Sainte Xénia de Petersbourg

Sainte Xénia de Petersbourg est l’une des Saintes les plus aimées parmi le chœur des Saints de Russie. Son icône trône dans de nombreuses maisons orthodoxes et une foule se presse chaque jour au pied de la tombe de la Sainte, dans la chapelle du Cimetière de Smolensk, à Saint Petersbourg. Les deux parties du texte ci-dessous et la prière qui les suit sont traduits d’originaux russes choisis parmi les très nombreux articles concernant Saint Xénia disponibles sur l’internet.

Chaque fois, j’y vais, même quand je ne reste qu’une petite journée à Saint Petersbourg. Je m’agenouille et pose le front sur la dalle de marbre blanche qui couvre la tombe et je dis deux mots «Aide, Xéniouchka». Elle sait tout. Et elle aide. Elle ne prive personne de sa prière. Et là, à côté de sa tombe, je me souviens chaque fois d’une histoire extraordinaire.
… Le fils accomplissait son service militaire en Tchétchénie. Une petite caserne à l’orée d’un bois, pas loin de Grozny. La guerre est avare en joies. Mais la joie arriva, avec la mère qui vint rendre visite à son fils. Le Commandant de quartier donna une permission au soldat, pour qu’il puisse faire visiter, parler, se promener dans la forêt. Et ils conversèrent, ils se promenèrent dans la forêt, loin du casernement. Quand ils revinrent, il n’y avait plus de casernement. Les Tchétchènes l’avaient détruit, et massacré les soldats. Sans cette promenade… La mère s’en retourna, le fils fut envoyé ailleurs pour y terminer son service. A l’issue de celui-ci, il rentra à la maison. Joie de la mère. Conversation autour de la table.
Et oui, maman, si tu n’étais pas venue, nous ne serions pas assis ici aujourd’hui, ensemble autour de la table.
Mais quand donc ? Demanda la mère, ahurie ?
Mais oui, à la caserne, quand ils ont massacré les nôtres.
Mais mon petit, dit la mère en le regardant avec effroi, je ne suis jamais allée te voir !
Effectivement, elle n’y était pas allée. Elle ne s’était pas promenée dans la forêt, ne l’avait pas étreint lorsqu’ils se séparèrent. Cette histoire n’est pas inventée. La mère elle-même raconta ce miracle au prêtre. Elle n’était pas allée en Tchétchénie, mais elle avait prié. Elle avait prié sans cesse Sainte Xénia de Petersbourg, qui pour les prières et les larmes de la mère, avait épargné au fils l’effroyable massacre. Elle prit l’apparence de la mère pour aller sauver le fils d’une mort certaine.
La Sainte vécut au XVIIIe siècle. Elle devint veuve alors qu’elle était encore fort jeune. Et elle accomplit l’ascèse chrétienne la plus éprouvante : celle de la folie-en–Christ. Tout à fait saine de corps et d’esprit, elle simulait la folie. Elle alla à la tombe de son défunt mari et s’y inhuma elle-même. «Ma Xéniouchka est morte, s’affligeait-elle, je reste seul». Et elle vécut sous le nom de son défunt mari, jusqu’à un âge avancé. Elle parcourait pieds nus l’Île Vassilievski, la nuit elle transportait des briques pour l’église du cimetière de Smolensk. Et elle aidait ceux qui souffraient. On lui attribue de nombreux miracles. Et elle continue à nous en offrir. Je connais une Moscovite, Ludmila Pavlovna Paramonova, pour qui Sainte Xénia est le ‘médecin traitant’. Elle tomba gravement malade et on lui avait prescrit de se faire opérer. Elle alla à Saint Petersbourg et pria Sainte Xénia. Elle participa à trois moleben consécutifs. Et l’opération fut annulée, le diagnostic étant infirmé. Depuis lors, pour tous ses problèmes,… Sainte Xéniouchka. Son fils ne parvenait pas à se remettre d’une pneumonie ; faiblesse, vertiges, apathie. Elle alla donc à nouveau auprès de sa guérisseuse, pria, implora la Sainte pour son fils unique. Et son rejeton se remit progressivement sur pieds.
Même pour une maladie grave comme l’épilepsie, on se tourne vers la grande Sainte qui plut à Dieu. Daria Tarassovna Koulitchkova se tourmentait au sujet de sa fille aînée qui souffrait de cette maladie. On essaya tout et on y mit tous les moyens. En vain. De bonnes gens lui parlèrent de Sainte Xénia. Elle alla au cimetière de Smolensk en compagnie de sa fille. Elles prirent un logement, à proximité, et chaque jour, elles partaient comme au travail, à la chapelle de Sainte Xénia, pendant une semaine. Elles firent dire des moleben et prièrent elles-mêmes. Et l’effet se fit sentir. Depuis trois ans, la fille n’a plus eu de crise.
La chapelle de Sainte Xénia est remplie de petites notes demandant l’intercession pour ceux de la famille qui souffrent. Ils écrivent un petit mot et le piquent au mur, ou ils se tiennent à l’extérieur, debout et appuyant la tête contre le mur de la chapelle, ils implorent. Je connais un neurologue de Saint Petersbourg qui indique toujours au bas de ses prescriptions «…et aller sans faute chez Xénia». Une foule de gens défile devant la tombe de la Sainte, dans la petite chapelle. Ils s’inclinent, front contre le marbre de la tombe, et y posent quelques instants leur icône de Sainte Xénia. Ces petites icônes se dispersent ensuite dans tous les confins de la Russie où elles sont remises à ceux qui ne peuvent venir à Saint Petersbourg. Et à travers son icône, la bienheureuse Xénia offre la guérison.
Le nourrisson de Taissia Sergueevna Klepikova, de Moscou, tomba malade, sa température grimpa jusqu’à atteindre un seuil très critique. Le regard de la jeune maman qui s’affairait dans l’appartement s’arrêta sur l’icône de Sainte Xénia. Elle lui cria «Aide nous!». Et elle alla chercher le livret de l’acathiste de la Sainte et se mit à le lire, du bout des lèvres, distraite par la peur. Et la température commença à descendre progressivement. La prière de Sainte Xénia ne connaît pas les week-ends et les jours fériés. Nos saints intercesseurs ignorent ce qu’est la fatigue.

Sainte Xénia (Grigorievna) fut l’épouse du colonel Andreï Fiodorovitch Petrov, chantre à la Cour impériale. Elle devint veuve à vingt six ans et elle sembla en avoir perdu la tête. Elle distribua ses biens aux pauvres et s’habilla des vêtements de son défunt mari. Elle fit comme si elle avait oublié son propre nom et adopta celui du défunt, Andreï Fiodorovitch.
Ces bizarreries ne provenaient pas d’une perte des facultés mentales ; elles signifiaient un mépris total des choses de ce monde et des opinions des hommes qui placent ces biens au centre de leur vie. Sainte Xénia prit donc sur elle la lourde ascèse de la folie-en-Christ. La mort de son mari bien aimé lui fit connaître l’impermanence et l’irréalité du bonheur terrestre et Xénia aspira à Dieu de tout son cœur, recherchant en Lui seulement protection et consolation. Les biens éphémères de ce monde perdirent à ses yeux toute valeur. Xénia possédait une maison. Et elle la remit à une connaissance, à la condition que celle-ci y donne refuge à des indigents. Elle-même était ainsi dépourvue de gîte et errait parmi les mendiants de Saint Petersbourg. Chaque nuit, retirée dans un champ, elle priait avec ardeur. Lorsqu’on entama la construction d’une chapelle dans le cimetière de Smolensk, au crépuscule, Xénia transportait secrètement les briques en haut des échafaudages, aidant les maçons à élever les murs de l’édifice.
Des membres de la famille de Xénia voulurent l’accueillir chez eux et lui fournir tout ce dont elle pourrait avoir besoin, mais la Sainte leur répondit : «Je n’ai besoin de rien». Elle se réjouissait de son indigence et quand elle arrivait quelque part, elle disait parfois «Je suis toute entière ici». Quand les vêtements de son défunt mari tombèrent en lambeaux, Xénia revêtit les plus misérables haillons, et chaussa, sans chaussettes, des souliers déchirés. Elle ne portait pas de robes chaudes, voulant forcer son corps à souffrir du froid glacial.

Percevant la grandeur d’âme de Sainte Xénia, voyant qu’elle délaissait le royaume terrestre en faveur du Règne de Dieu, les habitants de Saint Petersbourg l’aimaient. Quand Xénia entrait dans leur maison, c’était pour eux signe de bon augure. La mère se réjouissait en voyant qu’elle embrassait les enfants. Les cochers l’imploraient de pouvoir l’embarquer et lui faire un bout de conduite, car après cela les clients défilaient tout le reste de la journée. Au bazar, les marchands essayaient de lui donner un peu de kalatch ou de toute autre nourriture. Quand la bienheureuse Xénia acceptait, cela signifiait que toutes les marchandises seraient écoulées promptement.
Sainte Xénia était clairvoyante. A la veille de la Nativité de notre Seigneur, en 1762, elle allait dans Saint Petersbourg en clamant : «Cuisez des blinis, demain, toute la Russie cuira des blinis». Le lendemain, l’Impératrice Élisabeth Petrovna décéda inopinément. Quelques jours avant l’assassinat du jeune Ivan IV (Antonovitch, arrière-arrière petit-fils du Tsar Alexis Mikhaïlovitch) qui avait dès sa petite enfance été proclamé Empereur de Russie, la Sainte pleura en répétant : «Du sang, du sang, du sang». Quelques jours après l’échec du complot de Mirovitch, Ivan fut assassiné.
Xénia entra dans la maison d’une famille comptant une fille d’âge mûr. Se tournant vers la demoiselle, elle lui dit : «Tu es ici à boire du café alors que ton mari enterre son épouse à Okhta». Quelques temps plus tard, la jeune fille épousa le veuf qui avait enterré sa première épouse au cimetière d’Okhta.
Le décès de Sainte Xénia survint à la fin du XVIIIe siècle, mais la tradition n’en a conservé ni le jour, ni l’année. Elle fut inhumée au cimetière de Smolensk, où elle avait collaboré à la construction de l’église. Les pèlerinages auprès de sa tombe commencèrent peu de temps après sa mort. Elle apparaissait souvent aux gens qui se trouvaient dans des situations difficiles, les prévenant du danger et leur épargnant les catastrophes.
Cette âme juste ne cessa jamais de témoigner son amour compatissant à ceux qui l’implorèrent avec foi, et innombrables sont les cas dans lesquels elle aida ceux qui souffrent et ceux qui font face à des situations sans issue.
Nikolaï Selivanovitch Golovine était fonctionnaire à Grodno, jusqu’en 1907, environ. Il rencontrait de nombreux problèmes dans son travail. Il se rendit à Saint Petersbourg pour tenter d’y trouver une solution, mais  il ne fit que s’embrouiller plus encore. Il était très pauvre et devait assurer la subsistance de sa mère âgée et de ses deux sœurs. Il errait désespéré dans les rues de Saint Petersbourg et bien qu’étant croyant, la pensée de mettre fin à ses jours vint hanter son âme. A ce moment, une inconnue à l’apparence surprenante, rappelant celle d’une moniale démunie,  s’arrêta devant lui et lui dit «Pourquoi donc es-tu si triste? Va au cimetière de Smolensk, fais-y célébrer une pannychide à Xénia et tout s’apaisera». Après ces mots, l’inconnue devint invisible. Golovine mit en œuvre le conseil de l’étrange moniale, et dès cet instant, ses affaires s’éclaircirent, ses problèmes furent résolus et il renta dans la joie à Grodno.

Alexandre III

L’Empereur Alexandre III fut terrassé par une forme aiguë de typhus. L’Impératrice Maria Fiodorovna était particulièrement inquiète de la situation de son époux. Une camériste qu’elle croisa dans un corridor du palais, voyant son état, lui rappela comment Saint Xénia aidait les malades et lui remit un sachet contenant un peu de terre de la précieuse tombe, ajoutant qu’elle avait elle-même guéri d’une maladie par l’intercession de la Sainte. L’Impératrice glissa le sachet sous l’oreiller du malade et au cours de la nuit, alors qu’elle était assise au chevet de l’Empereur, Sainte Xénia lui apparut et lui dit que le malade retrouverait la santé et qu’ils auraient une fille qu’il conviendrait de nommer Xénia. Cette prédiction se réalisa avec exactitude.
Une riche propriétaire du Gouvernement de Pskov reçut la visite d’un parent de Saint Petersbourg, qui lui rapporta comment dans la capitale on vénérait Sainte Xénia. Sous l’influence du récit, avant de s’endormir, la propriétaire pria pour le repos son âme. Pendant la nuit, elle vit en songe Sainte Xénia qui allait et venait autour de sa demeure, aspergeant d’eau les abords. Le lendemain matin, dans les dépendances, une grange remplie de foin brûla, mais l’incendie fut circonscrit et ne s’étendit pas à la demeure.
La veuve d’un colonel se rendit à Saint Petersbourg afin de faire admettre ses deux fils dans le Corps des Cadets. Mais elle essuya un refus. Elle avait épuisé les ressources qu’elle avait réservées à sa démarche et marchait en pleurs dans la rue. Soudain une sorte de roturière s’avança vers elle et lui dit : «Fais célébrer une pannychide à Xénia et elle effacera tes chagrins». «Mais qui est cette Xénia?», demanda la veuve du colonel. «Avec une langue, on va  à Kiev», répondit la roturière, qui disparut aussitôt. La veuve apprit facilement, bien sûr, qui était Xénia et fit célébrer la pannychide auprès de la tombe dans le cimetière de Smolensk. Et soudain, on vint lui annoncer que ses deux fils étaient admis dans le Corps des Cadets.
Innombrables sont les exemples d’aide de la Bienheureuse Xénia. Les Russes admettent avec sagesse la vérité de l’action réciproque entre ciel et terre et depuis plus de deux siècles ils se souviennent, dans leurs prières, de Sainte Xénia.

Prière à Sainte Xénia
Sainte Xénia, Toi qui plut à Dieu !  Accorde ton regard de miséricorde à ton/ta serviteur/servante (nom), qui priant avec affection devant ta vénérable icône, te demande aide et intercession. Adresse à notre Seigneur Dieu tes chaudes prières et implore la rémission de mes péchés. Le cœur brisé et l’esprit humble, je t’invoque,  toi qui prie pour nous et intercède avec bienveillance en notre faveur  auprès du Maître, car Il t’a accordé la grâce de plaider pour nous et de nous délivrer de tout mal. Je te demande de ne pas me dédaigner, moi l’indigne qui implore ton aide. Obtiens-moi tout ce qui est utile à mon salut, car par Tes prières au Seigneur nous recevons la grâce et la miséricorde et nous glorifions la source de tous biens, le Dispensateur de tous les dons, le Seul Dieu, Trinité Sainte, Père, Fils et Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

Traduit du russe.
Sources 1,2

Père Jean Romanides. Le ‘noûs’ .

Le livre «Patristic Theology : The University Lectures of Fr. John Romanides», publié par les éditions Uncut Mountain Press, est composé de la transcription de cours et conférences données par le Père Jean Romanidès à l’École de Théologie de l’Université de Thessalonique durant le premier semestre de 1983. L’extrait ci-dessous est le début du  premier chapitre de la première partie du livre, intitulée «Éléments d’anthropologie et de théologie orthodoxes».

La guérison de l’âme de l’homme est l’objet principal de l’Église Orthodoxe. L’Église s’est toujours concentrée sur la guérison du règne du cœur. Sur base de la tradition juive, et du Christ Lui-même, ainsi que de Ses apôtres, elle est parvenue à déterminer que dans l’espace du cœur biologique opère quelque chose que les Pères avaient nommé ‘noûs’. En d’autres termes, elle prit le ‘noûs’ traditionnel, qui généralement signifiait ‘intellect’ et ‘raison’, et y a introduit une forme de différentiation. Elle appela ‘noûs’ l’énergie mentale qui opère à l’intérieur du cœur de l’homme spirituellement sain. Nous ne savons pas exactement quand cette différentiation fut introduite dans la mesure où certains Pères recourent au terme ‘noûs’ pour désigner la logique, mais aussi lorsqu’ils font référence à l’énergie mentale qui descend et fonctionne à l’intérieur de l’espace du cœur. Read more

P. Georges Florovsky. Saint Jean Chrysostome, Prophète de la Charité.

Le site Pravmir  (Monde Orthodoxe) a publié le 26 novembre 2012, dans ses pages anglaises, le texte ci-dessous, paru en anglais pour la première fois en 1955, et rédigé par le grand théologien russe, le Protopresbytre Georges Florovsky (Odessa 1893 – Princeton 1979). Ce texte s’inspire abondamment de la seconde partie  (‘Chrysostome comme maître enseignant‘) du chapitre consacré à Saint Jean Chrysostome dans l’ouvrage du Père Florovsky :  “ВОСТОЧНЫЕ ОТЦЫ IV ВЕКА“, “Les Pères d’Orient du IVe siècle” (premier livre d’une série de trois, élaborée elle-même à partir du cours de Patrologie donné à l’Institut Saint Serge à Paris par le Père Florovsky dans les années ’30 du siècle dernier).

Chrysostome était un prédicateur puissant. Il aimait prêcher et considérait que la prédication était un devoir pour le ministre du culte chrétien. Prêtrise signifie autorité, mais il s’agit d’une autorité du verbe et de la conviction. Là est le signe distinctif du pouvoir chrétien. Les rois imposent, les pasteurs convainquent. Les pasteurs en appellent à la liberté humaine, à la volonté humaine et à la prise de décision. Comme Saint Jean Chrysostome le disait lui-même : «Nous devons accomplir le salut de l’homme par le verbe, la douceur et l’exhortation». Read more

Les Justes des Derniers Jours

Vladimir I. Scherbinine est l’auteur du livre «Le Coeur Brisé» (Сердце сокрушенно), un livre qu’il a dédié à la mémoire de son fils décédé. Cet ouvrage a été publié aux éditions du Monastère de la Sainte Rencontre à Moscou. Vladimir Scherbinine a créé en 1994 un atelier d’iconographie au  sein de ce monastère. Les iconographes qui y travaillent ont orné plus de dix-huit églises en Russie, Pologne, Serbie et Ukraine. La version russe du texte ci-dessous a été publiée sur le site Pravoslavie.ru le 10 décembre 2016.

On raconte que de nos jours, il ne peut  plus y avoir de justes, particulièrement dans les grandes mégalopoles imbibées de tentations, comme Moscou. Et au temps de ma jeunesse, on disait à ce propos : que pourrait-il donc pousser de bon sur la terre soviétique athée ? Mais des justes, il y en avait, de ce temps-là, et il en est encore, j’en suis convaincu. Read more

Métropolite Hiérotheos : Le Charisme du Pontificat

Le texte ci-dessous a été mis en ligne le 12 janvier 2017 sur le site russe “Pravoslavnyi Apologet”. La rédaction de ce site y a ajouté une longue introduction extrêmement intéressante, expliquant les raisons qui l’ont amenée à la traduction et la publication en 2017 du texte du Métropolite de Naupacte, qui fut publié en grec en 2015. Dans la version française, le terme grec  χ α ρ ι σ μ α, -α τ ο ς, «faveur, grâce accordée par Dieu», a été rendu autant que possible par ‘charisme’, mais parfois aussi, par ‘don lorsque cela semblait s’avérer plus opportun.

Introduction par la Rédaction de «Pravoslavnyi Apologet».
En publiant la traduction [du grec vers le russe. N.d.T.] de cet article du Métropolite Hiérotheos, nous poursuivons plusieurs objectifs. Le premier d’entre eux consiste en un rappel aux Chrétiens orthodoxes contemporains de la grandeur du service rendu par les évêques, de la grandeur correspondante de leur responsabilité devant Dieu, ainsi que de la grande grâce dont ils ont été jugés dignes. Ceci est important car de nos jours les murmures et les jugements à l’égard de l’épiscopat prennent de l’ampleur. Read more

Ma Vie avec Geronda Joseph (6)

ma-vie-livreLe livre de Geronda Ephrem de Philotheou «Mon Geronda Joseph, l’Ermite et Hésychaste» fut publié en 2008 à Athènes. Cette publication constitua un véritable événement dans la vie spirituelle des Orthodoxes grecs. Il fut lu pendant le repas dans tous les monastères de Grèce. En 2011, avec la bénédiction de Geronda Ephrem, le livre fit l’objet d’une traduction en russe, et y furent intégrés de nombreux éléments qui n’avaient pas été inclus dans la version originale. (Le livre russe ne porte d’ailleurs pas le même titre que le livre grec, et son organisation en chapitres est différente). Le texte lui-même du livre est la transcription des enregistrements de récits et souvenirs narrés par Geronda Ephrem à ses enfants spirituels. La Lorgnette de Tsargrad propose la traduction d’extraits de la version russe du livre, qui s’intitule «Ma Vie avec Geronda Joseph» (Моя жизнь со Старцем Иосифом). Sixième extrait.

Chapitre septième. Nos Vigiles.

(Photo Romphea)
(Photo Romphaia)

Notre occupation essentielle, c’était les vigiles. Tout était organisé pour que nous puissions effectuer la prière nocturne dans les meilleures conditions. A cette époque, dans notre ermitage, la règle nous imposait d’interrompre le sommeil après le coucher du soleil, et d’entrer alors en prière. Nous nous levions et buvions alors une petite tasse de café, juste pour avoir un coup de pouce pendant les vigiles. Geronda nous avait ordonné de boire du café avant la prière nocturne. En étaient dispensés seuls ceux qui ne supportaient pas le café. Les frères malades ou faibles étaient autorisés à manger un peu pour prendre des forces. Après le café, nous faisions une métanie à Geronda et nous entrions dans le silence, nous ne disions plus un mot, chacun dans sa cellule. Et là, nous commencions prière et vigiles, selon le mode et la méthode que nous avait enseignés Geronda. Nous récitions le Trisagion et nous nous asseyions ensuite sur un petit banc et nous concentrions sur les afflictions, le souvenir de la mort, la crucifixion du Christ. Rien d’autre ne nous venait à l’esprit. Après notre réveil, le souvenir de la mort était omniprésent en nous. Geronda nous expliquait qu’après avoir dormi, l’esprit est reposé et pur. Et dans la mesure où il se trouve dans cette pureté et ce calme, le moment est idéal pour lui donner pour première nourriture spirituelle, le Nom du Christ. «Assieds-toi sur ton petit banc et commence avant tout à réciter ‘Seigneur Jésus christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi’, et après quelques minutes, réfléchis, pense à la mort». Voilà ce que nous enseigna notre bienheureux Geronda, dont la vie entière ne fut rien d’autre qu’un éveil permanent à la prière.
%ce%ba%ce%bf%ce%bc%cf%80%ce%bf%cf%83%cf%87%ce%bf%ce%af%ce%bd%ce%b9Nous restions assis dans nos cellules, dans l’obscurité. Nous avions le komboschini et les métanies, les métanies et le komboschini, rien d’autre. Je demeurais ainsi fermé sur moi-même pendant deux, trois heures, récitant la prière du cœur. Souvent, je restais assis pendant cinq heures. Lorsque mon esprit s’embrumait et que je commençais à incliner vers le sommeil, je sortais dans la cour. Geronda m’avait conseillé, quand je commençais à me fatiguer de la prière du cœur, de lire, de réfléchir à des sujets spirituels, de me rappeler mes péchés, et ensuite, de retourner à la prière du cœur.
Il me donnait ses instructions ainsi : «Tu vois, lorsque je ne trouve plus de consolation dans la prière, je chante doucement un tropaire, un deuxième, et puis je pleure. Je me souviens de la mort et des afflictions. Toi mon enfant, quand la prière ne va pas, quand elle ne se fait pas d’elle-même, tourne-toi vers les larmes, tu en tireras un bénéfice. Si tu n’en tires aucun bénéfice, tourne-toi vers la crucifixion du Christ. Si tu n’en tires pas de consolation, tourne-toi vers tes péchés. Si rien n’en sort, souviens-toi de tes faiblesses, remarque quand elles se manifestent, et le lendemain, tu pourras ainsi lutter contre elles ». Voilà une instruction bien exhaustive, sans tourner autour du pot, droit à l’essentiel, les yeux dans les yeux.

L’hiver, il faisait froid, mes os geignaient, mais nous n’avions ni alcool, ni kérosène. Les vigiles étaient un vrai combat, mais il s’agissait de véritables vigiles : de huit à dix heures de prières, de métanies, de souffrances et d’accablement, non pas de l’âme, mais du corps. Tout le confort présent aujourd’hui n’existait pas de ce temps-là. Quand il fallait écrire, on allumait une lampe à huile. Dans chaque cellule on disposait d’un grand support en bois en forme de T sur lequel nous prenions appui pour ne pas fatiguer les bras pendant que nous accomplissions notre règle. Quand le sommeil faisait mine de s’approcher, nous nous tenions bien droits et nous accrochions au komboschini. Et quand arrivait l’heure du repos, nous attrapions un coussin et nous nous endormions sur place.
L’été, chacun avait sa place dans la cour. Pour commencer, chacun priait dans sa cellule, autant de temps qu’il le souhaitait, et ensuite, quand la nuit était tombée, nous sortions dans la cour et y priions. Pour chacun d’entre nous, les vigiles duraient au moins huit heures. Nous pouvions aller dormir après huit heures de vigiles. Chacun essayait de rester le plus longtemps possible dans la prière du cœur, enfermé dans sa cellule, sans komboschini, sans lumière. L’un, une ou deux heures, l’autre trois, un autre encore, quatre heures ; autant que le corps pouvait supporter, et tant que la force ne venait pas à manquer à l’esprit. Moi, évidemment, étant le plus jeune et faible, je sortais dans la cour avant tous les autres et je priais avec le komboschini sur une pierre, à ma petite place. Geronda demeurait sept ou huit heures dans la prière du cœur. Après, il récitait l’office sur son komboschini, avec des métanies.
nuit-mont-athosGeronda veillait toujours à ce que nous restions dans un état de sobre attention. Nous ne savions ce qu’était la négligence, ce que signifiait dormir au moment des vigiles. Cela n’existait pas dans notre communauté. Geronda nous transformait en acier. Et il était le premier à l’être, de pur acier. J’étais le petit dernier, et donc le plus faible, d’âme et de corps. Mes frères étaient nettement meilleurs que moi.
Les vigiles devaient durer toute la nuit, selon notre typikon. Si nous pouvions dormir la veille au soir, il n’était pas question que nous nous endormions après, fût-ce à cause de la monotonie ou pour toute autre raison ; les vigiles devaient être accomplies! C’était notre typikon. Jamais on ne disait : «Je suis épuisé, j’ai travaillé et porté beaucoup de lourdes charges, je vais me reposer un peu». On ne pouvait déroger au typikon. Quel qu’ait été la fatigue du jour, les vigiles se déroulaient sans exception. Que l’on ait dormi ou pas au moment adéquat, nous devions être debout au coucher du soleil et commencer les vigiles. Le sommeil passait à l’attaque, tu n’en pouvais plus de le combattre ? «Tu dois faire les vigiles!», disait Geronda. Il n’admettait aucune dérogation, les frères n’étaient jamais dispensés des vigiles.

Le programme des journées ne souffrait aucun désordre. L’un ne pouvait se lever à une certaine heure et l’autre à une heure différente, ou ne pas aller se coucher. Si cela ne convenait pas à certains, ils allaient se trouver une place ailleurs. Chacun devait respecter les instructions, autrement, il ne pouvait demeurer parmi nous ; soit il quittait de lui-même, soit Geronda le faisait partir. Nous devions accomplir notre règle, mener intégralement notre combat ascétique.
Lorsqu’un prêtre venait chez nous, nous célébrions la liturgie au milieu de la nuit, après six heures de prière solitaire. L’hiver, à la fin de la liturgie, il faisait encore nuit. Nous allions dormir, et quand nous nous levions, l’obscurité régnait. Mais l’été, quand nous nous levions, il faisait clair. Toute la nuit nous demeurions isolés chacun pour soi. Nous nous rassemblions seulement pour la liturgie et pour le repas. C’était très sain et cela me plaisait beaucoup.
J’étais fort fatigué pendant les vigiles et je devais dormir un peu avant les tâches de la journée. Dès le matin il fallait se remettre à transporter de lourdes charges, ramener des bûches, aller chercher de l’eau.
Les jours où nous mangions deux fois, je devais être debout avant le lever du soleil pour préparer le repas afin que les pères puissent manger avant d’aller travailler. Dès que je quittais la table, je lavais la vaisselle et je commençais à préparer le repas suivant. Les pères entreprenaient alors de coudre ou accomplissaient d’autres travaux. Je me rendais à la réserve. C’était une belle vie ! La journée, pendant les travaux, nous priions. Nous avions l’âme simple comme les enfants. «Elle est bénie la vie au désert. L’aspiration permanente à Dieu et le retrait hors du vain monde». [32]
Souvent, je m’éveillais le soir, je m’asseyais, avec l’impression de ne pas m’être reposé. «Quelle heure peut-il être? Est-ce déjà la nuit? Ou encore le jour?» Je fermais tout quand je dormais. «Quelle est la date aujourd’hui? Je pourrais dormir encore un peu. Je n’ai dormi qu’une demi-heure. Comment vais-je tenir pendant dix heures de vigiles?» Je voyais la nuit arriver et me disais : «Supplice de martyre ! Comment tenir sans avoir dormi, sans être reposé?» Après la liturgie, je dormais un tout petit peu. Et ensuite, il fallait travailler, travailler, travailler. Voilà pourquoi j’allais tout droit vers la tuberculose. Mais mon obéissance envers Geronda était absolue. Labeur incessant, réprimandes, remontrance. Je n’avais littéralement jamais la paix : d’un côté le travail, et de l’autre les savons et les reproches. Et je devais la boucler! Qu’aurais-je pu répliquer! Il était strictement interdit de parler. Sauf avec le Père Arsenios, quand j’étais auprès de lui.
agrypnie-2Geronda nous enseignait qu’on ne peut appeler moines ceux qui n’accomplissent pas les vigiles et qui n’ont pas acquis la prière de Jésus. Le moine sans les vigiles, celui qui ne s’est pas fait hibou dans une masure (Ps 101;7), est comme un oiseau qui ne dort pas et ne chante pas, le moine qui n’a pas acquis l’attention vigilante et la prière ne peut être appelé moine. Il est moine extérieurement, mais pas selon l’âme. Il n’est pas encore né, il n’a pas encore fait la connaissance de la grâce particulière de la vie monastique.
A travers l’accomplissement conscient des vigiles, le moine conquiert, comme disent les pères, des yeux de chérubins. Il atteint une vigilante sobriété telle qu’il peut apercevoir de loin les démons, qui se soulèvent contre lui avec une vicieuse fourberie, tentant de faire vaciller le moine-lutteur ascétique. Il parvient à voir le moindre mouvement des passions et est ainsi en mesure d’adopter les mesures nécessaires. Geronda, ce philosophe de notre époque, savait ce que signifiait accomplir les vigiles pour Dieu. Il ne s’agit pas de demeurer éveillé toute la nuit pour pêcher le poisson ou vagabonder dans les rues et les discothèques. Les vigiles, je les accomplis en Dieu. Que signifie «en Dieu»?, que signifie «pour Dieu»?. Cela signifie que l’esprit s’élève aux Cieux, y voit le Verbe de Dieu, Qu’on ne peut comprendre ni concevoir, sur Son Trône et dans la Gloire céleste, et il converse avec Lui. Alors le cœur se réjouit et l’homme s’écrie «Heureux celui dont l’esprit est en Dieu! Il est béni et heureux!» Les Pères ont dit : «Le moine qui accomplit les vigiles avec diligence, qui prie avec vigilance, il n’a plus l’apparence de l’homme, mais celle des anges de Dieu». Voilà en vérité ce qu’est un tel moine. Mon Geronda insistait sur les vigiles, sur les belles vigiles, celles qui purifient l’esprit et le rendent divin. Les vigiles donnent à l’esprit la possibilité de se hisser au troisième ciel et de toucher spirituellement les indicibles secrets de la vie.ge-phi-efrem_moraitis_800