
Saint Nicolas Velimirovitch, Archevêque d’Ohrid, (1881-1956), fut un des luminaires de l’Église Serbe du XXe siècle. Il fut un écrivain spirituel profond, un philosophe remarquable. Il régénéra la vie monastique et la dévotion populaire en Serbie, et jouit de l’amour de tout le peuple serbe. C’est aussi d’un immense amour dont il jouit parmi les chrétiens orthodoxes russes, particulièrement parce qu’il fut à l’origine de la vénération en Serbie du saint Tsar martyr Nicolas, et qu’il porta un incommensurable secours à l’Église Russe Hors Frontières, installée en Yougoslavie. Il fut l’ami et le père spirituel des saints Jean de Shangaï et Justin de Tchélié. Il considérait le ‘néocalendarisme’ comme un schisme et offrit un soutien sérieux au mouvement grec des ‘vrais orthodoxes’ attachés à ‘l’ancien style’. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il accomplit la mission ascétique de confesseur. Ensuite, il fut emprisonné par les nazis au camp de concentration de Dachau. Il fut à la tête de l’Église Serbe Libre émigrée, après la guerre, lorsque le régime communiste de Tito occupa le pouvoir, Les œuvres de Saint Nicolas Velimirovitch, poétiques, éclatantes, pénétrées de sagesse et d’amour, trouvèrent la voie du cœur, tant des intellectuels raffinés que des paysans simples. Pour chacun, Saint Nicolas avait une parole qui effleurait les cordes profondes et sensibles de l’âme.
Un jour, notre Seigneur de bonté, assis devant le temple de Jérusalem, rassasiait de ses enseignements empreints de douceur, les âmes affamées. Un grand nombre s’était assemblé autour de Lui (J. 8,2). Le Seigneur parlait au peuple de la joie éternelle, la joie éternelle des justes dans l’éternelle patrie céleste. Et le peuple se délectait des paroles divines. Telle la neige sous les ardents rayons du soleil, se dissipait l’amertume des âmes affligées et la méchanceté de ceux qui étaient irrités. Qui sait combien de temps se serait prolongée cette merveilleuse vision de paix et d’amour entre le ciel et la terre, si quelque chose d’inattendu n’était survenu. Jamais le Messie Ami des hommes ne se lassa d’enseigner au peuple, et celui-ci, plein de dévotion, ne se lassait pas d’écouter la grande sagesse miraculeuse et curatrice.
Survint alors quelque chose de terrible, sauvage, cruel. Et cela vint, comme c’est le plus souvent le cas aujourd’hui encore, de la part des scribes et des pharisiens.
Que firent-ils ? Peut-être attrapèrent-ils un chef de brigands ? Non, rien de tel. Ils amenèrent de force une malheureuse femme pécheresse, « prise en flagrant délit d’adultère.» Ils l’amenèrent, au milieu de leurs triomphales fanfaronnades et des exclamations grossières et assourdissantes. Ils la placèrent devant le Christ et crièrent : «Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or dans la loi, Moïse nous prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ?» (Jean, 8.4-5 ; Lév, 20.10 ; Deut, 22.22)
C’est ainsi que l’affaire fut présentée, par des pécheurs, dénonciateurs des péchés d’autrui, et spécialistes pour dissimuler leurs propres meurtrissures. Le peuple apeuré se fendit en deux groupes, faisant place aux anciens. La peur en fit fuir certains, car le Seigneur parlait de la vie et de la joie, alors que ces braillards vociféraient au meurtre.
C’est le moment de s’interroger : pourquoi ces anciens, gardiens de la loi, ne lapidèrent-ils pas d’eux-mêmes la femme pécheresse? Pourquoi l’amenèrent-ils à Jésus ? La loi de Moïse leur en donnait le droit. (Lév.20,10) Personne n’aurait objecté. Qui, de nos jours, s’insurge lorsqu’on exécute un malfaiteur ? Pourquoi donc ces juifs, ces anciens, ont-ils amené la femme pécheresse au Seigneur ? Pas pour obtenir de Lui l’allègement du châtiment, ou la miséricorde. En aucun cas pour cela. Ils l’amenèrent avec un plan infernal mûrement réfléchi, afin de surprendre le Seigneur dans des paroles contraires à la loi, pour pouvoir ainsi l’inculper. D’un seul coup, ils voulaient supprimer deux vies, celle de la femme fautive et celle du Christ. «Toi donc, que dis-tu ?» Pourquoi l’interrogèrent-ils puisque la loi de Moïse est claire ? L’évangéliste expose leur intention a l’aide des paroles suivantes : «Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à l’accuser.» (Jean, 8.6) Plus d’une fois, ils levèrent la main sur Lui, pour Le lapider, Le tuer, mais Il s’esquiva. Cette fois, ils avaient trouvé une occasion favorable de réaliser leur souhait. Et c’était justement ici, devant le temple de Salomon, dans lequel on gardait les tables de la loi dans l’arche d’alliance, justement ici, devant la grande foule de «tout le peuple» (Jean, 8.2) que Lui, le Christ, devait s’exprimer contre la loi de Moïse. Alors, ils auraient atteint leur but, et ils auraient lapidé et le Christ, et la femme pécheresse. Ils l’auraient lapidé avec un plus grand zèle qu’elle, comme plus tard ils allaient, devant Pilate, réclamer avec plus de zèle la libération de Barrabas celle du Christ.
Tous ceux qui étaient là s’attendaient à l’une ou l’autre issue : soit le Christ, dans Sa miséricorde, allait libérer la pécheresse, et en cela Il enfreindrait la loi, ou bien Il allait soutenir la loi, disant : «faites comme il est écrit dans la loi», et en cela Il allait contrevenir à Son commandement de pardon et de miséricorde. Dans le premier cas, il était condamné à mort, dans le second, il s’exposait à la risée et l’outrage. Lorsque les tentateurs posèrent la question : «Toi donc, que dis-tu ?», il se fit un silence de mort. Silence parmi le peuple rassemblé. Silence parmi les juges de la femme pécheresse, silence de celle-ci, qui retenait son souffle. Un grand silence se fait dans les cirques, lorsque les dompteurs de fauves font sortir lions et tigres et leur ordonnent d’exécuter différentes figures, numéros, positions. Mais devant nous se trouvent non pas des dompteurs de fauves, mais des dompteurs de personnes, entreprise significativement plus périlleuse. Il est en effet souvent beaucoup plus difficile de dompter, en les extrayant du péché, ceux qui se comportent comme des sauvages, que de dompter des sauvages en les extrayant de leur état naturel. «Toi donc, que dis-tu ?», une nouvelle fois, les visages défigurés Lui lancèrent leur brûlante méchanceté.
Alors, le Législateur de la morale et du comportement humain S’inclina vers le sol, de la paume de la main, aplanit la poussière et «Se mit à écrire avec Son doigt sur le sol.» (Jean, 8.6) Qu’a donc écrit le Seigneur dans la poussière ? L’évangéliste n’en a rien consigné, il garde le silence. C’était trop abominable et infâme pour être inscrit dans le Livre de la Joie. Mais cela a été conservé par la Tradition, et c’est terrible. Le Seigneur a écrit quelque chose d’inattendu, de surprenant pour les anciens, les accusateurs de la femme pécheresse. De son doigt, dans la poussière, il leur a révélé leur secrète iniquité. Car ces chasseurs des péchés d’autrui étaient devenus experts dans la dissimulation de leurs propres péchés. Mais c’est en vain que l’on dissimule aux yeux de Celui qui voit tout.
M(echylam) a volé des trésors de l’église, écrivit le doigt du Seigneur dans la poussière.
A(cher) a commis l’adultère avec la femme de son frère.
Ch(aloum) est parjure.
E(lied) a battu son père.
A(marich) a usurpé les biens d’une veuve.
M(errari) a commis le péché de sodomie.
J(oël) a adoré les idoles.
Voilà ce qu’énuméra dans la poussière le doigt redoutable du Juste Juge. Et ceux qui étaient concernés, inclinant la tête, lisaient avec un indicible effroi ce qui était écrit. Ils tremblaient d’épouvante. Ils n’osaient se regarder dans les yeux les uns les autres. Ils ne pensaient plus à la femme pécheresse. Chacun d’eux pensait seulement à lui-même et à sa propre mort. Elle était écrite dans la poussière. Plus aucun n’avait le courage de prononcer cette question désagréable et malicieuse : «Toi donc, que dis-tu ?» Le Seigneur ne dit pas un mot. Mais, qu’il est sale, de mériter seulement d’être écrit dans la poussière sale. Il est une autre raison pour laquelle le Seigneur écrivit dans la poussière, plus grande et merveilleuse. Ce qui est écrit dans la poussière s’effacera vite et ne demeurera pas. Le Christ ne souhaitait pas que leurs péchés soient colportés auprès de tous et chacun. S’Il l’avait voulu, Il les aurait annoncés devant tout le peuple, et accusant les fauteurs, Il aurait menés ceux-ci à être lapidés. Mais Lui, l’innocent Agneau de Dieu, ne pensait ni à se venger, ni à tuer ceux qui Lui avaient préparé mille morts et préféraient la mort pour Lui, plutôt que la vie éternelle pour eux-mêmes. Le Seigneur voulait seulement les conduire à penser à eux et à leurs péchés. Il voulait les avertir de ne pas être, au temps de leurs propres iniquités, les juges sévères des iniquités d’autrui. C’est seulement cela que voulait le Seigneur. Lorsque ce fut accomplit, la poussière fut de nouveau aplanie, et les écrits se dissipèrent. Après cela, notre grand Seigneur se redressa et leur dit avec bonté : «Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre !» (Jean, 8.7). C’était comme si quelqu’un, après avoir saisi les armes de ses ennemis, leur disait : «Tirez, maintenant.» Les récents juges altiers de la femme pécheresse se tenaient maintenant désarmés, dans la situation des malfaiteurs devant leur juge, muets et immobiles. Et à nouveau, le bienveillant Sauveur Se baissa et écrivit sur le sol.(Jean, 8.8) Qu’écrivit-Il cette fois ? Peut-être leurs autres méfaits, sur lesquels ils n’ouvraient plus depuis longtemps leurs lèvres serrées, ou encore écrivit-Il comment devaient être les anciens et chefs du peuple. Nous ne devons pas forcément le savoir. Ce qui est tout aussi important, ce sont les trois résultats qu’Il atteignit par Ses écrits dans la poussière.
En premier lieu, Il brisa et anéantit la tempête que les anciens des juifs firent se lever contre Lui. En second lieu, Il réveilla la conscience mise à mort en leurs âmes endurcies, fut-ce au prix d’un peu de temps. Et troisièmement, Il sauva la pécheresse de la mort. Cela est clair dans les paroles de l’évangile : «Mais eux, entendant cela, accusés par leur conscience, s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux ; et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu.» (Jean, 8,9)
Soudain, la place devant le temple de Salomon fut déserte. Il n’y demeurait personne, sinon eux deux, que les anciens avaient condamnés à mort, la pécheresse et le Sans-péché. La femme se tenait debout, Lui restait incliné vers le sol. Alentour, un silence de mort. Soudain, le Seigneur se redressa, regarda autour de Lui, et ne voyant personne, mis à part la femme, dit à celle-ci : «Femme, où sont-ils, ceux qui t’accusaient ? Personne ne t’a condamnée ?» Le Seigneur savait que personne ne l’avait condamnée, mais Il voulait, par Sa question, encourager la femme, pour qu’elle écoute et comprenne mieux ce qu’Il allait lui dire. Il agissait ainsi comme l’habile médecin qui encourage le malade avant de lui administrer le remède. «Personne ne t’a condamnée ?» La femme retrouva sa faculté de parler et répondit «Personne, Seigneur !» Ces paroles furent prononcées par la malheureuse créature qui juste avant cela n’avait aucun espoir de ne jamais pouvoir les prononcer, une créature qui, probablement pour la première fois dans sa vie ressentait le souffle de la joie véritable.
Finalement, notre Seigneur de Bonté dit à la femme : «Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus.» Lorsque les loups épargnent leur victime, il est évident que le berger ne souhaite pas la mort de sa brebis. Mais il faut savoir que lorsque le Christ ne condamne pas, c’est beaucoup plus lourd de sens que lorsque l’homme ne condamne pas. Lorsque les gens ne te condamnent pas pour ton péché, cela signifie qu’ils ne t’infligent pas de châtiment pour ton péché. Mais celui-ci demeure avec toi, en toi. Par contre, lorsque Dieu ne condamne pas, cela signifie qu’Il pardonne ton péché, et le retire de toi, comme du pus, rendant ton âme pure. C’est pourquoi, les paroles du Christ «Moi non plus, je ne te condamne pas »ont le même sens qu « Je pardonne tes péchés.» Va, fille, «et désormais, ne pèche plus.»
Quelle joie indicible. Quelle joie de vérité, car le Seigneur a ouvert la vérité à ceux qui s’étaient égarés. Quelle joie de justice, car le Seigneur a fait justice. Quelle joie de miséricorde, car le Seigneur a fait montre de miséricorde. Quelle joie de vie, car le Seigneur a préservé la vie. C’est cela, l’Évangile du Christ, c’est-à-dire, la Bonne Nouvelle. Voilà une nouvelle de joie, une leçon de joie, une page du Livre de la Joie.
Traduit du russe