Deux miracles de Saint Spyridon le prosphoriste de la Laure des Grottes de Kiev.

Le texte ci-dessous est composé de la traduction de deux originaux russes. La première partie est la traduction d’un Paterikon de la Laure des Grottes de Kiev, dont les pages 280, 281 et 282 sont consacrées à Saint Spyridon. Il s’agit de «Жития и подвиги святых Киево-Печерской Лавры», publié par les Éditions du Monastère Sainte Élisabeth de Minsk en 2003 (l’édition utilisée est celle de 2011). La seconde partie est la traduction d’un texte publié sur le réseau social VK du groupe ‘Rus’ Pravoslavnaya’ le 18 août 2018, et intitulé «Miracle à la Laure des Grottes de Kiev». L’unique obédience de Saint Spyridon étant de préparer les prosphores pour la communauté, il était qualifié en russe de «prosfornik», rendu ici par le néologisme ‘prosphoriste’. Il est commémoré le 31 octobre/13 novembre).

Toute âme remplie de la grâce de Dieu, simple et au cœur pur, étrangère au mal et à la flatterie, encline à parfaire la pureté et la simplicité, est telle la demeure de Dieu Lui-Même. Ainsi, le Saint Apôtre dit: «Dieu a choisi ce qui est fou dans le monde pour confondre les sages; Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour confondre les forts» (1Cor.1,27). Notre Saint Père Spyridon faisait partie du nombre de ces élus de Dieu. Lire la Suite

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (13)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la treizième et dernière partie de ce long article. Les précédentes se trouvent ici.

Oui, voici un an, nous les Russes, espérions célébrer aujourd’hui le Triomphe de l’Orthodoxie avec eux, non pas comme l’antique Rus’ portant le joug, mais comme une Rus’ Orthodoxe libre et unie. Et nos souhaits ne s’arrêtaient pas seulement là. On avait déjà dessiné la croix qu’il allait falloir élever en haut de la coupole de Sainte Sophie à Constantinople. On était proche de l’accomplissement de la promesse faite par le Tsar de Moscou, Alexis Mikhaïlovitch, au nom de sa postérité et de tout le peuple russe, au Patriarcat d’Orient, la promesse de libérer les peuples orthodoxes du joug des infidèles mahométans et de rendre aux Chrétiens toutes les anciennes églises transformées en mosquées musulmanes.
La Russie aurait dû occuper les détroits de la Mer Noire, ne pas envahir la sainte capitale du Grand Empire d’Orient, mais restaurer ce Saint Empire de nos pères et enseignants dans la foi salvatrice du Christ, c’est-à-dire les Grecs, et conquérir la patrie de tous les vrais Chrétiens, c’est-à-dire la Terre Sainte, Jérusalem, le Sépulcre du Seigneur et l’unir par une large bande de terre au Caucase du Sud, installer en ces lieux saints des colons russes volontaires qui déferleraient en ces lieux saints en une quantité telle qu’en quelques années ils auraient transformé la Palestine et la Syrie en une sorte de Gouvernorat de Vladimir ou de Karkhov, tout en préservant évidemment les avantages du demi million de chrétiens et de leurs pasteurs qui, jusqu’à ce jour, survécurent là au joug turc.
Les Orthodoxes russes n’étaient pas les seuls à nourrir cet espoir et ils offrirent pour cela des centaines de milliers de leurs vies dans le pénible podvig de la guerre : cet espoir vivait, il inspirait, il consolait dans les afflictions, disons le sans exagération, tous les peuples orthodoxes du monde entier contemporain, toute la Saint Église Catholique et Apostolique. Toute entière, elle attendait en cet été de l’année 1918 du Seigneur qui s’annonce, un triomphe lumineux de l’Orthodoxie comme il n’y en eut plus depuis l’an 842, quand en mémoire de la victoire spirituelle sur les iconoclastes hérétiques fut institué la fête que nous célébrons aujourd’hui.
Et qu’en est-il? Au lieu de la libération des peuples orthodoxes asservis, l’Église de Russie est elle-même tombée dans un asservissement tel que n’en connurent pas nos coreligionnaires sous le joug musulman, ni sous le joug des hérétiques occidentaux, ni même nos ancêtres sous le joug tatar».
Devant ce tableau pénible, le prédicateur ne se laisse pas aller au découragement. Il rappelle longuement et avec amertume l’ombre lugubre que faisait planer depuis longtemps sur l’Église «synodale» la direction de celle-ci et s’abandonnait à un sentiment de joie de la restructuration de notre Église sur base du principe du retour du Patriarcat. Aujourd’hui, «elle est dirigée par le fiancé tant attendu par notre Église locale, et voilà que dans notre État disloqué, encerclé par les ennemis en furie de notre foi salvatrice, elle triomphe et bénit Dieu de lui avoir envoyé, comme une consolation au milieu de nos afflictions actuelles, ce dont elle fut privée pendant ses années de prospérité et de sécurité extérieures ». Mais il est possible de s’en réjouir uniquement parce qu’existe une autre source de joie : la préservation de ce qui était bon au cours des années écoulées dans la vie de l’Église russe. Et il s’agit de cette relation particulière des pasteurs russes et de leurs ouailles russes avec la vie et la foi. «L’Occident considère cette vie temporaire comme un amusement, et la religion comme un des moyens (d’ailleurs peu fiable) de maintenir cette prospérité. Les Russes, au contraire, même ceux qui ne sont pas très fermes dans leur foi, comprennent la vie comme un podvig, et ils voient le but de la vie dans la perfection spirituelle, dans la lutte contre les passions et l’acquisition des vertus, bref dans une chose que les Européens ne comprennent pas quand on aborde ces sujets avec eux.»
Le prédicateur est convaincu de ce que ceux qui se sont éloignés de Dieu ne forment pas la majorité du peuple russe.
«L’immense majorité du peuple russe qui, dans les villes et les villages, continuent, le visage en sueur, de travailler humblement à leur ouvrage et remplissent plus qu’auparavant les saintes églises jusqu’à en déborder, jeûnent, font l’aumône aux pauvres, cette majorité porte en son cœur les hauts commandements du Christ. Tout d’abord, elle ne ressemble pas du tout aux Européens contemporains : elle diffère d’eux par une ouverture inconnue de ces derniers, par la sincérité, la fiabilité, l’absence d’orgueil et de malice. Elle reçoit les accusations sans regimber, son cœur est prompt à s’attendrir et sensible à la prière… L’esprit d’héroïsme, la vision de la vie comme un podvig, est préservé dans l’Église seulement, et comme elle l’a préservé dans la majorité de ses fils jusqu’à ce jour, ce triomphe de l’Orthodoxie, c’est à raison que nous le célébrons aujourd’hui, comme le triomphe de la justice du Christ sur terre, et il sera célébré avec cette glorification enthousiaste du Bon Pasteur de nos âmes, comme les années précédentes, quand l’Église était dite dominante». Mais le prédicateur ne ferme pas ses yeux scrutateurs sur une autre perspective, plus terrible, à laquelle la Russie pourrait s’attendre. «Oui, continue l’Archevêque, il se prolongera dans le cas où le Gouvernement tomberait complètement sous la domination des ennemis, si même on persécutait ouvertement les Orthodoxes. L’Église triomphera dans son salut éternel, elle triomphera en ce que ses enfants iront au Christ, comme Il leur a promis : «Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux». Amin ».
Cette fin sombre nuance ce que le regard actuel considère comme l’incroyable optimisme dont est empreinte l’homélie et en dit long, peut-être, sur la clairvoyance et la conception pénétrante du Tsar Orthodoxe propre au hiérarque russe, cette fin sombre, prononcée à la face du bolchevisme triomphant qui dirigeait déjà le Kremlin ! Aux yeux du Métropolite Antoine, la Russie abandonnée aux bolcheviques demeurait la Sainte Rus’! Dans sa conception de la période impériale de son histoire, la Russie était obscurcie par l’ombre projetée par le synode, comme un principe mauvais remplaçant le Patriarche dans la vie de l’Église Orthodoxe!
Lentement, très lentement, afin de produire une action sensible sur le destin de la Russie, émergea dans la conscience des Russes, même, semble-t-il, des plus ouverts à la compréhension de la réalité concrète dans son essence «mystique», la représentation de la signification authentique du fait que la Russie ait abdiqué son Tsar. Nous tous, à des degrés différents, sommes coupables, et chacun d’entre nous, regardant à l’intérieur de soi, peut vraisemblablement s’adresser de sérieux reproches.
A de nombreuses reprises une observation faite par un écrivain français intelligent me vint à l’esprit : Quand, dit-il, on regarde en arrière, le passé semble lisse, bien damé, un chemin large, sur lequel les événements se déroulent naturellement, mais quand on tente de voir le futur, on s’imagine la muraille d’une falaise abrupte et on se casse en vain la tête pour trouver la mince crevasse par laquelle va s’écouler le cours des événements, pour l’élargir jusqu’à en faire un large passage…
D’où les politiciens et penseurs russes ont-ils donc attendu le salut de la Russie ? Mais la seule chose nécessaire, qui aurait signifié la guérison morale de la Russie, ils ne l’ont pas découverte dans leur économie spirituelle : le repentir du grand péché d’avoir rejeté le Tsar, qui s’avéra être en même temps l’abdication de la foi.

L’icône miraculeuse du Saint Tsar Nicolas II

Malheur à notre monarchisme car il est au-delà des limites de la réflexion des politiciens-utilitaristes! Et il est impuissant devant le fait de l’effondrement spirituel de la Russie. La restauration de la Monarchie de Russie n’est pas un problème politique. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, à notre époque, seuls peuvent être de vrais politiciens ceux qui sont capables de percevoir l’essence mystique des choses et des événements. Seule la renaissance spirituelle de la Russie pourra lui rendre sa place dans le monde. Dans la mesure où dans le passé, nous cherchions des leçons, des signes lumineux, des guides spirituels pour créer notre futur, notre pensée ne devrait pas se tourner, vers des chefs politiques, quelle que fût la grandeur du service que ceux-ci rendirent jadis. En quoi pourrait nous aider un Pierre Ier, un Alexandre II, un Stolypine? Un retour à Moscou d’antan ne nous servirait à rien car ce que nous y avons cherché, c’était des leçons de sagesse politique! Ces leçons furent utilisées par les dirigeants actuels de la Russie, sans qu’ils ne le sachent. L’URSS, comme le remarqua le premier P.B. Struve, n’est-elle pas un État d’asservissement universel sans Dieu et sans âme, organisé de façon très semblable à l’expérience de Moscou de jadis, juste… avec l’inversion de l’indice spirituel?!
Il n’y a qu’un seul guide capable de nous rendre la Russie, celui qui posa ses principes, sous la forme de la Sainte Rus’, affermissant la grandeur du pouvoir de la Russie : Saint Vladimir! La Russie doit être «baptisée». Seul un nouveau baptême de la Rus’ peut faire à nouveau de celle-ci un Empire Orthodoxe dirigé par un Tsar.
Est-elle possible cette nouvelle renaissance spirituelle? Dans cette question réside l’existence de la Russie en tant que personne historique, qui nous est connue à travers l’histoire, et qui termina sa vie extérieure, d’État organisé, avec la chute du Trône de son Tsar. Il n’existe pas d’autre voie de redressement historique de la Russie. Et il ne s’agit pas seulement de notre problème, d’un problème russe. C’est un problème mondial, universel. Car de l’une ou de l’autre décision dépendra le sort du monde, ou plus précisément dépendra la question de la croissance du monde et de la proximité de la venue du huitième jour.
Traduit du Russe

Saint Jean de Kronstadt et l’Empereur Alexandre III

Le 29 octobre 1888 eut lieu l’accident de train de Borki dont fut victime la famille impériale, qui, par la grâce de Dieu en sortit indemne alors que les wagons furent fracassés et que l’accident causa plusieurs dizaines de victimes.
La première partie du texte ci-dessous est la traduction du chapitre 23 du tome premier du livre Le Père Jean de Kronstadt (Отец Иоанн Кронштадский), paru à Belgrade en 1938, et dû à la plume de Iakov Valerianovitch Iliachevitch, conseiller d’État russe dès 1909, membre de l’émigration russe et fils spirituel de Saint Jean, qu’il côtoya pendant plus de dix huit ans. L’auteur choisit le pseudonyme d’I.K. Soursky (И.К.Сурский) pour la rédaction de son ouvrage en deux tomes (le second a été publié à Paris en 1941), reconnu encore aujourd’hui, tant par l’Église que par les historiens, comme une des sources les plus fiables et précises au sujet de la vie et des œuvres de Saint Jean de Kronstadt. La seconde partie du présent article est la traduction du texte écrit le 8 novembre 1894 par Saint Jean lui-même, à l’occasion du décès de l’Empereur Alexandre III.

Alexandre III

Le Père Jean était vénéré non seulement par les évêques, les prêtres et le peuple russe, mais le Souverain, le Tsar Pacificateur et Gardien de la Paix, l’Empereur Alexandre III, vénérait profondément le Père Jean, à qui il dit un jour: «Je sais qui vous êtes et ce que vous êtes».
Alors qu’il souffrait de la maladie qui le conduisait à la mort, l’Empereur Alexandre III fit venir le Père Jean auprès de lui. Pendant l’entretien, Saint Jean posa les mains sur la tête du Tsar qui allait mourir et l’Empereur lui dit alors: «Quand vous tenez vos mains sur ma tête, je ressens un grand apaisement, et quand vous les enlevez, je souffre beaucoup, ne les retirez plus». Le Père Jean dit au Tsar que cela était dû au fait qu’il venait de célébrer le Mystère de l’Eucharistie. Et le Père Jean garda ses mains bénies sur la tête du Tsar mourant jusqu’à ce que ce que celui-ci ait rendu son âme de juste à Dieu. Lire la Suite

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (12)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la douzième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Le Général Tikhmenev, Commandant des communications militaires sur le théâtre des opérations pendant la Grande Guerre, a partagé ses souvenirs des derniers adieux du Souverain avec ses collaborateurs de l’État-major général. Il souligne, entre autres, les paroles que le Souverain lui adressa ainsi qu’au commandant en chef de l’intendance de campagne, le Général Egoriev. Quelles paroles caractéristiques! Leur ayant serré la main à tous deux, le Souverain eut l’air pensif, une seconde, raconte Tikhmenev «ensuite, tournant son regard vers moi et me regardant avec insistance, il me dit ‘Souvenez-vous, Tikhmenev, ce que je vous ai dit, faites transférer sans faute tout ce qui est nécessaire à l’armée‘, et se tournant vers Egoriev:’Et vous, assurez-vous que tout soit reçu. C’est plus important maintenant que jamais. Je vous dit que je ne peux dormir quand je pense que l’armée a faim». Et l’adresse d’adieu du Tsar à l’Armée? On ne peut la lire sans être envahi par l’émotion. Quelle abnégation sans précédant y résonne, quelle dévotion au devoir de défendre le pays! Quel reproche terrible a dû constituer cet adieu du Tsar aux soldats, pour ceux qui luttaient contre le Tsar, le renversèrent et prirent sa place. Cela n’expliquerait-il pas pourquoi cette communication du Tsar remise par le Général Alekseev à l’Armée, ne fut pas communiquée au Gouvernement Provisoire pour diffusion?… Voici ce document : «Pour la dernière fois, je m’adresse à vous, mes soldats que j’aime chaleureusement. Après l’abdication du Trône de Russie, me concernant moi-même ainsi que mon fils, le pouvoir est remis au Gouvernement Provisoire, établi à l’initiative de la Douma d’État. Que Dieu aide à conduire la Russie sur le chemin de la gloire et de la prospérité. Que Dieu vous aide, remarquables soldats, à éloigner de notre Patrie l’ennemi maléfique… Cette guerre inouïe doit être poursuivie jusqu’à la victoire totale. Celui qui maintenant pense à la paix est un félon, un traître à la Patrie. Je sais que chaque honnête soldat pense ainsi. Remplissez votre devoir, protégez bravement notre Grande Patrie, obéissez au Gouvernement Provisoire, écoutez vos supérieurs, souvenez-vous de ce que tout affaiblissement de l’ordre ne peut que servir l’ennemi. Je crois avec fermeté que l’amour inconditionnel pour notre Grande Patrie n’est pas éteint en vos cœurs. Que le Seigneur Dieu vous bénisse et que Le Saint Georges, le Mégalomartyr Porteur de la Victoire, vous conduise à la victoire. Huit mars 1917, État-major général».
Pour le Tsar qui s’écartait, les pensées à propos de la Russie étaient indissociables de la confession de la Foi Orthodoxe : il ne pouvait penser la victoire que sous l’égide de Saint Georges le Mégalomartyr! Mais la Russie ne pensait et ne sentait déjà plus de cette façon. Prenant congé du Tsar, la Russie prenait congé de la Foi des pères. «Jamais la Russie ne sera vaincue et cela non seulement grâce à l’immensité de son territoire, mais plutôt à l’âme de son peuple, qui toujours brûlera et souffrira, brûlera et souffrira. Les Russes peuvent perdre le monde entier, ils conserveront leur âme». Voilà ce qu’écrivit, concernant la Russie, l’Archevêque de Londres pendant la Grande Guerre, communiquant à ses compatriotes et coreligionnaires l’impression réelle vécue par tout étranger sérieux et sensible. Et il en était ainsi. Maintenant, en l’absence du Tsar, la Russie avait abdiqué son âme. «Souviens-toi, Russie, s’exclama au milieu du XIXe siècle, au beau milieu des grandes réformes, alors qu’il était encore archimandrite, le célèbre prédicateur orthodoxe, futur évêque Jean (de Smolensk), que le jour où tu enfreindras ta foi, tu enfreindras ta vie…» Ce jour arriva avec le départ forcé du Tsar, lorsque le peuple russe abdiqua son Tsar. Alors le peuple russe put s’exclamer en versant des larmes «Nous sommes perdus, nous mourons…» Car vraiment «le Soleil s’était couché sur la Terre de Russie». Oubliant le Tsar, le peuple russe oublia la guerre, oublia la Patrie, oublia Dieu. «La Russie» cessa d’exister en tant qu’organisme synodal. Il ne resta qu’un temple disséminé dans lequel il n’était plus possible de rassembler quoi que ce soit de suffisamment solide pour défendre ni le Tsar, ni Dieu, ni la Patrie.

La Sainte Famille Impériale devant la Maison Ipatiev où elle mourut en martyre en Juillet 1918

Dans le chaos qui s’en suivit, le sort du Tsar et de sa Famille était scellé. Avec une rapidité surprenante, il se retrouva sous surveillance, aux arrêts. Bien sûr, les calomnies se turent immédiatement quand s’ouvrit la possibilité de vérifier les faits. Le Tsar et sa Famille étaient purs comme le cristal, que ce soit dans les domaines politique, familial ou social. Mais quel sens cela pouvait-il encore revêtir? Qui pensait encore à la Famille du Tsar; tous pensaient à eux-mêmes, à leurs besoins et à leurs maux quotidiens qui se multipliaient de jour en jour… Abandonnés à eux-mêmes, isolés du monde extérieur, soumis à un régime oscillant entre la situation d’arrêt à domicile et de prison politique, le Tsar et sa Famille trouvèrent une extraordinaire force dans l’esprit chrétien. Ces gens remplis d’amour et humbles étaient rayonnants, et il fallait vraiment avoir perdu tout sens humain pour s’approcher d’eux sans éprouver à leur égard, sympathie et déférence. Ma mémoire n’a pas retenu de détails, mais je me souviens avoir entendu de la bouche du journaliste célèbre Pëtr Ryss le récit de l’impression ineffaçable que conservait un vieux révolutionnaire (dont j’ai oublié le nom) affecté temporairement à la surveillance de la Famille du Tsar : il était incapable de parler d’eux sans un émouvant sentiment de tendresse.
Il suffit de lire les livres des Généraux Dieterichs ou Sokolov pour sentir en soi l’action de cette fascination de pureté et de sainteté. Et les prières en vers de la Grande Duchesse Olga, conservées jusqu’aujourd’hui ! Les enfants russes devraient les apprendre… La Dextre de la Providence Divine cultivait ce qu’elle avait semé. Et le jour arriva, où les Anges reçurent dans leur étreinte lumineuse les âmes lumineuses du Tsar et des membres de Sa Famille… L’enchaînement fatidique des événements aboutit au crime atroce d’Ekaterinbourg. Le sang du Tsar teinta la Russie. Le dernier Tsar de Russie mourut une mort de martyr. Il semble que personne n’accorda la moindre attention à l’extraordinaire coïncidence, qui incite à une méditation mélancolique sur le destin de la malheureuse Russie. «Jour d’affliction», le jour du crime affreux d’Ekaterinbourg coïncide avec le jour où on fait mémoire du Saint Prince André Bogolioubski, c’est-à-dire ce prince russe qui, sinon par le titre, du moins par son existence, à la réflexion, fut le premier Tsar russe! Ce monarque mourut une mort en martyr, il paya de sa tête le fait d’être venu quasiment quatre siècles avant son temps. Et voilà que le jour même où l’Église fait heureuse mémoire du monarque martyr qui a rejoint le chœur des saints, précurseur de l’idée d’un Empire Orthodoxe, tombe en victime pour la même idée le dernier des Tsars de Russie. La chaîne du temps s’est bouclée. Et de façon remarquable, encore. La chute du Trône du Tsar en Russie, la chute-même de l’Autocratie, se produisit au moment où la Russie, pour la première fois de toute son histoire, avait atteint le but même de son activité vitale d’empire Orthodoxe! Le renversement du Tsar coïncidait avec la fin victorieuse de la Grande Guerre pour l’armée russe. Que promettait, entre autres à la Russie, une issue victorieuse à la guerre? La réponse à cette question nous est donnée dans une remarquable homélie prononcée en l’église du Christ Sauveur par le Métropolite Antoine lors de la Semaine de l’Orthodoxie à Moscou en 1918. Ce hiérarque renommé commence par indiquer que le Triomphe de l’Orthodoxie, à la différence de l’habitude qui avait prévalu pendant quatre siècles et demi, de le célébrer dans l’ancienne Cathédrale de la Dormition, est célébré maintenant en l’église du Sauveur. Pourquoi? La route du saint Kremlin est coupée! Pasteur et troupeau ne sont pas autorisés à se rendre à leur antique et miraculeuse église de la Dormition! Le prédicateur attire plus loin l’attention des fidèles sur le surprenant contraste par rapport à l’année précédente, quand à la mi-février on s’attendait à tout à fait autre chose de l’année qui venait de commencer.
«Alors, nos fidèles soldats formait un mur menaçant face à l’ennemi et s’étant renforcés en quadruplant hommes et armes, étaient sensés devenir un fleuve invincible qui allait s’écouler en terres ennemies vers Vienne et Berlin et atteindre leur but que le peuple russe avait fait sien au début de cette guerre sainte et désintéressée, c’est-à-dire la libération des vaillants peuples orthodoxes serbes de l’asservissement et des agressions des hérétiques, prêter main forte à la communauté de nos frères qui faisaient appel à la Russie, nos frères de sang de Petite-Russie et de Galicie, et libérer du joug des étrangers leur patrie, notre patrie, apanage de Saint Vladimir-égal-aux-Apôtres, la Galicie russe, et ce qui est tout aussi important, donner à ses fils, nos frères, la possibilité de revenir dans le sein de la Sainte Église, échappant à l’hérésie uniate, dans laquelle ils furent attirés de force et asservis par la perfidie des jésuites.(A suivre)

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (10)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la dixième partie. Les précédentes se trouvent ici.

La Catastrophe.

Alexandre III

«Mon père tomba suite à une brèche, mais le coup porté contre lui le fut en réalité contre la société chrétienne. Elle mourra, si les forces sociales ne s’unissent pas pour la sauver». Voilà ce qu’écrivit l’Empereur Alexandre III en 1881, encore sous l’impression fraîche de la catastrophe du premier mars, à l’Empereur François-Joseph. Le règne de l’Empereur Alexandre III fut une époque d’apaisement intérieur;la révolution se mit à couvert. Rapidement, la Russie reprit des forces, l’énergie revint. Mais il ne s’agissait que du calme avant la tempête. L’union consciente des forces sociales autour du Tsar pour sauver la «société chrétienne» n’eut pas lieu!
La tempête reprit avec une force nouvelle avec le règne du fils de l’Empereur Alexandre. Il ne faut toutefois pas s’imaginer que la révolution bénéficiait de cadres puissants à l’époque de Nicolas II:ils étaient infimes par comparaison à la puissance de l’État russe. Le malheur résida en ce qu’au sein de la société disparaissait avec une vitesse menaçante la capacité de s’opposer au poison de la révolution, et le souhait même de manifester quelque opposition s’éteignit. Elle était malade, la Russie. Le processus de la maladie se développait à vue d’œil. Était-ce une maladie mortelle? Hélas! Même les cœurs les plus vaillants n’offrirent aucune aide! Et le grandiose chambardement de 1905 ne fournit aucun impact salutaire.
«Les gens devenaient des bêtes, des bêtes vicieuses, implacables, indomptables sinon par les armes. Les fusils et les mitrailleuses commencèrent à crépiter… Et dans les vieilles églises de la capitale russe, nous priions dans le vacarme des fusillades, comme dans une ville assiégée…», écrivait l’Archevêque Nikon dans les «Feuillets de la Trinité», à l’occasion du Nouvel An 1906. «Ainsi se termina l’année, cette année noire, cette année de ténèbres, cette année ignominieuse, cette année de grande affliction et de colère divine… Qu’endura le malheureux cœur russe? Quelles épreuves traversa le cœur de notre Tsar bon, doux et débordant d’amour, notre Tsar qui endura tant de souffrance , en réalité, un martyre? Ces tourments qui ravagèrent son cœur ne furent-ils pas plus accablants encore que ceux du Grand et Juste Job de l’Ancien Testament, qui endura lui aussi de longues souffrances? Seigneur, jusque quand?! Serait-il possible que la fiole de Ta colère ne fût pas encore vide? Ou s’abattra-t-elle encore sur nous Ta main qui punit? Oh, épée de Dieu! Quand t’apaiseras-tu? Quand rentreras-tu dans ton fourreau? Déjà s’écoulent les rivières de sang et les ruisseaux de larmes, déjà s’élèvent les gémissements des veuves désemparées et des malheureux petits orphelins:par ce sang, par ces larmes, par ces gémissements, aie pitié, Seigneur de notre Rus’ si pécheresse!… Ne Te souviens pas de nos fautes, baisse Ta main qui châtie, rentre Ton épée dans son fourreau, souviens-Toi de Ta miséricorde d’antan et prends en pitié notre malheureuse Patrie! Que Ta force se lève et vienne nous sauver!» Voilà comment s’émut ce bon fils de l’Église devant les troubles de 1905-1906. Mais ce ne fut pas ainsi que la société russe comprit cette terrible leçon. Elle ne comprit pas les signes de la colère de Dieu! Et de toutes façons, elle pensait peu à Dieu.
Une nouvelle période de prospérité commença, plus brillante encore que celle qui prévalut sous l’Empereur Alexandre III. Mais cette miséricorde divine ne mena pas au salut, et ils ne firent pas réfléchir la société russe, ces dons divins qui pleuvaient à nouveau sur la Russie. La société n’ouvrit pas les yeux, elle ne guérit pas de l’ivresse révolutionnaire. Elle n’avait rien appris:on ne vit pas se former un front conservateur uni autour du pouvoir du gouvernement, alors que la dernière heure avait sonné. L’antithèse ‘nous’ et ‘eux’ conservait toute sa force. La vague d’opposition se déploya de manière fabuleuse;les «gens les meilleurs» étaient prêts à aller aussi loin qu’il le fallait dans le sens de la conciliation avec la révolution;il fallait surtout ne pas se trouver aux côtés du Gouvernement du Tsar.

C’est dans les jours de février que la Russie subit le paroxysme destructeur et mortel de la fièvre révolutionnaire. Les désordres qui survinrent à Petersbourg ne représentaient pas un danger en soi. Ils auraient pu être réprimés relativement facilement. Des interruptions peu importantes dans la livraison de denrées alimentaires prirent de l’ampleur dans les imaginations déjà enflammées de la société au point de donner à la société le droit de «descendre dans la rue» afin d’exiger du pain. Les circonstances objectives ne correspondaient pas à ces «émeutes des affamés»:la Russie en général, et d’autant plus Saint-Pétersbourg ne vivait pas plus mal, et peut-être mieux qu’avant la guerre. Une évaluation sobre de la situation, effectuée par le regard d’un administrateur expérimenté, aurait suggéré facilement les mesures indispensables dans pareils cas et qui sont normalement mise en œuvre spontanément par l’instinct de conservation de tout gouvernement. Toutefois, la Russie était arrivée au point où son instinct de conservation avait cessé de fonctionner:on ne trouva pas les forces de l’ordre, policières ou militaires minimes capables d’écraser dans l’œuf la rébellion qui s’abattit impitoyablement sur la vie russe au moment où la Russie était plus proche que jamais de remporter la guerre. Dans une sorte d’extase maladive de rébellion frénétique, la Russie devint soudainement folle et une fraction d’instant, la rébellion de traîtres s’orna aux yeux de la société de l’auréole de la «révolution», devant laquelle s’inclinèrent avec impuissance les forces policières et militaires. Le Tsar fut quasiment le seul dont la conscience nationale ne se troubla pas. Sa santé spirituelle n’était en rien affectée par les tendances corruptrices de son temps. Il continua à voir les choses simplement et clairement. Dans la capitale, à l’apogée de la guerre, la Grande Guerre, dont l’issue devait déterminer le destin du monde, éclatait une émeute de rue! Il eût fallu la réprimer sur place, avec une implacabilité instantanée, qui dans pareils cas est l’unique méthode qui garantit des pertes de sang minimales. Pour le Tsar, c’était très clair, comme était aussi clair pour lui, lors de confrontations antérieures avec l’opinion publique, qu’en temps de guerre, et de plus à la veille de la victoire finale sur l’ennemi, il est exclu de s’occuper de réformes organiques intérieures qui affaiblissaient le pouvoir régnant. Le Tsar était au front, à la tête de l’armée qui demeurait soumise. Il lui suffisait dès lors, dirait-on, de mettre un terme à cette émeute! Mais pour cela, il eût fallu que ce qui se produisait dans la capitale fût perçu par les forces gouvernementales et sociales à la tête de la Russie, précisément comme une émeute. Pour cela, il eût été nécessaire que le Tsar puisse aller maîtriser l’émeute dans la capitale, en tant que Tsar de Toutes les Russie, sauvant la Patrie de l’ennemi intérieur sous la forme d’une émeute de la canaille qui menaçait l’existence du pays!
Il n’en fut pas ainsi.Entre la canaille en rébellion et le Tsar existait une barrière séparant le pays de son Guide, son Tsar Oint de Dieu. Et l’émeute se transforma non pas en groupes isolés, en gens séparés;elle prit l’aspect d’une coalition d’une ampleur grandiose rassemblant des gens de toutes les qualités, de toutes les orientations de pensée qu’unissait non l’idée de former bloc autour du Tsar afin de défendre le pays, mais au contraire, l’idée d’empêcher le Tsar de manifester sa volonté de pouvoir, l’idée, terrible à dire, de sauver le pays du Tsar et de sa Famille. (A suivre)

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (9)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la neuvième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Le regard intérieur, capable de voir «spirituellement», découvrait tout autre chose. Dans cette perspective «mystique», le progrès socio-politique était chose secondaire, superficielle, parasite. Chaque succès dans cette direction, atteint au cours du règne de l’Empereur Nicolas II, furent les derniers rejaillissements d’une énorme vague spirituelle, qui retombait, et qui en son temps prit la terre de Russie, partie de rien, et l’éleva progressivement jusqu’à une gloire et une grandeur sans précédent, et maintenant la laissait s’écraser comme se dissipe l’écume. Cette dévastation spirituelle de la Russie, le Souverain la percevait directement dans son ressenti spirituel. N’était-il pas lui-même, intégralement, un fils de la Russie spirituelle? Il lui vouait tout son intérêt. Mais cet intérêt était devenu étranger, incompréhensible ou peu accessible, même à ses plus proches collaborateurs. Pour lui, par exemple, la question de la glorification de Saint Ioann de Tobolsk fut un événement d’une importance exceptionnelle, alors que pour l’artisan principal de la mise en œuvre des réformes stolypiniennes, V.I. Gourko, un homme de droite intelligent, honnête, ce n’était qu’une futilité dont la défense se résumait à une manifestation de l’arbitraire mesquin du Tsar! Ce fut «à tout le moins, une décision arbitraire» qui provoqua seulement, selon Gourko, la juste indignation «tant de la société que des hiérarques de l’Église».

Tsar Fiodor I Ivanovitch

Oui, le Tsar n’était plus contemporain de la Russie. Le Tsar continuait effectivement à être une homme en union d’esprit avec le Tsar Fiodor Ivanovitch, que, soit dit en passant, les descendants étaient prêt à vénérer comme un saint. Il est vrai qu’à la différence du fils débile d’Ivan le Terrible, il était brillant, dans la «profession» de Tsar, et digne successeur de ses ancêtres ainsi que fidèle continuateur de leur tradition. Mais ce n’est pas la «profession» de dirigeant suprême qui donnait sens à sa vie. C’était quelque chose de plus grand, de plus élevé; c’est qu’il était apparenté aux derniers porteurs de la couronne des Riourikides: son appartenance à l’Église et la conscience des obligations qui en découlaient. Ce sentiment vivant d’appartenir intégralement à l’Église devait rendre parfois sa «profession» de Tsar bien lourde, en cette période où la société désertait l’Église. Comme il eût été confortable d’y renoncer! Il semble qu’il en rêva parfois. Mais justement, ce sentiment d’appartenance à l’Église excluait pour lui, non seulement toute possibilité de «désertion», mais aussi la simple infidélité à son haut rang. Le Tsar ne se satisfit pas de remplir intelligemment et avec talent ses responsabilités de Tsar, il accomplissait «l’obédience» de son titre, d’autant plus difficile que devenait de plus en plus claire et franche la signification de ces mains qui bousculaient sa couronne, et que s’avérait de plus en plus évidente l’incapacité de la société russe de reprendre ses esprits, de guérir de la fièvre de l’orgueil civil qui l’avait prise et rendue indifférente à la question de protéger la couronne du Tsar de ces mains profanatrices. Ce fut lors de la cession de la première Douma que se produisit la première rencontre avec le peuple au cours de laquelle fut révélée ouvertement la solitude du Tsar, son abandon par le peuple, son inutilité pour ce dernier. Quoi qu’on en dise, le peuple envoya ses représentants à la Douma, et elle exprima l’opinion du peuple. Voici comment le Comte Olsoufiev décrivit l’entrée officielle de la représentation du peuple au Palais d’Hiver (le 27 avril/10 mai 1906):

Ouverture de la Première Douma d’Etat

«Je fus sidéré par l’aspect du Souverain. La couleur de son visage était inhabituelle: une sorte de jaune cadavérique. Son regard immobile était fixé droit devant lui, légèrement vers le haut. Visiblement, à l’intérieur, il souffrait. Le long office religieux réchauffa progressivement les membres de la Douma présents. Les prières s’élevèrent. Lors du souhait de longue vie, un sentiment profond saisit de nombreux participants. A la fin de la célébration, le Souverain et la Tsaritsa vénérèrent la Croix. Le clergé et la famille impériale allèrent prendre la place qui leur était assignée autour du trône. Le mouvement général ne facilita pas cette mise en place. Pendant ce temps, le Souverain restait debout près du trône. Dans la salle, tous les regards étaient tournés vers lui, qui se tenait isolé. La tension montait perceptiblement. Pendant une demi-minute, il demeura immobile, pâle, au début, il était concentré jusqu’à en souffrir. Finalement, il franchit les marches d’un pas lent, tourna le visage vers les participants et soulignant solennellement par la lenteur du mouvement la signification symbolique du geste, il «s’assit sur le trône». Pendant une demi-minute, il resta assis, immobile et silencieux, prenant légèrement appui sur le bras gauche du trône. La salle était figée dans l’attente… Le Ministre de la Cour s’avança auprès du Souverain et lui remit un document. Le Souverain se leva et commença la lecture… On voyait que le Souverain s’efforçait de lire avec retenue, s’interdisant l’expression de toute émotion. Une légère accentuation de l’intonation souligna les mots «les gens les meilleurs», «je préserverai inflexiblement cette institution donnée par moi», «la paysannerie chère à mon cœur». Je conserve particulièrement en moi le souvenir de la mention du jeune Héritier… Finalement, les dernières paroles résonnèrent, prononcées distinctement: «Dieu me vienne en aide, ainsi qu’à vous».
La cérémonie était terminée. Un énorme «hourra!» éclata dans la salle et s’unit aux sons de l’hymne exécuté par l’orchestre et les chœurs. Le Souverain, accompagné de la famille impériale et de la Cour, prit le chemin de l’intérieur du Palais, répondant d’une légère inclinaison de la tête aux salutations venues de droite et … de gauche».
Lorsqu’éclata la seconde révolution, il n’y eut pas de rencontre entre le Tsar et le peuple. A ce moment, le Tsar s’avéra être vraiment seul, même face à ses plus proches collaborateurs! Il est difficile de s’imaginer situation plus tragique que celle du Tsar immédiatement avant la révolution et au cours de ses premiers jours. Alors, le Souverain avait cessé d’être le Tsar. Il était un simple «Chrétien». Il pouvait souffrir de la grossièreté, de l’intrusion, du manque de tact qui l’entourait, mais déjà, son âme était calme: il portait sa croix, que Dieu avait posée sur lui. Il suffit de se souvenir de tout ce que nous venons de rappeler ci-dessus au sujet de la nature du pouvoir du Tsar, et combien Nicolas II comprenait celle-ci, pour déceler toute l’horreur dont il dût faire l’expérience devant la perspective de l’abandon forcé de son poste face à l’offensive révolutionnaire… Et nous pouvons en être convaincus: si les révolutionnaires avaient parlé avec lui, sans tous ces hommes de paille, jamais on n’aurait parlé d’abdication, jamais il n’y aurait eu de révolution russe «non sanglante». Ce ne furent pas les révolutionnaires qui arrachèrent la couronne du Tsar, mais les généraux et les dignitaires. Les Grands-Ducs baissèrent pavillon devant la Douma embarquée sur la voie de la révolution, et à nouveau, devant quasiment l’entièreté de la Douma, pas uniquement devant son aile radicale. Milioukov a eu raison d’intituler le premier chapitre de son «Histoire de la deuxième révolution russe»: «La quatrième Douma d’État dépose la monarchie». «Ce que je crains, c’est ce qui m’arrive; Ce que je redoute, c’est ce qui m’atteint»(Job 3,25).
Voilà comment le Tsar aurait pu comprendre le sens des paroles du Saint et Juste Job, paroles répétées tellement souvent au cours de sa vie, dans le martyre d’un pénible pressentiment. Nous devons toutefois nous ébahir devant quelle maîtrise de soi, quelle retenue, quelle sagesse propres au comportement du Tsar. Auparavant, jamais il n’avait fait de distinction entre ses intérêts et ceux du pays. Maintenant encore, il était prêt à devenir victime sacrificielle et expiatrice pour le salut de la Russie. Cette croix, il en avait eu la prescience en des temps plus prospères de sa vie. Il l’accueillit avec calme et fermeté. Il pensa tout du point de vue des intérêts de la Russie, quand survint l’abdication. Autour de lui, tous avaient perdu la tête, tous agissaient à la hâte et inconsidérément. Seul le Tsar restait ferme, concentré, réfléchi. (A suivre)

Traduit du russe