Saint Jean de Kronstadt. Entretien autobiographique (2/2)

St Jean de Kronstadt

Le texte ci-dessous est la deuxième partie de la traduction d’un chapitre du livre «L’Archiprêtre Ioann Sergueev de Kronstadt» (Протоиерей Иоанн Сергиев Кронштадтский), recueil d’articles de divers auteurs, publié en 1943 à Kharbin par les éditions de la «Fraternité Saint Jean le Théologien» (« Братство св. Иоанна Богослова »). Le titre original complet du chapitre est «Entretien autobiographique avec les pasteurs de Sarapoul» (Автобиографическая беседа с сарапульскими пастырями). L’ouvrage ne précise pas la date à laquelle fut tenu cet entretien, dont la traduction est proposée ici en deux parties.

A ce moment, les propos du Père Jean furent interrompus par un des auditeurs.
Très vénéré Père Jean, enseignez-nous comment nous devons agir quand tous nos efforts déployés pour chasser l’ennemi hors de nous-même, de le vaincre par nous-même, ne mènent à rien. Alors surgit, involontairement, le découragement, la volonté faiblit et les mains reculent devant l’ouvrage. Est-il convenable dans ce cas de recourir à la méthode qui consisterait à essayer de n’accorder aucune attention à l’ennemi intérieur, un peu comme si on crachait sur lui?
Le Père Jean répondit vivement :
-«Oui, oui, voilà ce qu’il faut faire: il faut répéter avec ardeur le nom de Jésus Christ, et, au moyen d’un repentir profond et secret, dédaigner les ennemis invisibles, ne leur accorder aucune attention, ne pas s’occuper d’eux et considérer toutes leurs tentatives comme un mauvais rêve. Il ne faut jamais se décourager lors d’une forte tentation. Le Seigneur est toujours tout proche de nous et prêt, dès que nous répétons Son nom, à nous protéger et chasser les ennemis invisibles qui nous combattent. Il nous a dit à travers son Prophète: «Et invoque-moi au jour de la détresse; Je te délivrerai, et tu me glorifieras» [Ps.49,15 N.d.T.].»
Batiouchka, permettez-nous de vous demander encore ceci. Souvent on éprouve un sentiment très pénible à la vue de la victoire du mal. Comment, à l’aide de quoi, peut-on vaincre cette forme de découragement?
-«En effet, on éprouve un sentiment extrêmement pénible à la vue du mal qui triomphe. Il m’arrive souvent de ressentir cela. Le plus dur en cela, c’est la conscience de l’impuissance du zèle du prêtre; souvent, on est bien forcé de l’admettre. On peut se consoler dans ces cas en réalisant qu’il s’agit d’une situation passagère, envoyée par la Providence Divine dans un but particulier, connu de Dieu seulement, et tôt ou tard le mal sera vaincu et le bien triomphera. Dans de tels cas, il faut se fortifier au moyen de la prière. N’oubliez pas une seconde que le Seigneur est très miséricordieux et prompt à nous entendre. Toujours, Il tend l’oreille à notre prière et très vite, Il accède à nos demandes et nous aide, pour autant que nous nous en remettions intégralement à Sa sainte et parfaite volonté.»
S’adressant à tous ses auditeurs, le Père Jean reprend son propos.
-«Je vous le dis à tous, Pères bien-aimés, la prière doit être notre compagne permanente. Je maintiens toujours en moi une attitude de prière permanente; je rends grâce, je loue et je glorifie notre Dieu Bienfaiteur en tous lieux de Sa domination. La prière, c’est la vie de mon âme. Sans la prière, je ne peux pas être. Pour soutenir en moi cet inclinaison permanente à la prière et la relation à la grâce de Dieu, j’essaie de célébrer aussi souvent que je peux, si possible chaque jour, et de communier aux Saints Corps et Sang du Christ, et chaque fois je puise à cette source sacrée une richesse de forces puissantes pour mes multiples travaux pastoraux.
Pour ma relation de prière avec Dieu, j’ai recours aux prières prévues dans le trebnik. Ce livre constitue une énorme richesse, à laquelle chacun peut puiser ce qui lui est nécessaire, en fonction de ses multiples besoins et de ses respirations de prières vers Dieu. Dans ce livre, l’Église, comme une mère aimante, s’est efforcée de rassembler tout ce dont nous pouvons avoir besoin dans les circonstances de la vie.
Pendant mon temps libre, lorsque je ne suis pas occupé par mes activités liturgiques et pastorales, je lis les Saintes Écritures, Ancien et Nouveau Testaments, et particulièrement le Saint Évangile, la précieuse bonne nouvelle de notre salut. En lisant, j’essaie de méditer chaque élément, chaque phrase, même certains mots et expressions. Ainsi, suite à cette attitude attentive envers ces livres saints, les riches pensées foisonnent et cette richesse constitue pour les homélies un fondement tel qu’aucun prédicateur n’est en mesure d’épuiser ces profondeurs divines. Et quand il s’agit de prononcer l’homélie, par exemple à propos de la lecture quotidienne des Saintes Écritures, on ne sait quelle idée sélectionner comme base de l’homélie; toutes sont tellement édifiantes. Et comme l’âme humaine est divinement révélée dans les Écritures, on dirait qu’il n’est aucune situation de l’âme qui n’y trouve son écho. Mais cette richesse incommensurable échappe à une lecture superficielle et insuffisamment méditative des Saintes Écritures. Mais pour ne pas décrocher de la vie actuelle, quand j’ai quelques minutes de libre, je lis l’un ou l’autre périodique contemporain.»
Un des participants s’adresse alors au Père Jean.
Batiouchka, au cours de vos voyages incessants dans toute la Russie, dans tant de maisons, vous changez continuellement de concélébrants. Et il arrive souvent que ceux-ci commettent des erreurs, qu’il se produise de la confusion entre eux. Et vous faites comme s’il n’en était rien; vous levez juste les yeux, mais quelques secondes plus tard, vous êtes de nouveau plongé dans la concentration de la prière. Dites-nous, s’il-vous-plaît, comment vous parvenez à réaliser cela?
Le Père Jean répondit:
– «Seulement par habitude, je suis habitué à prier toujours. Lorsqu’une attitude devient pour l’homme une habitude, il retrouve très rapidement cette attitude. J’ai intégré l’attitude de la prière continuelle, et donc, je peux très rapidement me concentrer dans la prière.»
Un participant intervient.
Batiouchka, dites-nous quelle règle de prière vous observez avant de célébrer la liturgie et avant vos multiples travaux qui vous prennent énormément de temps, et de gros efforts de volonté.
– «Dans ce cas, j’accomplis la règle habituelle de prière prescrite par l’Église à ceux qui vont recevoir la sainte communion. Dans les cas où il m’est impossible de respecter la règle, par manque de temps ou par une autre raison, je raccourcis la règle, mais je lis immanquablement les prières avant la sainte communion. Cela dit, je suis d’avis que Dieu n’attend pas de nous des prières longues et nombreuses, celles-ci ne Lui sont pas particulièrement agréables, mais des prières attentives et ardentes prononcées par toute notre âme. Mieux vaut donc lire une petite quantité de prières, avec une attention totale et un cœur tendre, qu’une grande quantité, à la hâte et distraitement. Mais ce qui m’exalte fortement et me canalise vers la prière avant la célébration de la Divine Liturgie, c’est la lecture du canon des matines. Je lis toujours moi-même le canon des matines. Quelle richesse ici, quel contenu profond, quels merveilleux exemples de la foi ardente en Dieu, de la patience dans les afflictions; l’Église nous présente quotidiennement la fidélité au devoir face aux tourments les plus cruels. A travers la lecture des canons, l’âme se pénètre petit à petit des sentiments et du comportement élevés des justes que glorifie l’Église, elle vit parmi les commémorations de l’Église et ainsi, elle s’accoutume à la vie de l’Église. Je peux dire que j’ai été éduqué à la vie de l’Église par ces lectures, c’est pourquoi je conseille à celui qui souhaite sincèrement acquérir la richesse spirituelle, d’accorder une attention très sérieuse à la lecture des canons de l’Octoèque, des Ménées et du Triode. Et je vous dis, chers Pères: si n’importe lequel d’entre vous se met avec assiduité à la lecture quotidienne des canons, il éprouvera tout ce que je viens de vous dire maintenant; à travers l’intérêt attentif qu’il portera à cette lecture, il s’élèvera quotidiennement dans la vie spirituelle et progressera dans l’imitation de saints ou du chœur des saints qui plurent à Dieu et qui défileront jour après jour sous son regard spirituel.
Voilà, chers Pères et Frères, je vous ai dévoilé mon âme, je vous ai fait voir sa physionomie afin que vous puissiez voir comment j’ai atteint ce que vous voyez en moi. Ma vie est une lutte longue, opiniâtre et constante contre moi-même, lutte que je continue à mener maintenant, avec le renfort incessant de la grâce divine. Chacun de vous peut atteindre pareils résultats pour autant qu’il se surveille sans cesse, obstinément, afin de lutter contre son vieil homme et contre les esprits du mal, et devenir enfin, avec l’aide de la grâce de Dieu, un luminaire qui brûle non pas sous le boisseau, mais sur le chandelier. Je vous le souhaite sincèrement, de toute mon âme.
Tout ce que je viens de vous dire, je ne l’avais pas préparé; j’ai dit seulement ce que le Seigneur a déposé dans mon âme. Je vous remercie pour votre attitude aimante envers moi, manifestée pendant mon court séjour ici, dans votre ville, et je suis très content d’avoir eu, avec la bénédiction de Vladika, la possibilité de m’entretenir avec vous.»
Le Père Jean termina ainsi son intervention, mais les participants lui demandèrent d’évoquer encore certaines questions brûlantes. Il s’agissait avant tout des tâches du clergé contemporains. Le Père Jean répondit qu’il devenait de plus en plus compliqué d’accomplir l’œuvre du Christ dans la société contemporaine: d’une part, la vie du peuple et ses implications deviennent de plus en plus difficiles et d’autre part, les ennemis de l’Église, dans leur tentative d’ébranler ce pilier séculaire, ce support de la vérité, recourent à des méthodes nouvelles plus subtiles. C’est pourquoi les prêtres contemporains, artisans de l’œuvre du Christ sur cette terre, ont non seulement besoin d’une formation élargie et variée, mais doivent faire preuve d’une grande et sage prudence ainsi que de fermeté dans la fidélité à leur devoir afin de rester dignes de paître le troupeau que Dieu leur a confié. Exposant sa vision des différents aspects de la vie contemporaine, Batiouchka insista particulièrement sur la tendance des meneurs autoproclamés du peuple à divertir celui-ci au moyen du théâtre, etc. Batiouchka a qualifié de tels divertissements de «maladie de la société». Il s’agit d’un signe évident de l’appauvrissement de l’esprit, d’une compréhension pervertie de la vie, et de l’absence d’autres intérêts, plus sérieux et précieux. Et ce qui est le plus surprenant en cela, c’est que cette intelligentsia, ayant troqué le vrai sens de la vie pour des balivernes étincelantes, s’efforce d’inoculer ses vues au peuple qui ne comprend rien à leur passe-temps favori. Notre peuple a besoin d’éducation, pas de petits jeux. Voilà un vaste champ pour l’activité pastorale: enseigner au peuple à passer son temps sérieusement, sainement, conformément à l’état d’esprit chrétien.
Traduit du russe.

Le Saint Tsar Nicolas II, Tsar inconnu. (2/3)

Le Saint Tsar Nicolas II
L'entretien ci-dessous avec l'Archiprêtre Valentin Asmus a été publié sur le site Pravoslavie.ru le 21 août 2000. Le sous-titre suivant lui a été attribué: La vision communément admise de la vie et de la personne de Nicolas II ne correspond absolument pas à la réalité. Cet entretien avec la journaliste Ludmila Boniouchkine fut tenu le lendemain du jour où l'Empereur Nicolas II et sa Famille furent officiellement accueillis dans le chœur des saints par le Patriarcat de Moscou. L'Archiprêtre Valentin Asmus fait autorité dans le domaine de l'histoire de la monarchie en Russie; il enseigne à L'Académie de Théologie de Moscou. Voici la seconde partie de la traduction de l'entretien.

Alexandre III et Nicolas II, Père et Fils
Quelle influence Alexandre III, notre Empereur le plus puissant et couronné de succès, et père de Nicolas II, exerça-t-il sur la formation de la personnalité et la vision politique de son fils? Dans quelle mesure Nicolas II adopta-t-il ses vues politiques?

Le Tsar et la Tsarine Alexandre III, Maria Feodorovna et leurs enfants

L’influence d’Alexandre III sur son fils Nicolas II est évidemment significative. Alexandre III était un partisan convaincu de l’autocratie, et Nicolas II reçut une éducation adaptée de la part d’un groupe d’instructeurs et de professeurs acquis à ces vues. La forte influence de K.P. Pobedonovtsev fut particulièrement significative ; c’était un remarquable publiciste russe, spécialiste de droit public, qui occupait encore dans les dernières années du règne d’Alexandre III le poste de Haut-Procureur du Saint Synode. Occupant ce poste pendant vingt-cinq ans, Pobedonovtsev fut le principal opposant aux institutions représentatives, et en particulier à toutes formes de gouvernement et de vie sociale dans lesquelles se manifestait le démocratisme occidental. Il considérait que ces formes causeraient la ruine de la Russie, et globalement il avait raison; nous le constatons. Lire la Suite

Saint Jean de Kronstadt. Entretien autobiographique (1/2)

Le texte ci-dessous est la première partie de la traduction d’un chapitre du livre «L’Archiprêtre Ioann Sergueev de Kronstadt» (Протоиерей Иоанн Сергиев Кронштадтский), recueil d’articles de divers auteurs, publié en 1943 à Kharbin par les éditions de la «Fraternité Saint Jean le Théologien» (« Братство св. Иоанна Богослова« ). Le titre original complet du chapitre est «Entretien autobiographique avec les pasteurs de Sarapoul» (Автобиографическая беседа с сарапульскими пастырями). L’ouvrage ne précise pas la date à laquelle fut tenu cet entretien, dont la traduction est proposée ici en deux parties.

«Tout le monde sait que je suis né dans le Gouvernorat d’Arkhangelsk et que j’ai terminé le cycle d’études de l’Académie de Théologie de Saint-Pétersbourg. Dès la fin de mes études, j’ai occupé à Kronstadt la place qui est encore la mienne aujourd’hui: prêtre à la Cathédrale Saint André. C’est une ville militaire; à chaque pas, on croise des soldats, des matelots, des artisans des chantiers navals, etc… Les matelots passent la plus grande partie de leur temps en mer, sur leur vaisseau, et quand ils débarquent, ils veulent profiter au maximum de leur temps libre, en tirer le plus de plaisirs. Voilà pourquoi dans les rues, on peut toujours rencontrer des gens ivres et entendre toutes sortes d’horreurs. Lire la Suite

Le Saint Tsar Nicolas II, Tsar inconnu. (1/3)

Le Saint Tsar Nicolas II
L'entretien ci-dessous avec l'Archiprêtre Valentin Asmus a été publié sur le site Pravoslavie.ru le 21 août 2000. Le sous-titre suivant lui a été attribué: La vision communément admise de la vie et de la personne de Nicolas II ne correspond absolument pas à la réalité. Cet entretien avec la journaliste Ludmila Boniouchkine fut tenu le lendemain du jour où l'Empereur Nicolas II et sa Famille furent officiellement accueillis dans le chœur des saints par le Patriarcat de Moscou. L'Archiprêtre Valentin Asmus fait autorité dans le domaine de l'histoire de la monarchie en Russie; il enseigne à L'Académie de Théologie de Moscou.

Père Valentin, le Souverain vient d’être officiellement admis dans le chœur des saints; la question de sa personnalité se pose de façon plus aiguë, maintenant que sa sainteté est admise. On trouve, entre autres dans un vaste secteur de la littérature, des évaluations extrêmement négatives à son sujet, en sa qualité d’homme et en celle de souverain. Comment le lecteur contemporain peut-il analyser tout cela?
Il faut dire que les historiens soviétiques ne sont pas les seuls à évaluer de façon négative la personne de l’Empereur Nicolas II. Un grand nombre d’historiens russes et occidentaux libéraux, ceux qu’on nomme les historiens bourgeois, l’évaluent exactement de la même manière. Pour dépasser cette évaluation, je conseillerais avant tout deux travaux sereins et objectifs. L’un est relativement ancien; il fut écrit dans les années ’30-’40 du siècle dernier par Sergueï Sergueevitch Oldenburg: «Le Règne de l’Empereur Nicolas II». Ce livre fut réédité il y a peu en Russie. Le second fut rédigé par notre contemporain, l’historien Alexandre Nikolaevitch Bokhanov. Son livre «Nicolas II» a déjà connu plusieurs rééditions. Lire la Suite

Le Saint Tsar Nicolas II et son Manifeste Impérial du 26 février 1903

Le Saint Tsar Nicolas II
Andreï Viaziguine est l'auteur du livre «Manifeste du Nationalisme constructif» (Манифест созидательного национализма), dont est extraite et traduite des pages 165 et 166, la première partie du texte ci-dessous. Viaziguine naquit en 1867, il fut historien, enseignant à l'Université de Kharkov. Il fut arrêté, emprisonné, bestialement torturé et assassiné par les bolcheviques en 1919. Il semble que la cause de leurs agissements fut la conviction de Viaziguine que le peuple russe devait vivre selon ses propres coutumes, traditions et idéaux, personne n'étant habilité à imposer aux Russes un mode de vie étranger. Son ouvrage a été publié en 2008, à Moscou, aux éditions de l'Institut de la Civilisation Russe.
Ce premier extrait est complété par un second, tiré de la page 287 du livre de l'historien Pëtr Multatuli ««L'Empereur Nicolas II, l'Homme et le Monarque» («Император Николай II. Человек и монарх», Éditions Veche, Moscou, 2016) dans lequel l'auteur rapporte les propos du publiciste et philosophe D.A. Khomiakov au sujet du Manifeste Impérial du 26 février 19031. Dans la première partie de la traduction, les passages entre guillemets et en italiques reprennent le texte du Saint Tsar Nicolas II dans son Manifeste Impérial précité, dans la seconde partie de l'article, ils reprennent les propos de D.A. Khomiakov.

La décennie qui vient de s’écouler, sous le règne couronné de succès du Souverain Empereur Nicolas II, clarifie à suffisance les idées maîtresses qu’il posa en tant que fondement de son service impérial à la Russie et exposa dans une série de ‘Manifestes Impériaux’. Lire la Suite

Starets Élie. La Renaissance d’Optina est due aux prières.

Photo : Ruskline.ru

Le 22 janvier 2018, l’Archimandrite Venedikt (Penkov), Supérieur d’«Optina Poustine»1 depuis 1990, s’en est allé vers le Seigneur. Mémoire éternelle et «Царствие небесное!» (On notera que le Starets Kyrill (Pavlov)2 et le Starets Naum (Baïborodine), tous deux Pères spirituels et confesseurs à la Laure de la Trinité Saint Serge sont décédés respectivement le 20 février 2017 et le 13 octobre 2017, et que le Starets Alexandre, Higoumène du Monastère de la Dormition de Tikhvine, s’en est allé vers la paix éternelle à l’âge de 90 ans, le 26 avril 2017. Et le Starets Adrian (Kirsanov de la Laure des Grottes de Pskov est décédé le 30 avril 2018 à 97 ans. Le peuple orthodoxe de Russie a perdu en moins d’un ans cinq très grands startsy auprès desquels il ne cessait d’affluer, à la recherche de la consolation et de la guérison).  Dans le texte ci-dessous, le Starets Élie (Nozdrine) (aujourd’hui dans sa 87e année), qui fut rappelé de la Sainte Montagne dans les années ’80 pour devenir père spirituel et confesseur de la Communauté du Désert d’Optina, évoque les débuts de la renaissance de ce monastère d’exception. Ce texte fut publié à l’origine dans le Magazine Pokrov, et repris sur le site Pravoslavie.ru le 29 février 2016.

L’Histoire du «Désert d’Optina» est connue de tous; il connut son âge d’or au XIXe siècle, lorsqu’il fut l’arène où les grands starets d’Optina réalisaient leurs exploits ascétiques: Nectaire, Macaire, Ambroise. Ce dernier, tout particulièrement, éleva Optina à un niveau de vie spirituelle et à une puissance d’attraction des âmes des fidèles pareils à ceux des monastères de Saint Serge de Radonège et de Saint Seraphim de Sarov.
Le peuple russe vénère et aime particulièrement le monachisme; il est attiré par ces oasis spirituelles où il puise une expérience marquée par la grâce. D’autant plus aujourd’hui, alors que la vie est saturée de tant d’anxiétés, de tentations et de peines. Où aller, après la Laure de la Trinité Saint Serge? Au XIXe siècle, Optina accueillit de nombreux visiteurs. Les starets de ce siècle n’étaient pas, comme les héros de l’ascèse de jadis, séparés du monde par les murs de la clôture monacale. Et dans l’agitation maussade d’un mode de vie délétère, surtout dans les villes, les âmes aspiraient à un pareil terreau spirituel, afin de confesser leurs péchés et de se remplir de joie et de paix.
Non seulement s’y pressaient des gens du peuple, mais des personnalités du monde d’une haute éducation et formation artistiques, comme Dostoïevski, Gogol et Tolstoï, ne voyaient pas d’objection à venir participer à ce festin spirituel. La sœur de Léon Tolstoï, Maria, menait son combat ascétique à Chamordino, où le Starets Ambroise venait de fonder une communauté monastique de femmes. Quand Tolstoï allait saluer sa sœur, il passait par Optina, mais il n’écouta pas la voix de la confession orthodoxe, il ne se rangea pas aux conseils du Starets Ambroise, qui s’entretenait avec lui et voulait sauver son âme. Le mental arrogant du Comte ne cherchait que le rationnel. Ce fut la maladie de tout le XXe siècle. Plus tard, quand on eût saccagé Optina, dans l’église de Saint Jean le Précurseur, on installa un musée Léon Tolstoï, dont le buste trônait au centre, à la place de l’analoï. L’apostasie, la destruction des communautés et des églises et la profanation des objets sacrés se retourna contre la Russie sous la forme de l’attaque d’Hitler, que le Seigneur choisit d’utiliser comme instrument. Et combien souffrirent et moururent en martyrs dans le berceau de la révolution? Huit cent milles, dont mon père, rien que dans le golodomor.
Tant que les monastères existaient, les starets d’Optina réalisaient leurs exploits ascétiques dans la skite et le désert; ils priaient et protégeaient ceux-ci de tout mal. Mais quand cesse la prière et la vie en Christ, l’existence commence à se figer. Et ainsi, elle se figea, se rétracta. Le communisme sema l’infection athée. Il ne restait plus guère de croyants. Et la vie en Russie s’atrophia. Jadis, on avait des milliers de monastères, les gens priaient, vivaient pieusement. Chaque bonne action, et d’autant plus la prière, a une signification non seulement individuelle, pour toi, mais sociale, et cosmique. Pas seulement la prière du moine ou du starets, celle de tout homme. N’importe quelle grand-mère ignorée de tous peut être si proche de Dieu et sa prière si vivante et puissante que Dieu s’attendrit et vivifie le monde. Optina fut dévasté à l’époque soviétique. Tous ceux entre les mains desquels tombait un livre des starets implorait le Seigneur, avec force soupirs, de faire renaître la communauté. En 1987, le monastère fut rendu à l’Église Orthodoxe de Russie. C’était un tableau effroyable qui occasionna beaucoup de peine à tous ceux qui aiment le Seigneur, et qui vénèrent Ses sanctuaires en leur cœur. Églises détruites, tombes des starets profanées… Le Seigneur Lui-même convia à faire renaître le monastère. Le processus démarra subitement, avec l’arrivée de l’Archimandrite Euloge (Smirnov. En 1988, il fut désigné en qualité de supérieur du Désert d’Optina. Il est maintenant Évêque de Sousdal. N.d.l.Réd.). Plein de ferveur, il releva la vie spirituelle et restaura les bâtiments. Vladika s’employa avec zèle à faire renaître la vie spirituelle du monastère. Les offices étaient très longs. Lui-même ne manquait jamais aucun office, depuis celui du milieu de la nuit jusqu’à celui des complies, sous aucun prétexte. Et il célébrait lui-même la liturgie. Les premiers offices furent célébrés dans l’église de l’icône de la Mère de Dieu de Vladimir, située dans le bâtiment d’entrée. Bien que celui-ci eût été démoli jusqu’aux fondations, on commença à le reconstruire rempli d’un fort espoir, signe de ce que la Très Sainte Mère de Dieu participait à la restauration du monastère. Le 3 juin 1988, jour de la fête de l’icône de la Mère de Dieu de Vladimir, on y célébra la première liturgie. On ne parvint pas à faire entrer tous les participants dans l’église; il y faisait étroit, même pour les frères et novices encore peu nombreux. Beaucoup durent rester dans la cour.

Optina Église de l’Entrée de la Mère de Dieu au Temple

Après commença la restauration de l’église de l’Entrée au Temple de la Mère de Dieu, l’église principale du monastère. Ses murs tenaient encore, mais complètement défigurés, et le sol était jonchés de pièces et morceaux de machines agricoles. De l’église de Kazan, il ne demeurait également que les murs. Elle était dans un était effrayant. Un orifice béait dans le mur Est, celui du sanctuaire. C’est par là que les voitures entraient, quand une manière de toit existait encore. On y avait jeté toutes sortes de fûts dégoûtants et d’autres objets. Avant le transfert de propriété du monastère à l’Église, c’est l’école d’agriculture de Kozelsk qui en disposait. A l’époque du transfert, on voyait encore des élèves dans tous les coins. Des civils vivaient là. Autour du monastère, on avait construit un amoncellement de bâtiments agricoles, des entrepôts et des poulaillers. Ce ne fut pas une mince affaire que de nettoyer tout ça. C’est à grand peine qu’on convainquit les habitants à déménager au-delà des saintes portes du monastère. Une route passait dans le monastère, et le trafic l’empruntait. Un jour, Vladika Euloge ferma le passage à cette succession incessante de véhicules, pour que la communauté dispose de son propre espace fermé. Mais pendant la nuit, les habitants vinrent scier le cadenas. On leur construisit une résidence; certains acceptèrent d’y emménager, d’autres achetèrent un logement, mais certains demeurèrent dans la skite exigeant de pouvoir y occuper un appartement.
De nombreux croyants, pauvres, apportèrent leurs oboles, qui permirent de joindre les deux bouts. Il fallait reconstruire tout le monastère. On trouva des maçons, des artisans; on les paya pour leur travail. Le Seigneur envoya des bienfaiteurs. Toujours, le monastère disposa de ce dont il avait besoin. Pour faire renaître la skite, il fallut racheter la chaumière qu’avait habitée Saint Ambroise d’Optina, et payer la somme réclamée par son nouveau propriétaire, ce qui fut fait. Au bout de deux jours, il a ramené l’argent. Il avait en songe entendu une voix lui dire: «Recompte l’argent». Il compta à nouveau et constata que c’était beaucoup plus que ce qu’il avait réclamé. Le Seigneur est bienveillant; en toutes choses, Il s’empresse d’aider les frères, qui ont pu trouver les gens qui les aideraient, financièrement, et aussi concrètement.
Et la renaissance a eu lieu; ce fut un miracle. Aujourd’hui, des milliers de pèlerins viennent à Optina, y trouvent la consolation et la joie, dans la prière, en se tenant devant Dieu pendant les offices, en vénérant les saintes reliques. Le monastère n’est, peut-être, pas encore idéalement aménager, aujourd’hui. De nombreux travaux sont toujours en cours, et les pères sont en permanence au bord de l’exténuation. Mais les gens affluent. Le Seigneur a dit: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux» (Mat.18,20). C’est d’autant plus le cas lorsqu’à Optino, des milliers de pèlerins se rassemblent pour les fêtes ou pour Pâques.
En 1993, à Pâques, trois frères d’Optina moururent en martyrs, le hiéromoine Vassili et les moines Théraponte et Trophime. Voici ce que j’en sais et ce que j’ai vu.
Il est sûr que ce fut un meurtre commandé, et préparé spécifiquement dans le but d’empêcher la renaissance du Désert d’Optina. Ils étaient nombreux pour cette abomination, ils cassaient les éclairages et envoyaient des pierres dans les fenêtres. Ce meurtre était une mission. Quelqu’un doit avoir payé pour qu’il soit commis.
Cette atrocité a été intentionnellement perpétrée à Pâques, afin d’enténébrer la joie de la fête. C’était déjà comme ça avant, particulièrement pendant les premières années qui suivirent la révolution. Avant les grandes fêtes, la voyouterie allait bon train autour des églises. Quand j’étais à Saratov, ils ont lancé des fumigènes dans la Cathédrale de la Trinité. Les jeunes étaient empêchés d’aller à l’église, pour qu’ils perdent la foi. Comme cette fois-là: le meurtre devait servir à détourner de la perfection de la voie monastique ceux qui sont en chemin dans la foi chrétienne. L’office du milieu de la nuit était terminé. On se préparait déjà aux matines et à la liturgie de la fête. Le Hiéromoine Vassili partit confesser à la skite du Saint Précurseur. Les moines Trophime et Théraponte avaient commencé à mettre en branle les cloches du monastère. Le meurtrier était ivre. Il a vivement mené son affaire. D’abord, il a tué au couteau les moines qui sonnaient, ensuite il s’est jeté sur le Père Vassili. Une femme a raconté qu’elle avait vu une bête s’écarter des victimes en courant et franchir le mur de clôture du monastère. Les corps des moines Trophime et Théraponte furent transportés à Kozelsk. Le Père Vassili, mourant, fut amené dans l’église de l’Entrée au Temple, où il gisait sur le sol, se vidant de son sang. Son état n’avait rien à voir avec le tragique effroi d’une fin inattendue. Son visage était très calme. Il ne gémissait pas, faisant tout juste comprendre, comme le font les enfants, qu’il souffrait. Je le vis mourir; son visage rayonnait de paix. Il est évident que le hiéromoine Vassili avait été choisi comme victime par les meurtriers. Mais pour Trophime et Théraponte, la mort n’était pas non plus inattendue; elle ne prit aucun des trois moines au dépourvu. Après la nuit pascale, élevant leur prière, et appelant à prier pour la paix, ils s’en allèrent calmement. Nous avons demandé à la morgue de Kozelsk d’épargner aux corps des moines Trophime et Théraponte, la procédure de l’autopsie. Nous avons ensuite inhumé nos frères. Humainement, ce fut un moment particulièrement pénible dans l’histoire d’Optina. Comment est-il possible d’élever la mains sur un frère? Pourquoi avoir assassiné des moines? Ils n’avaient jamais levé le petit doigt sur qui que ce fût. Ils ne pratiquaient que les bonnes actions. C’est sûr que cette atrocité était dirigée contre tout le monastère, avec comme objectif de faire éclater la famille de la communauté spirituelle: certains ne résisteraient pas, d’autres renonceraient à rejoindre la communauté, d’autres partiraient. C’était cela, le plan de cette attaque démoniaque contre le mode de vie institué par Dieu. Voilà comment se trahit le dessein envieux du diable envers ceux qui cherchent le salut, la haine démoniaque de ceux qui marchent à la suite du Christ. Nous avons érigé une chapelle sur la tombe des victimes de ce triple meurtre; ce sont des martyrs. Les gens viennent à la tombe des frères, ils leur parlent et leur demandent d’intercéder, et ces gens sentent l’aide de la prière des martyrs. Leur âme se tient auprès de Dieu. «Éternelle Mémoire et Royaume des Cieux!» au hiéromoine Vassili et au moine Trophime et au moine Théraponte.
Traduit du russe
Source.