourent, c’est une autre question à laquelle s’ajoute le fait que rares sont ceux qui le savent.
Edinoverie (Единоверие, prononcé à peu près, ‘yedinəverié’) est le nom de la communauté de Vieux-Croyants de Russie qui sont parvenus à un accord avec le Patriarcat de Moscou, et sous la juridiction duquel ils se sont placés, tout en conservant leurs particularités. On recourt parfois aussi au terme ‘coreligionnaires’ pour les nommer. L’expression ‘Vieux-Croyants Unis’ est la traduction reprise dans le «Dictionnaire russe-français des termes en usage dans l’Église Russe», de l’Institut des Études slaves. Taras Sidash, traducteur du grec ancien, écrivain, philosophe russe vivant à Saint-Pétersbourg, dont nous avons publié la traduction de quelques textes, fait partie de cette communauté de Vieux-Croyants Unis. En 2011, Taras Sidash a accordé un entretien au magazine russe ‘Valeurs Familiales’, au cours duquel il présente sa communauté, la manière dont les Vieux-Croyants comprennent le schisme, et son analyse, acide, des événements de l’histoire de l’Église. Voici la seconde partie de l’entretien, la première partie se trouve ici.
Pour autant que je sache, vous-même faites partie des Vieux-Croyants Unis. De quoi s’agit-il?
Du point de vue formel, l’appellation ‘Vieux-Croyant Unis’ s’applique à un conglomérat de paroisses, communautés et monastères de la ‘Vieille Foi’ qui reconnaissent la réalité et l’efficacité des Mystères [sacrements] du Patriarcat de Moscou. Les Vieux-Croyants Unis s’efforcent de préserver le rituel et l’ordre canonique de l’Église d’avant le schisme. Le dernier document attributif du droit est la «Situation des Vieux-Croyants Unis» datant de 1918. Dans la mesure où les Vieux-Croyants Unis comptent autant d’années que les autres Vieux-Croyants et que les «nouveaux croyants», il est tout à fait compréhensible qu’après tout ce temps, les gens de différents lieux utilisent cette appellation pour désigner des choses différentes. On compta parmi les Vieux-Croyants Unis des traîtres avérés à la cause de la Résistance orthodoxe, achetés par les autorités au moyen, banal, d’argent sonnant et trébuchant. Il y eu des éclaireurs et des partisans qui revêtirent l’uniforme de l’ennemi pas du tout pour servir ce dernier. Il y eu des gens indifférents et las, et d’autres, au contraires qui furent zélés et doués pour l’exploit ascétique. Il y eu des esthètes attirés par la dimension ancienne et des bourgeois traînant stupidement dans leur vie l’héritage vieux-croyant. Si on veut définir les Vieux-Croyants Unis de façon empirique, on obtient un spectre balayant toutes les possibilités. Je conçois les Vieux-Croyants Unis comme un mouvement de Résistance qui tout d’abord veut modifier l’Église patriarcale mais pas sa mort. Ensuite, il n’estime pas que pour atteindre son but, il soit efficace de sortir du Patriarcat de Moscou. Un changement dans quelle direction?
Dans la direction de la forme de vie en Assemblée (l’Église) de Croyants telle que la créa le Sauveur Lui-même, et qui est décrite dans les derniers chapitres de l’Évangile de Jean. Bien sûr, on trouve là beaucoup de choses à propos de l’amour… mais concrètement?
Il existe une proposition fondamentale : il n’est possible de connaître le Seigneur qu’en «lisant» sa révélation kénotique, c’est à dire en apprenant à Le connaître dans notre prochain et en mettant en œuvre vis-à-vis du prochain la loi surnaturelle de l’amour. L’amour, dans les derniers chapitres de Jean, ce n’est pas un sentiment, ce n’est pas quelque chose d’humain, ce n’est pas quelque chose qui pourrait être ou ne pas être. C’est une exigence (un ‘commandement nouveau‘), un acte et un mode d’action, visible et reconnaissable par tous en tant que signe et bannière d’une autre connaissance du monde, de l’homme et de Dieu. Concrètement? Au temps des événements décrits par Jean, naquit la communauté apostolique. Ensuite, toutes les autres ont mis en place les formes au sein desquelles elles souhaitaient pouvoir accomplir ce ‘commandement nouveau‘. Bien entendu, depuis lors, des fonctionnaires ont fait leur apparition dans l’Église aussi. A travers leurs rapports sur «l’état d’avancement de l’incarnation des béatitudes évangéliques dans la vie», ils ont éloigné infiniment la plus grande partie de l’Église de la compréhension de l’Évangile et de la nécessité d’agir. Toutefois, la conscience de l’Église du Grand et Saint Jeudi, la conscience apostolique, cette conscience que le Sauveur Lui-même appela à la vie, ne cessa jamais d’exister; elle ne mourut pas. Cela signifie que l’Église est une confédération de communautés? Mais l’évêque, vous le casez où?
Aux Vieux-Croyants Unis, Dieu a, en grande partie, fait grâce des évêques… Il y en eu quelques-uns entre 1918 et 1936; des bons. Plus sérieusement, seule une chose est inadmissible: concentrer dans les mêmes mains les pleins pouvoirs en matière de sacré-liturgique et de l’économique-juridique. Dès lors, s’ils le veulent, qu’ils s’occupent de liturgie et de prêche, mais alors qu’ils ne se mêlent pas de gestion ou de jugement et d’arbitrage. Et s’ils le veulent, qu’ils gèrent et qu’ils dirigent, mais qu’ils ne prêchent pas en enseignant et en servant l’office. Ceci relève de l’Évangile et du bon sens. Qu’est-ce que le Seigneur a dit à ses apôtres d’emmener avec eux pour aller annoncer la parole : leur compte en banque, une protection contre les bandits? Je le répète, que ceux qui ne sont pas capables de prêcher comme les apôtres ne prêchent pas. Et il y a encore autre chose. Enseigner autrement que comme les apôtres, c’est un grand péché, pour lequel Dieu punit l’Église et le peuple, même jusqu’à la mort. Tout l’idéalisme prophétique de nos Panurges portant le rason ne suscite qu’une indifférence profonde. Mais eux, de leur côté, sont indifférents à tous, sauf bien entendu aux rangs de ceux qu’ils oppressent. Voilà une face de la pièce. Pour ce qui est de l’autre face, en quoi les évêques seraient-ils pires que des pères-noël municipaux? Il faut permettre à toutes les fleurs de fleurir. Les Anglais entretiennent leur reine, et ses gaillards. C’est bien ainsi. Pourquoi de notre côté n’entretiendrions-nous pas un patriarche? Pour vivre dignement, il faut vivre généreusement. La communauté est incomparablement plus ancienne que l’Église, pas seulement au nombre des années, mais dans son sens. Ainsi, l’épiscopat et beaucoup d’autres «choses ecclésiastiques» ne sont qu’une sorte d’ornement face à la moindre et la plus misérable communauté, pour autant que celle-ci vive selon la parole du Seigneur. Tous ceux qui ne considèrent pas (ou qui ne sont pas obligés de considérer) qu’il s’agit là d’une icône, sont autorisés à en profiter tel qu’il est. Pour ma part, disons que je vois non sans satisfaction un épiscopat bien tempéré. Il ne faut pas augmenter, mais plutôt diminuer le nombre des évêques ; mieux vaut qu’ils soient moins nombreux et meilleurs. Chacun bénéficiera d’un avion de service et dînera chez Lucullus, afin d’assurer le standing ; qu’ils s’achètent donc de luxueux palais, ceux que les excursions peuvent visiter, et qu’ils n’aillent pas se réfugier dans les baraques diocésaines à l’intérieur d’auberge soviétique. Ce sont les princes de l’Église. Et non sa tête. Seulement sa face, son poing, sa bedaine. C’est une affaire d’honneur, que d’engraisser les bons vieux princes de l’Église pur jus.
Pour parler de nouveau plus sérieusement, après que les découvertes de Qumran nous aient amenés à considérer les auteurs de tout le corpus de textes du tout début du christianisme comme des gens qui réfléchissaient tout à fait de la même façon que les autres sectes juives de l’époque, la provenance pré-chrétienne de la dignité épiscopale est devenue claire : dans les communautés esseniennes, ce rang s’appelait mevaqqer. Notre épiscopat n’est pas du tout le descendant des apôtres du Nouveau Testament, mais bien de «l’organe de supervision et de contrôle» d’une secte juive. Il ne s’agit pas de mon analyse ou de mon explication, mais d’un fait tout simple, élucidé dès le départ par notre qumraniste national, I.D. Amusine. Nous souvenant aujourd’hui de cela, l’épiscopat devient quelque chose de semblable à la circoncision: si tu as été appelé par Dieu dans ce genre de conditions, et ce genre d’Église, et bien, vis en celle-ci et n’aie crainte. Si tu es appelé dans une Église et que celle-ci n’a pas d’évêques, cela n’a aucun sens de s’enfuir pour cette raison. La pratique d’une hiérarchie à trois rangs doit être admise, comme toute pratique, dans les limites de l’utilité qu’elle peut présenter. Quand vous êtes devenu Vieux-Croyant Uni, vous avez recommencé le rite du baptême, vous avez en fait été rebaptisé. La première fois, ce n’était pas vraiment un baptême? Cela revient au même que de demander à un soldat: comment se fait-il que vous, un Russe, ayez prêté serment? Y avait-il un risque de vous voir servir un autre État l’arme à la main? Vos parents vous ont-ils mal élevés? Et le soldat répondrait: non, mais voilà, sans serment, on ne me donnerait pas de fusil, et je ne pourrais pas combattre. Vous lui diriez alors: non, en fait cela signifie que tu pensais que c’était nécessaire parce que tu étais convaincu qu’à la maison, on ne t’avait pas élevé normalement… Il m’apparaît que certaines tautologies rituelles sont admissibles et ont un sens. Le baptême par la triple immersion est une exigence de l’Église chrétienne pour tout qui souhaite y entrer. On admet qu’au cours du temps, il soit estropié d’une façon ou d’une autre. Et si la possibilité existe de rectifier la situation, il faut la rectifier. Ou, disons-le plus gentiment, il n’y a aucune raison de se priver du plaisir de la rectifier. Le malheur consiste en ce que nos contemporains ignorants n’ont en général pas la moindre notion de la rigueur requise de tout temps, dans tout le monde orthodoxe en matière de rite baptismal. Ils ne savent pas que notre actuel libéralisme n’est pas une forme de spirituelle hauteur, mais la conséquence du pragmatisme du pouvoir impérial, qui commença par accueillir dans l’Orthodoxie des hérétiques occidentaux sans les baptiser, et ensuite adopta certaines formes de rite occidental. Tous ceux que n’excuse pas cette ignorance éveillent en moi une profonde incompréhension soit dans la mesure où ils pervertissent consciemment et sans y être forcés une tradition remontant à Jésus, soit dans la mesure où ils ne veulent pas réparer une erreur qui n’a pas été commise de leur faute. (A suivre)