Comment les néo-martyrs d’Optina ont sauvé le village de Petrovskoe.

Texte de Madame Olga Ijeniakova, publié le 21 mai 2018 sur le site Pravoslavie.ru. Madame Ijeniakova est journaliste et écrivain. Parmi ses livres on en compte un au sujet de Sainte Matrone, et un autre à propos de Divieevo, et plusieurs concernant L’Église. Le récit ci-dessous nous rapporte l’intervention salutaire des Néo-martyrs du Monastère d’Optina dans le cadre d’un événement dramatique vécu très récemment par l’auteur au bord du village de Petrovskoe, dans l’Oblast de Riazan.

Cette histoire s’est déroulée voici littéralement quelques jours, le dix mai 2018, c’est pourquoi le sentiment d’émerveillement devant la grandeur de Dieu est encore tout frais et je souhaite raconter comment tout s’est passé, afin que le lecteur dise avec moi ces mots simples et précieux : Gloire à Dieu pour tout.

Entrée du village de Petrovskoe (copyrights Panoramio)

…En mars, alors qu’une épaisse couche de neige couvrait la région, j’ai acheté un lopin de terre. J’avais cherché et comparé longuement. Il fallait sans faute qu’il se trouve sur une hauteur, et que la vue donne sur le village et l’église en contrebas. J’avais rêvé de construire une petite maison, de monter une serre, creuser un puits et m’installer là pendant mon temps libre. L’endroit se situe dans le District de la Résurrection. «Vous verrez, cela vous plaira», m’avait dit l’agent immobilier qui m’y emmena dans sa voiture. Je visitai les lieux avec attention. Aucune route n’y menait et l’endroit était sauvage. Lors de la période de dégel, ce devait être inaccessible. Mais je demeurai calme, ce n’était pas un endroit pour y vivre en permanence dès maintenant. Seulement à l’avenir… entre-temps ils auront construit la route. On se tapa dans la main, l’affaire était conclue.
Un temps assez long s’écoula. Je reçus les documents de l’Administration de l’Enregistrement et choisis un jour de congé pour aller jeter un coup d’œil sur mon lopin de terre. Ceux qui connaissent la M5, que les gens de Riazan appellent «la piste», savent combien elle incite à l’horticulture et au jardinage: ici, à chaque pas, on vend des graines, des plants, des semences, et ceux qui décident de s’enraciner tout à fait dans la vie villageoise peuvent acheter des poules, des oies, des lapins, des dindes et des porcelets. A la vue de cette abondance, on comprend une vérité toute simple: le village russe vit! Et l’âme se réjouit.
Contemplant la magnificence qui m’entourait, j’imaginais déjà où je planterais mes fraisiers, mes groseilliers et des phlox en guise de clôture avec le voisin. J’aime beaucoup ces fleurs, pour leur arôme doux et leur modestie. La nature et le climat contribuaient à ma rêverie; les prés bordant la route étaient couverts de pissenlits qu’une douce brise agitait en guise de salutation aux chauffeurs de passage…
J’arrivai dans le village et commençai par entrer dans le magasin. Pour les nouveaux venus, le magasin, c’est une sorte de centre d’informations, où l’on sait tout au sujet de tout le monde. Conversant avec la vendeuse et des acheteurs, j’entendis une nouvelle désagréable: depuis longtemps, mon terrain sert de décharge. Bien sûr, comme l’assura un villageois, ce n’était pas très compliqué de le nettoyer; il suffisait de bouter le feu aux déchets. Quand il sera éteint, on pourra facilement clôturer et labourer. Maintenant, dit-il, tout le monde fait cela. A ces mots, nous nous dispersâmes et je me dirigeai vers mon terrain avec l’intention de récolter du tussilage, dont je ferais d’excellentes décoctions cet hiver. On trouve en mai beaucoup d’herbes utiles; il suffit de les sécher pour les conserver. Et puisque j’étais sur place, je décidai finalement que je devais me rendre compte de la taille de la décharge, et voir ce qu’il fallait en faire… Je découvris un feu intense dont les flammes s’élevaient à plus de trois mètres de haut. Tout brûlait: les herbes sèches de l’an dernier, des pneus de voitures et de tracteurs, des bouteilles en plastique qui fondaient, des cuves métalliques que les flammes faisaient monter en l’air. Et tout juste à côté, les voisins avaient leurs maisons en bois, leurs saunas en bois, des charrettes avec du matériel de construction. Jamais je n’avais vu chose pareille. Je composai immédiatement le numéro 112. On me répondit que pour l’instant, quatre autres incendies étaient en cours et que le camion de Neviansk ne serait pas ici avant environ une heure. A ma question demandant pourquoi une intervention immédiate n’était pas possible, on m’expliqua qu’ils étaient occupés à Neviansk mais que le travail touchait à sa fin. En clair, attendez.
Je me mis à hurler comme une folle, appelant au secours. Les voisins accoururent, amenant des seaux d’eau, autant dire une goutte dans l’océan. Ensemble nous travaillâmes à essayer d’étouffer le feu en frappant avec des pelles, en repoussant les braises. Mais très vite, il apparut que tout cela était vain. Je composai à nouveau le 112, on me répondit encore une fois d’attendre, et s’il vous plaît, de ne pas encombrer la ligne, car de multiples foyers faisaient rage à la rue 23…Le soir, quand je fus rentrée à la maison, je comptai sur mon écran de téléphone… J’avais appelé 46 fois.
Rapidement, nos forces s’épuisèrent. Certains voisins pleuraient, d’autres criaient. Il se précipitèrent vers leurs maisons respectives pour y rassembler leurs documents et tout ce qu’ils trouvaient de précieux, afin de les soustraire à l’incendie.
Je fixai attentivement les flammes, et sans aucun sentiment particulier, sans espoir précis, je criai «Néo-martyrs d’Optina! Hiéromoine Vassili! Moine Trophime! Moine Théraponte! S’il vous plaît, je vous en prie de toutes mes forces, aidez-nous…» Et je pensai en moi-même qu’il était bien tard et qu’il aurait fallu prier bien avant, alors que le feu commençait à se répandre, plutôt que maintenant, quand il était clair que rien ne pourrait être sauvé. Une fois encore je regardai fixement à travers les flammes, vers l’église en contrebas. Non, je ne vivrais pas ici. Comment oserais-je encore regarder les voisins dans les yeux? Et eux-mêmes, vivraient-ils encore ici?
Entre temps, un cerisier avait commencer à flamber au bord de la route. Complètement. Adieu. Il fallait que je recule ma voiture car les flammes rampantes s’approchaient des roues. Je m’assis au volant et éloignai l’auto. Quand j’en sortis je sentis la chaleur du sol à travers les semelles de mes chaussures. Le soleil au zénith brillait aveuglément. Lentement, la tête basse, j’avançai vers l’endroit où aurait pu se trouver mon portillon, et juste derrière, la maison et le puits… Je levai les yeux et je vis qu’une brise se levait, et elle poussait les éléments dans le sens opposé aux maisons. Le feu n’atteignit pas les voisins, malgré la présence d’importants treillis métalliques. Sous la nouvelle direction du vent, il n’y avait plus aucune herbe pour nourrir le feu. Les braises elles-mêmes ne volaient pas vers les jardins des voisins, où les saunas se trouvaient contre la clôture, et juste à côté, les bidons de fuel. En gros, l’incendie sévit seulement sur mon terrain, en ligne, brûlant les déchets, les caisses, les vieilles herbes. Les voisins revinrent et restaient bouche bée. C’était impossible! Malheureusement, beaucoup se mirent à proférer des gros mots. Je restai comme plantée sur place. Maintenant encore, je suis figée quand je pense encore et toujours à ce tableau, à ces flammes qui avançaient clairement en ligne, sans la moindre braise, la moindre étincelle sur le terrain voisin, à la brise fraîche qui se leva, aux sentiments qui m’habitèrent, d’abord, l’effroi et l’impuissance, ensuite, la crainte devant la grandeur de Dieu, quand il fut clair que Dieu était là et qu’Il aiderait forcément. Il est malaisé d’exprimer tout cela avec des mots. Cela doit être vécu. Quoique non, il vaut mieux pas…
J’arrivai également à la conclusion que quand tu te trouves dans une situation extrême, il est difficile de prier. En fait, prier ne vient même pas à l’esprit, mais plutôt fuir, s’inquiéter, crier, jusqu’à ce que tu comprennes que tu ne signifies rien.
Les pompiers de Neviansk arrivèrent. Il prévinrent par radio que «le foyer d’incendie venait d’être entièrement liquidé». Des gens en uniforme parcoururent l’étendue de cendres, posèrent l’une ou l’autre question et s’en allèrent. Le lendemain, j’achetai des sacs de construction, des gants, et je me mis à ramasser les déchets restants. J’y découvris entre autres plusieurs bonbonnes de mazout qui n’avaient pas explosé par miracle. Je me souvins alors que le Néo-martyr Trophime d’Optina s’y connaissait en technique et qu’il bricolait sans cesse avec des bouts de fer. On disait que ses mains sentaient toujours le mazout. Chez le moine Théraponte, sur sa table, on trouva cette note: «Si vous avez besoin de mon aide, je vous aiderai». Quant au Hiéromoine Vassili, c’est un ancien collègue, il était lui aussi journaliste de formation. En un mot, des gens proches…

Saint Néo-martyrs d’Optina, Vassili, Théraponte et Trophime, priez pour nous!

Traduit du russe
Source

Le Saint Tsar Nicolas II. Son activité ecclésiale. 5

Le Saint Tsar Nicolas II
Eugène E. Alferev (1908-1986) est un historien de l'émigration russe, ingénieur de profession, né dans une famille noble. Il quitta la Petrograd dès octobre 1917 et alla s'établir à Kharbin', ensuite à Paris, à Shanghai et aux États-Unis, où il entra au service de l'ONU, à Genève, d'où enfin il retourna aux États-Unis. Il passa les seize dernières années de sa vie tout à côté du Monastère de la Sainte Trinité de Jordanville. Il consacra dix ans de sa vie à écrire un livre rétablissant la vérité au sujet du «Tsar-Martyr», à l'encontre de l'image d'un autocrate, et donc dictateur, en «fin de cycle», sanguinaire par moment (1905), mais aussi, impréparé, faible, hésitant, mal entouré, malchanceux, retranché dans sa vie familiale aux valeurs devenant désuètes, manquant d'inspiration, prenant de mauvaises décisions.  Le livre fut édité en 1983. Son titre était «Император Николай II как Человек Сильной Воли» L'Empereur Nicolas II en tant qu'homme à la ferme volonté, et son sous-titre : «Материалы для составления Жития Св. Благочестивейшего Царя-Мученика Николая Великого Страстотерпца» «Matériaux destinés à l'élaboration d'une Vie du Pieux Tsar-Martyr, le Grand Strastoterpets Nicolas». Le texte ci-dessous est extrait du chapitre XV du livre, intitulé : «L'Activité ecclésiastique de l'Empereur Nicolas II. La Sainte Rus'. Le rempart apostolique du bien sur terre. Le souhait du Souverain de rétablir le patriarcat et sa disposition à renoncer au service monarchique et à prendre sur lui le podvig du trône patriarcal». Compte tenu de la longueur du chapitre, la traduction sera proposée en quatre ou cinq parties. Compte tenu de sa taille, l'appareil de notes du texte original russe n'a pas été traduit. Elles font largement appel aux travaux de l'historien de l’Église N. Talberg. Voici la cinquième partie.

Contrairement à l’opinion largement répandue, en particulier chez les étrangers, l’Empereur de Russie n’était ni le chef, ni le chef spirituel de l’Église Orthodoxe Russe locale, mais, en sa qualité de porteur du pouvoir suprême du plus grand empire orthodoxe, et Oint de Dieu, il portait également la sainte responsabilité de Défenseur et de Protecteur de l’Orthodoxie, et dès lors, il occupait dans le monde orthodoxe la place la plus élevée. Mais l’essentiel, c’était la grande mission universelle confiée par la Providence Divine à l’Empereur de Toutes les Russie. Les familiers de la Sainte Écriture connaissent les paroles du Saint Apôtre Paul dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens «Car le mystère de l’iniquité agit déjà; il faut seulement que celui qui le retient encore ait disparu (2Thes. 2,7)1 . Le terme ‘Katekhon’ qualifie ici le dirigeant du plus grand État chrétien; et à l’époque, c’est dans l’Empire Romain que vivaient ceux-ci. L’Église Orthodoxe Russe attribue, avec pertinence et raison, cette parole du Saint Apôtre au Tsar de Russie, héritier des empereurs chrétiens orthodoxes de Rome et de Constantinople, car il dirigeait la Troisième Rome, L’Empire Autocrate Orthodoxe. Il était un personnage sacré, successeur des porteurs de la force particulière de la Grâce de l’Esprit Saint, qui agissait à travers Lui et retenait la diffusion du mal. L’empereur Nicolas II était profondément imprégné de la conscience de cette mission religieuse et mystique qui Lui incombait.
Comme l’écrivit pertinemment l’Évêque Nathanaël: «Prétendre qu’en présence de l’Empire Orthodoxe, de la Russie Impériale, le déferlement effroyable du mal sur le monde entier, tel que nous l’observons aujourd’hui, cela n’a rien d’une affirmation arbitraire» (La Renaissance Russe, N°2, 1978, p.170). Et effectivement, Friedrich Engels, le plus proche collaborateur de Karl Marx, son associé et partenaire, écrivit au siècle dernier déjà: «Aucune révolution en Europe ni ailleurs dans le monde ne pourra arriver à la victoire finale tant qu’existera l’actuel État russe» (Karl Marx et le Mouvement révolutionnaire en Russie. Moscou 1933, p.15). Pareil témoignage de la part d’un des principaux fondateurs du communisme soviétique, cette forme sanglante d’athéisme moderne, ne peut être pris à la légère; il s’agit d’une preuve de l’interprétation correcte par notre Église des paroles prophétiques de l’Apôtre Paul concernant l’Empereur Russe, katekhon, rempart du bien contre l’augmentation du mal dans le monde.

 

Nous avons examiné par le détail l’activité ecclésiastique de l’Empereur Nicolas II et procédé à une longue excursion dans l’histoire de la Rus’ de Moscou, afin de mettre en lumière les motifs sous l’influence desquels le Souverain était prêt à accomplir un pas inédit dans l’histoire, et qui caractérise la puissance de sa volonté humaine et l’exceptionnelle grandeur de son âme.
De toutes les forces de son âme, l’empereur Nicolas II aspirait à remettre la Russie sur la voie originale salvatrice de la Sainte Rus’, de faire renaître ses idéaux, de reconstituer son monolithisme, de recréer et de renforcer l’unité qui existait jadis entre l’Église, le Tsar et le peuple, et qui était la fondement de sa puissance. Il comprit clairement les erreurs fatales du Grand Réformateur qui, aveuglé par les réussites du matérialisme occidental, plaça à l’image du modèle de l’Occident, le principe moral avant le principe spirituel. Il fallait faire effectuer un virage rapide et important au navire de la nation en direction des rives natales, s’éloignant de l’Occident qui avait abandonné la vraie foi chrétienne. Et pour cela, il fallait commencer par restaurer le patriarcat. Le Souverain s’était longuement intéressé à la question; il l’avait étudiée avec soin et avait identifié la manière idéale de la résoudre. Si l’affaire s’était limitée au simple changement du modèle de direction de l’Église, c’est-à-dire l’abolition du Synode et le transfert du pouvoir ecclésiastique suprême entre les mains d’un patriarche, cela n’aurait soulevé aucune difficulté. Mais la mise en œuvre d’une réforme à la dimension aussi importante que celle envisagée par le Souverain était une démarche d’une difficulté extrême. En effet, il s’agissait de la réforme de tout l’édifice de l’État sur base de principes spirituels, et la réussite du projet dépendrait entièrement de la réussite du choix du Patriarche. En effet, outre ses obligations directes en qualité de pasteur de l’Église, il serait également impliqué, avec les élites de la Terre de Russie, élus dans le Zemski Sobor, dans la conduite des affaires de l’État, comme c’était le cas jadis. Il va sans dire que la période de transition serait particulièrement sensible. Après y avoir réfléchi en profondeur, le Souverain prit une courageuse décision: si cela s’avérait agréable au Seigneur, il prendrait sur ses épaules ce joug pesant. Aucune difficulté inhérente à cette mission, ni encore l’obligation du lourd podvig monastique ne l’effrayèrent ni ne le firent reculer. Il n’existait aucun sacrifice auquel il ne fut prêt à consentir avec joie dans l’intérêt de son peuple et le pour le bien de la Patrie. Et il attendit patiemment le moment opportun pour déclarer qu’il était prêt à renoncer au service monarchique afin d’occuper le trône patriarcal. En mars 1905, le Souverain estima qu’il devait communiquer son intention aux membres du Saint Synode.

Dans son étonnant ouvrage «Sur les Berges de la Rivière de Dieu», rédigé pendant les années au cours desquelles il résida au Monastère d’Optino, l’écrivain reconnu, Serge Nilus,2 rapporte ce qui suit, au sujet de la tentative de l’Empereur Nicolas II de réaliser son rêve le plus secret: «C’était en ces jours où le cœur de la Russie était affectée par l’épreuve pénible du feu de la guerre contre le Japon. En ces temps de malheur, le Seigneur voulut, par les prières de Saint Seraphim, consoler les enfants fidèles de la Russie par le don d’un héritier au Trône Impérial, et le couple impérial, par un fils, le Tsarévitch, Grand Duc Alexis Nicolaïevitch. Le Souverain était âgé seulement de trente cinq ans et son épouse, la Souveraine, de trente deux ans, épanouis dans leur force, leur beauté et leur jeunesse. La catastrophe de la guerre, le début des désordres dans l’édifice de l’état, ébranlé par la fermentation secrète et parfois ouverte, de troubles intérieurs, tout cela chargeait le cœur du Tsar d’un fardeau de soucis et d’afflictions. Les temps étaient durs, mais la défaite de Tsushima était encore à venir. En ces jours, au Gouvernement, dans la presse, dans la société, les conversations tournaient autour de la nécessité de mettre à la tête de l’Église, veuve, un Patriarche de toutes les Russie. Les observateurs de la vie intérieure en Russie se remémorent sans doute l’agitation menée alors dans toutes les couches de la société éduquée en faveur de la restauration du patriarcat. J’avais dans le milieu ecclésiastique un ami, beaucoup plus jeune que moi, mais dont les douces dispositions chrétiennes vivantes en son cœur étaient proches des miennes. A cette époque, il était hiérodiacre et s’était retrouvé dans une académie de théologie vénérée où étudiaient les jeunes issus de familles aristocratiques aisées du Sud de la Russie sous la direction d’un Archevêque très populaire dans la Russie du Sud. Voici ce que j’entendis de la bouche de mon ami:

«Le Souverain Nicolas Alexandrovitch était, en ces jours-là, animé d’une humeur spirituelle élevée. Il était encore sous l’impression des célébrations grandioses de Sarov, et tout à la joie d’avoir reçu le don qui lui avait alors été promis : la naissance d’un fils, d’un héritier. Il faisait une tournée d’inspection de nos cantonnements militaires et répandait les remerciements pour leurs faits d’armes. C’était la période de clôture de la session d’hiver du Saint Synode, à laquelle participait notre Vladika. La session prit fin. Quand il en revint, il était plus sombre qu’une nuée d’orage. Connaissant son caractère, sachant combien il était impressionnable et excessif, nous, son entourage, nous prîmes soin de ne pas l’interroger sur les causes de son humeur sinistre, intimement convaincus qu’au bout d’un jour ou deux, il ne pourrait s’empêcher de s’en expliquer lui-même. Et c’est ce qui advint. Peu de temps après son retour de Pétersbourg, nous étions réunis autour de lui, assis, et nous causions, lorsqu’il aborda spontanément le sujet qui nous intéressait par dessus tout. Voici ce qu’il nous raconta :
– Quand notre session d’hiver fût clôturée, nous comptions, tous les membres du Synode, emmenés par le Métropolite Antoine (Vadkovski) de Saint-Pétersbourg, comme il est d’usage à la fin de chaque session, aller prendre congé du Souverain et lui transmettre notre bénédiction pour ses labeurs à venir, et nous trouvions unanimement opportun de lui suggérer, au cours de la conversation, de mettre à l’ordre du jour la question de la restauration du patriarcat en Russie. Quelle fut notre stupéfaction quand, lorsqu’il nous accueillit avec joie et douceur, le Souverain nous posa lui-même cette question, sous la forme suivante:

Icône Miraculeuse du Saint Tsar , par l’iconographe Tikhomirov

– Il me revient, dit-il, qu’en ces jours, nombreux sont ceux qui, entre vous, et dans la société, discutent de la restauration du patriarcat en Russie. Cette question a trouvé écho en mon cœur et m’intéresse extrêmement. J’y ai beaucoup réfléchi, je me suis familiarisé avec la littérature actuelle concernant ce sujet, avec l’histoire du patriarcat dans la Rus’ et de sa signification à l’époque des grands troubles de l’interrègne, et j’en ai conclu que les temps sont mûrs et la Russie, vivant de nouveaux jours de troubles, un patriarche est nécessaire tant pour l’Église que pour l’État. Je me demandais si vous, les membres du Synodes, accordiez autant d’intérêt que moi à cette question. Et si c’est le cas, quelle est votre opinion? Nous nous hâtâmes d’assurer au Souverain que notre opinion correspondait à tout ce qu’il venait d’exprimer devant nous.
– S’il en est ainsi, vous avez probablement identifié parmi vous un candidat au patriarcat? Nous fûmes troublés et répondîmes par le silence. Poursuivant le sujet et conscient de notre trouble, il dit:
– Et si moi, voyant que vous n’êtes pas encore parvenus à une décision ou si le choix vous pose des difficultés, si moi-même je vous en présentais un, que répondriez-vous?
– Et nous demandâmes au Souverain : Mais de qui s’agit-il ?
Ce candidat, répondit-il, c’est moi. En accord avec l’Impératrice, je céderai le Trône à mon fils et instituerai auprès de lui un Conseil de Régence composé de la Souveraine Impératrice et de mon frère Mikhaïl. Quant à moi, je recevrai la tonsure monastique et l’ordination sacerdotale, et je vous présenterai alors ma candidature au patriarcat. Ce que je viens de vous dire vous plaît-il ? Qu’en dites-vous ?
– C’était tellement inattendu, tellement éloigné de toutes nos suppositions, que nous ne trouvâmes rien à répondre… et gardâmes le silence. Après avoir attendu notre réponse pendant quelques instants, le Souverain nous adressa avec insistance un regard indigné. Il se tut, s’inclina vers nous et sortit. Nous restions silencieux, comme foudroyés, prêts à nous arracher les cheveux de n’avoir pu ni trouver ni exprimer une réponse digne. Nous aurions dû nous précipiter vers lui et nous prosterner devant la grandeur du podvig qu’il était prêt à mener pour le salut de la Russie, mais nous… nous sommes tus.
– Lorsque Vladika nous raconta cela, me dit mon jeune ami, on voyait vraiment qu’il était à deux doigts de s’arracher réellement les cheveux. Mais c’était trop tard et irrémédiable : le grand moment n’avait pas été compris, et il était parti pour toujours. Jérusalem, «tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée»(Lc.19,44). Depuis lors, plus aucun membre de l’organe dirigeant de l’Église n’eut accès au cœur du Tsar. Il continua à les recevoir, en fonction de l’étiquette propre à leur service, à leur octroyer les décorations selon leurs rangs respectifs, mais entre eux et son cœur, la voie était fermée par un mur infranchissable, et en son cœur, il n’y avait plus aucune foi en eux car le cœur du Tsar était en vérité entre les mains de Dieu et l’événement qui s’était déroulé avait indubitablement dévoilé que les hiérarques recherchaient dans le patriarcat un avantage personnel et non pas Dieu, et il laissa vide leur maison.
– Ceci fut montré par Dieu aux jours de leurs épreuves, et à la Russie, par le feu de la révolution.»3

De nombreuses années plus tard, le Souverain partagea son expérience et ses pensées au sujet de cette question avec deux de ses proches. L’un fut son fidèle Aide-de-Camp, l’Adjudant Général Cheremetiev.

Photo du Synode 1917-1918

Lors de la session du 22 mars, le Synode décida à l’unanimité de restaurer le patriarcat et de convoquer à Moscou un synode de toute les Russie, chargé d’élire le patriarche. Toutefois, la rapidité de cette décision se heurta à l’opposition de certains théologiens en vue, et suite à ce désaccord, le 1er mars, le Souverain apposa sur le rapport du Synode la résolution suivante : «J’admets qu’il n’est pas possible, compte tenu des temps perturbés que nous traversons, de réaliser une démarche de l’ampleur de la convocation d’un synode local, exigeant calme et délibération. Je me propose, lorsque sera venu le moment propice, comme il était d’usage jadis chez mes ancêtres Empereurs orthodoxes, d’ouvrir la procédure en convoquant un Synode de l’Église de Toutes les Russie, chargé d’examiner, du point de vue canonique, les éléments de cette procédure relevant de la foi et de la direction ecclésiastique». Mais dès la fin de cette année, le 27 décembre, il adressa un rescrit au Métropolite Antoine de Saint-Pétersbourg dans lequel il écrivait: «Je considère que le moment est tout à fait opportun à une certaine transformation de la structure de l’Église de notre Patrie… Je vous propose de déterminer la date de la convocation de ce Synode». Sur base de ce rescrit, on forma une Assemblée Pré-Synodale, chargée de la préparation de la convocation du Synode, et qui entama ses travaux sans retard. Cette Assemblée accomplit un travail extrêmement consistant et de grande valeur, qui réclama beaucoup de temps et de labeur. Mais la déclaration de la Première Guerre Mondiale empêcha la convocation du Synode pendant le règne de l’Empereur Nicolas II. Au lieu des circonstances sereines qu’avait requises le Souverain pour l’adoption d’une réforme de pareille importance, le Synode fut convoqué dans les circonstances les plus défavorables, pendant une guerre effroyable, après le renversement de la structure historique prévalant depuis des siècles en Russie, alors que le pays était saisi par la folie révolutionnaire, et les décisions les plus importantes prises sous le grondement des armes en ces premières journées de la guerre civile.
Traduit du russe.

 

 

Batiouchka Dyonisy. Vivre sous la bénédiction du Starets Elie (2/2)

Le texte russe original de la traduction ci-dessous fut publié le 17 novembre 2017 sur la page VK de l’écrivain russe Olga Rojniova, auteur régulier du site Pravoslavie.ru, et intitulé:«Le miracle principal». Madame Rojniova s’entretient avec le Prêtre Dionysy Kouvaev, recteur de l’église de la Théophanie, à Kozelsk. Cet entretien décrit comment le Seigneur, à travers des événements extraordinaires et providentiels, a appelé toute la famille Kouvaev au service de l’Église, soit dans le sacerdoce, soit dans le monachisme. Il précise également les connaissances que le Starets Elie (Nozdrine) considère les plus importantes dans la vie, il montre en quoi consiste la force du starets, pourquoi la clairvoyance n’est pas un tour de magie permettant de voir, mais aussi, comment par l’intervention de la Providence divine une immense église fut érigée dans un village niché à côté du Monastère d’Optino Poustine, et enfin, pourquoi le starets donna à matouchka sa bénédiction afin qu’elle subisse une opération qui n’était pas planifiée.

– Père Dionysy, la vie de quasiment tous les membres de votre famille est liée au service de l’Église Orthodoxe, dans le monachisme ou dans le sacerdoce pastoral…

Monastère de Chamordino

– Effectivement, ma grand-mère a reçu la tonsure monastique à Chamordino, en l’an 2000. Par la bénédiction de notre starets, Maman Maria, la fille de celle-ci, est moniale et son fils est le Père Dimitri, prêtre au village de Podborki, et deux fois par semaine, à Chamordino, où notre grand-mère a mené son exploit ascétique pendant quinze ans avant de retourner vers le Seigneur. Mon jeune frère est hypodiacre auprès de l’Évêque d’Ostrogojski et Rossochanski. Et on peut encore ajouté que le Starets Élie appelle mon frère ‘moine’ depuis qu’il a sept ans. Quant à moi, le starets m’a parlé de ma voie à l’époque de mon entrée au séminaire. Déjà alors, il savait quel chemin m’attendait, moine ou famille.

– Et vous voici maintenant à la tête d’une famille nombreuse…
– C’est vrai, pendant que nous parlons, ma matouchka est à la maternité. Nous attendons notre cinquième enfant.

Père Dionysy, vous êtes un fils spirituel du starets Élie. Pouvez-vous nous parler un peu de lui ?

Photo : Optina.ru

– Vous savez, je pense que l’essentiel, ce n’est pas qu’il soit clairvoyant, ni que des guérisons s’opèrent par sa prière, ni d’autres miracles. L’essentiel, le miracle principal, c’est que dans notre vie existent des personnes qui aiment tellement Dieu, qui vouent une telle confiance en Dieu, qu’à travers eux, le Seigneur Se découvre aux autres et agit et guérit et montre le chemin. Car il n’est pas donné à chacun, à cause des péchés que nous portons, de pouvoir comprendre la Providence Divine et surtout, de Lui accorder une attention permanente… Batiouchka ne dit rien de particulier aux gens. Si vous aimez l’art oratoire, vous êtes à la mauvaise adresse. La force de notre starets n’est pas dans ses paroles. Sa force est dans sa prière. Au premier abord, il ne dit rien de particulier, il ne parle guère. Il dit par exemple : «Ce n’est rien, ce n’est rien, prie seulement…». C’est en effet le Seigneur qui fait tout. Le Seigneur peut tout. Il est le Tout-puissant.

En quoi le starets se distingue d’un simple vieillard ?
Quand on me demande de parler du starets, j’essaie d’expliquer en quoi il se distingue d’un simple vieillard. Parfois on dit : «Les vieux sont des petits». Effectivement, si l’homme vit une vie dépourvue de spiritualité, s’il ne lutte pas contre ses passions, dans son vieil âge, celles-ci deviennent plus voyantes, et le vieillard se fait capricieux ; il a besoin d’amour.
Mais le starets jouit d’un amour débordant. Il en est saturé au point qu’il lui est nécessaire de le manifester à autrui, à chaque homme ou femme qui en éprouve le besoin. Dieu est amour. Et ceux qui sont en permanence avec Dieu, qui entretiennent une relation continuelle avec Lui, ils sont pareils à Dieu pour ce qui est de l’Amour. Et une des caractéristiques de l’amour, c’est qu’il se répand. Nous, les gens ordinaires, ne pouvons nous empêcher de manifester notre amour à ceux que nous aimons. Mais le cercle de ceux que nous aimons est d’habitude plutôt très étroit. Il se limite aux parents et aux amis. Et notre amour, tout naturellement, est réciproque : nous aimons ceux qui nous aiment, amour contre amour. Mais Dieu nous aime indépendamment de notre relation à Lui. Et de plus, indépendamment aussi de l’intensité du caractère réciproque de cet amour. C’est pourquoi les hommes et femmes qui vivent en Dieu, avec Dieu, éprouvent de l’amour envers tous les gens, sans relation aucune avec les liens de parenté ou d’amitié qui les uniraient à eux. Voilà pourquoi il est donné aux starets et aux personnes spirituelles de nous voir et de nous comprendre et de nous connaître mieux que des amis. Et c’est l’Amour qui leur révèle cela, c’est-à-dire Dieu. Voilà en quoi consiste le principe de la clairvoyance des startsy.

– Quelles sont les instructions de votre père spirituel que vous pouvez partager avec nos lecteurs?
– Batiouchka répète souvent : «La connaissance de Dieu, c’est la connaissance la plus importante dans la vie d’un homme». On peut connaître parfaitement la physique, les mathématiques, la chimie, l’économie, le droit, mais quand nous passerons Là-haut, toutes ces connaissances n’auront plus aucun sens. Bien sûr, elles sont utiles dans la vie sur terre, mais si on veut parler du savoir le plus important, c’est celui de Dieu et de la vie spirituelle. Le Starets dit : «Bien, tu as terminé le Séminaire de Théologie et l’Académie de Théologie, mais que peux-tu faire pour en savoir plus encore à propos de Dieu et de la vie spirituelle, car il s’agit de la connaissance la plus importante?».

– Pourriez-vous nous conter une histoire édifiante au sujet du Starets Élie?

L’église de la Théophanie à Mekhzavod

– Tout au début de mon sacerdoce de prêtre, pendant la Semaine Lumineuse, j’avais célébré cinq fois de suite, et voilà que le jour où aucun office n’était programmé, et où j’allais pouvoir me détendre un peu et me reposer, je reçois un appel téléphonique : le Père Élie viendra chez nous, à Mekhzavod. En pleine nuit, je me suis hâté vers l’église pour y allumer le poêle, nettoyer et tout préparer pour un office solennel. Je m’efforce toujours de maintenir tout en ordre, mais vous savez, lorsque vous attendez des invités que vous appréciez, les préparatifs sont particuliers. Le lendemain matin, nous avions commencé à célébrer. Mais je n’avais pas lu la règle de prières avant la communion. Après qu’il eût terminé son homélie, Batiouchka rentra dans le sanctuaire, me regarda et dit ensuite : «Quoiqu’il arrive, la préparation la plus importante pour l’office, c’est la prière. Jamais, il ne faut négliger la règle!» La clairvoyance, ce n’est pas une sorte de magie qui permet de voir. C’est quelque chose qui aide à atteindre le salut. Et ces paroles clairvoyantes qu’il m’adressa produisirent en moi la plus forte des impressions, tellement puissante que, par la suite, jamais je n’ai osé célébrer sans avoir respecté la règle préparatoire de prières. Les préparatifs matériels inachevés ne sont qu’un demi-mal ; l’important, c’est la prière.
Parfois, j’ai entendu des gens dire au Starets Élie : «Batiouchka, parlez-moi de moi-même!». Mais jamais le starets ne dira quelque chose à quelqu’un seulement pour lui montrer qu’il le sait. Ce que dit Batiouchka est toujours utile pour l’âme et doit servir d’instruction.

– Père Dionysy, comment se fait-il que vous célébriez dans l’église de la Théophanie, si près du Monastère d’Optino ?
– Quand j’eus terminé le cycle d’études du Séminaire de Théologie, alors que j’étais déjà ordonné diacre, l’inspecteur du Séminaire, l’Archimandrite Nikita, me téléphona et me dit : «Je viens juste de parler avec le Métropolite de Kalouga et Borovski, Vladika Kliment. Nous trouvons que tu es prêt à devenir prêtre, et servir à Mekhzavod». «D’accord, mais je dois d’abord demander la bénédiction du mon père spirituel!». Pour moi, c’était extraordinaire ; je ne connaissais même pas l’existence de cette église de la Théophanie du Seigneur, avec au sous-sol, l’église des Quarante Martyrs de Sébaste. Je passais toujours à Mekhzavod pour rejoindre Optino, mais je n’étais jamais entré dans le village. Ce soir-là, j’ai commencé à me renseigner, à apprendre que l’église était encore en construction. Je suis allé auprès du Starets Élie, et lui ai expliqué qu’on me proposait l’ordination. Batiouchka répondit : «Bien, bien!». Et il se fait que cette église où j’allais servir, était érigée avec sa bénédiction. Quand j’ai vu mon église pour la première fois, elle était construite jusqu’au second toit, à une dizaine de mètres de hauteur. C’était fin 2007. Aujourd’hui, le clocher de l’église monte à 37 mètres. Il est visible pratiquement de tous les coins de Kozelsk. J’y célèbre depuis dix ans.
– C’est une très grande église…
– Oui, notre église est immense. Quand j’ai commencé à célébrer, des gens trouvaient cela incroyable et me disaient : «La population de Mekhzavod est si petite… et voilà que le Starets fait construire une église tellement grande. De quoi vas-tu t’occuper, du chauffage, des réparations?». Je fus téméraire au point de répercuter la question à Batiouchka. Il regarda l’église. Son visage resplendissait, ses yeux étincelaient de joie, et il souriait : «Ahhh! Quel endroit! Je n’arrive pas à y croire! Le Seigneur arrangera tout!». Et il en fut ainsi. Ce lieu nous est donné par la Divine Providence. D’emblée, il m’a plu et est devenu si cher à mon cœur…

«Cette fois, je recommande qu’ils te fassent une césarienne»
Pendant qu’on se préparait à imprimer le présent article, le 31 octobre, naquit le cinquième enfant du Père Dionysy, un fils. Et à ce propos, il m’a conté l’histoire suivante.
Quelques jours avant la naissance de notre fils, le Starets Élie est venu célébrer dans notre église. Après la célébration, ma matouchka est allée vers lui afin de recevoir sa bénédiction pour la naissance. Le Père Élie lui saisit les coudes, les écarta et lui dit : «Bien sûr, je ne suis pas médecin, je ne connais pas ces choses du point de vue médical, mais je recommande que cette fois, ils te fassent une césarienne. Tu ne souffriras pas. C’est déjà ton cinquième enfant. Ils useront d’un anesthésiant et tout se passera bien». Voilà comment il calma et réconforta matouchka, mais elle ne comprenait pas pourquoi une césarienne… Jusqu’alors, elle avait mis nos enfants au monde assez facilement, et chaque fois de plus en plus rapidement. Il avait fallu trois heures au premier depuis le début des contractions, au second, environ deux heures et au dernier, le quatrième, moins de deux heures. Il est vrai que le quatrième accouchement fut suivi par quelques complications. Sa jambe droite s’était raidie et elle ne pouvait la mouvoir. Mais ils avaient branché une perfusion et elle s’était sentie mieux. Les médecins du centre néonatal de l’oblast n’avaient pas laissé entendre qu’une césarienne serait recommandée. Le 30 octobre, elle ressentit les premières contractions, mais elles se prolongèrent pendant un temps particulièrement long : treize heures. Matouchka sentit que le processus de la naissance ne se présentait pas très bien. Elle raconta aux médecins que son mari était prêtre et avait pour père spirituel un starets clairvoyant, et que celui-ci avait annoncé la nécessité d’une naissance par césarienne. Ils écoutèrent très aimablement mais répondirent qu’aucun signe n’indiquait qu’une pareille intervention était nécessaire.

Batiouchka Dyonisy en famille

Au milieu de la nuit, matouchka sentit que l’activité natale ralentissait et elle craignit pour la vie du bébé. Elle réclama, en pensée, l’aide des prières du Starets Élie. Quand les médecins vinrent vérifier la situation, ils remarquèrent que le cœur du bébé battait à deux cents pulsations par minutes. Cela indiquait le début d’une complication dangereuse, le décollement du placenta pendant la naissance et l’hypoxie du bébé. Les médecins pratiquèrent une césarienne d’urgence et le bébé vit le jour sain et sauf, grâce à Dieu. Si les médecins étaient arrivés dans la chambre quelques minutes plus tard, le dénouement eut été tragique.

– Merci Père Dionysy et bonne santé à vous et à toute votre famille.

Traduit du russe

Source

Le Saint Tsar Nicolas II : Son activité ecclésiale. 4

Le Saint Tsar Nicolas II
Eugène E. Alferev (1908-1986) est un historien de l'émigration russe, ingénieur de profession, né dans une famille noble. Il quitta la Petrograd dès octobre 1917 et alla s'établir à Kharbin', ensuite à Paris, à Shanghai et aux États-Unis, où il entra au service de l'ONU, à Genève, d'où enfin il retourna aux États-Unis. Il passa les seize dernières années de sa vie tout à côté du Monastère de la Sainte Trinité de Jordanville. Il consacra dix ans de sa vie à écrire un livre rétablissant la vérité au sujet du «Tsar-Martyr», à l'encontre de l'image d'un autocrate, et donc dictateur, en «fin de cycle», sanguinaire par moment (1905), mais aussi, impréparé, faible, hésitant, mal entouré, malchanceux, retranché dans sa vie familiale aux valeurs devenant désuètes, manquant d'inspiration, prenant de mauvaises décisions.  Le livre fut édité en 1983. Son titre était «Император Николай II как Человек Сильной Воли» L'Empereur Nicolas II en tant qu'homme à la ferme volonté, et son sous-titre : «Материалы для составления Жития Св. Благочестивейшего Царя-Мученика Николая Великого Страстотерпца» «Matériaux destinés à l'élaboration d'une Vie du Pieux Tsar-Martyr, le Grand Strastoterpets Nicolas». Le texte ci-dessous est extrait du chapitre XV du livre, intitulé : «L'Activité ecclésiastique de l'Empereur Nicolas II. La Sainte Rus'. Le rempart apostolique du bien sur terre. Le souhait du Souverain de rétablir le patriarcat et sa disposition à renoncer au service monarchique et à prendre sur lui le podvig du trône patriarcal». Compte tenu de la longueur du chapitre, la traduction sera proposée en quatre ou cinq parties. Compte tenu de sa taille, l'appareil de notes du texte original russe n'a pas été traduit. Elles font largement appel aux travaux de l'historien de l’Église N. Talberg. Voici la quatrième partie.

Dans le deuxième rescrit, donné à l’occasion du centenaire de la Guerre Patriotique, le Souverain écrivit:«Voici un siècle, quand notre antique capitale, et avec elle tout la Sainte Rus’, vécut les heures de l’invasion de douze peuples, le clergé orthodoxe, endurant en même temps que tout le peuple russe les privations et les tribulations, redit un fier service à la Patrie. Il éveilla dans les cœurs du peuple et de la vaillante armée une foi ardente en Dieu, une dévotion sans réserve au Tsar et l’amour de l’église et de la Patrie. Humilié et outragé par les ennemis, le clergé, entourés par l’effroi de la mort, des incendies et de a dévastation, soutint le courage et une résistance sans faille pour la Sainte Rus’, réchauffant l’espoir de l’aide rapide et de l’intervention de Dieu. Elles demeureront pour l’éternité, les paroles inspirées qui prononça Sa Sainteté Augustin rencontrant à Moscou l’Empereur de heureuse mémoire, Alexandre le Béni: «Dieu est avec nous! Entendez, peuples, et repentez-vous, car Dieu est avec nous! La Puissance de Dieu est avec toi, Tsar!»
L’activité ecclésiastique de l’Empereur Nicolas II était très vaste et embrassait tous les aspects de la vie de l’Église. Pendant son règne, la Russie continua à embellir monastères et églises. La comparaison des statistiques disponibles en 1894 et en 1912 indique qu’au cours de ces dix-huit ans 211 nouveaux monastères, tant masculins que féminins, furent ouverts, ainsi que 7546 nouvelles églises, sans compter les nouvelles chapelles et maisons de prières. Parmi les nouveaux édifices, on ne peut passer sous silence la superbe église Feodorovski des Souverains, à Tsarskoe Selo. Elle fut érigée sur une étendue herbeuse choisie par le Souverain lui-même dans le parc, à proximité du Palais Alexandre, et sa construction fut achevée en 1912. En plus de l’église principale, à l’étage inférieur, l’édifice accueille une seconde église dédiée à Saint Seraphim le Thaumaturge de Sarov. L’église Feodorovski des Souverains, construite, sous la supervision attentive et au moyen de l’important financement personnel de leurs Altesses, se caractérisait par sa décoration intérieure exceptionnelle, et l’église inférieure se distinguait par sa collection impressionnante d’objets sacrés anciens. Elle fut détruite par le pouvoir communiste athée, au même titre que d’innombrables autres sanctuaires, mémoriaux historiques et objets sacrés orthodoxes de la Russie de jadis.
En outre, grâce aux dons généreux du Souverain, dix-sept nouvelles églises russes furent érigées dans de nombreuses villes d’Europe auxquelles leur beauté faisait honneur.
Suivant l’exemple de son père, l’Empereur Alexandre III, le Souverain Nicolas II accordait en matière ecclésiastique, un soin particulier à l’amélioration des conditions matérielles de vie du clergé et à la formation spirituelle de celui-ci. Sa Majesté ayant approuvé en 1892 l’avis du Conseil d’État relatif à l’octroi d’une allocation à tous les prêtres, sans exception, l’Empereur Alexandre III écrivit à l’Ober-procureur du Saint Synode, Konstantin P. Pobedonovtsev:«J’en rêvais depuis longtemps, c’était ma conviction profonde. Il était nécessaire de venir en aide et de veiller au bien-être des prêtres des campagnes, et maintenant, Gloire à Dieu, voilà qui est finalement fait. Mon grand-père, Nicolas Pavlovitch avait commencé le travail, dans les années quarante, et je l’ai continué». L’Empereur Nicolas II veilla à introduire d’autres mesures allant dans le même sens. Ainsi, par exemple, en 1902, il approuva un règlement concernant les pensions et primes forfaitaires des prêtres, diacres et chantres. Le Souverain indiqua en marge de sa signature:«Je suis convaincu de ce que dans nos éparchies, le clergé accomplira avec un zèle plus intense encore son service pastoral dans un véritable esprit chrétien».
L’Empereur Nicolas II accordait une attention tout aussi grande à l’amélioration de la formation spirituelle du clergé. Tout comme son père l’Empereur Alexandre III, il prit un soin particulier des écoles paroissiales, contre lesquelles la nouvelle Institution de l’État, la Douma, avait récemment mené campagne. Néanmoins, en 1913, la Russie comptait 37641 écoles de ces paroisses de l’Église, et le nombre des élèves qui y étaient instruits atteignait les deux millions. Dans ce domaine, le Souverain bénéficiait d’un collaborateur irremplaçable, son propre ancien professeur de théologie, Konstantin P. Pobedonovtsev, qui occupa pendant plus de vingt-cinq ans la fonction d’Ober-procureur du Saint Synode. Dans la longue lettre qu’il adressa à celui-ci en 1905 à l’occasion de la fin de son ministère d’Évêque de Volhynie, l’Évêque Antoine (Khrapovitski) écrivit entre autres:«L’instruction du peuple en union étroite avec l’Église commença en 1884, exclusivement grâce à vous, et votre soutien indéfectible jusqu’au dernier jour de votre service est une chose grande, sainte, éternelle, et vos mérites eu regard de l’Église, du Trône et de la société d’autant plus élevés, que dans cette affaire, vous étiez moralement quasi seul. Vous ne fûtes pas le continuateur d’une routine administrative, tel qu’aiment vous présenter les critiques pathétiques et médiocres. Que du contraire, vous avez élevé un mode de vie et des mœurs frustes, et vous avez entrepris ce qui était nécessaire à la Russie, mais inconnu de l’Administration avant que vous n’y œuvriez… Tout d’abord, l’affaire des écoles des paroisses de nos églises vous l’avez portée à bras le corps. Ensuite, vous vous êtes efforcé de rapprocher les écoles de théologie des besoins du peuple, de la vie de l’Église et certaines de vos démarches ont réussi à assainir de leur lumière l’esprit de l’Église et du peuple.» Les institutions de l’enseignement de la foi furent organisées en fonction du niveau d’enseignement:inférieur, moyen et supérieur, par conséquence, les instituions furent dénommées écoles de théologie, séminaires de théologie et académies de théologie. En 1913, à l’occasion du tricentenaire de la Maison Romanov, le Souverain souhaitait souligner l’importance de l’enseignement théologique supérieur et les académies de théologie furent qualifiées d’«impériales».
Homme d’une foi profonde et pratiquant celle-ci, le pieux Souverain promouvait et soutenait le développement des diverses formes d’art contribuant à l’ornementation artistique de l’intérieur des église ainsi qu’ à la beauté et la solennité des célébrations du culte. En cette matière il était épaulé par une collaboratrice de non moindre ferveur en la personne de la pieuse Impératrice Alexandra Feodorovna. Le Souverain compris le sens historique de la Rus’ d’antan dans le domaine ecclésiastique, et il entrepris d’en développer la mise en œuvre. Sa Majesté institua en 1901 le Comité de Tutelle d’Iconographie russe, et l’intérêt qu’il y porta alla croissant au fur et à mesure de son règne. En 1913 fut organisée à Moscou une exposition d’icônes anciennes à l’occasion du trois centième anniversaire de la Maison Romanov. P.P. Mouratov, l’un des plus grands connaisseurs en cette matière écrivit:«Il semble que cet intérêt atteignit son apogée au printemps 1914. Il ne fait en effet aucun doute que la religiosité du Souverain et de la Souveraine et leur intérêt marqué pour le lointain passé de la Russie, éveillé tout particulièrement par le jubilé de 1913, attira Leur sincère attention sur l’art pictural religieux de la Russie de jadis, qui trouva en Eux Ses protecteurs. Tout cela ne fait aucun doute». Pour sa part, Sergueï S. Oldenburg nota «L’Exposition Religieuse et Archéologique des Romanov, organisée en 1913 à Moscou, au Monastère du Miracle, ainsi que l’Exposition de l’Art Russe Ancien de l’Institut Archéologique Impérial offrirent la possibilité à de vastes cercles de la société russe de faire connaissance avec l’art russe du XIVe au XVIIe siècle, que le Souverain appréciait tant. La dimension artistique de l’iconographie russe rencontra pour la première fois l’estime qui lui était due».
Le Souverain connaissait à la perfection les règles du déroulement des offices, il connaissait, comprenait et aimait les chants liturgiques. Selon un commentaire du célèbre Chef de chœur P.A. Alexandrov, le règne tout entier de l’Empereur Nicolas II «peut être qualifié de dernière étape du parcours sinueux du chant liturgique russe. Cette étape est caractérisée par l’important développement artistique de la musique ecclésiastique, l’établissant sur sa voie nationale particulière». Durant le règne de l’Empereur Nicolas II, la cessation des persécutions des croyants du vieux rite élargit la possibilité d’étudier le chant liturgique russe ancien et ses éléments constituants, comme la notation en crochets, devenus maintenant accessible à un grand nombre de spécialistes. A l’issue d’un concert de chants liturgiques donné par le chœur du Saint Synode à Moscou en présence de Sa Majesté, le Souverain a affirmé que «le chœur avait atteint le plus haut niveau de perfection, à un point tel qu’il est difficile d’imaginer comment encore évoluer». (…)

Le dévouement de l’Empereur Nicolas II envers l’Église de Dieu s’étendait loin au-delà des frontières de la Russie. Dans maintes églises de Grèce, de Bulgarie, de Serbie, de Roumanie, du Monténégro, de Turquie, d’Égypte, de Syrie, de Libye, d’Abyssinie et de Palestine, on trouve encore l’un ou l’autre cadeau offert par le Tsar-Martyr. Des ensembles complets d’ornements liturgiques tissés d’argent, des icônes et des livres liturgiques furent adressés aux éparchies des Églises autocéphales de Serbie, de Grèce, de Bulgarie, du Monténégro, d’Antioche, de Constantinople, de Jérusalem, sans mentionner les largesses financières et les subsides en leur faveur. Lui, et lui seul, intervint dans le monde enter en défense de la foi et de l’Église orthodoxes et garantit la paix de l’Église dans le monde entier. En vérité, il fut le gardien tutélaire l’Église Orthodoxe Œcuménique. Et lui, lui seul, s’avança pour défendre les Chrétiens arméniens quand ils furent massacrés par les Turcs et quand ceux-ci opprimèrent et pourchassèrent les Slaves. Et il ouvrit largement les frontières de la Russie aux réfugiés fuyant ces pays. (A suivre)

Traduit du russe.

Le Saint Tsar Nicolas II : Son activité ecclésiale. 3

Le Saint Tsar Nicolas II
Eugène E. Alferev (1908-1986) est un historien de l'émigration russe, ingénieur de profession, né dans une famille noble. Il quitta la Petrograd dès octobre 1917 et alla s'établir à Kharbin', ensuite à Paris, à Shanghai et aux États-Unis, où il entra au service de l'ONU, à Genève, d'où enfin il retourna aux États-Unis. Il passa les seize dernières années de sa vie tout à côté du Monastère de la Sainte Trinité de Jordanville. Il consacra dix ans de sa vie à écrire un livre rétablissant la vérité au sujet du «Tsar-Martyr», à l'encontre de l'image d'un autocrate, et donc dictateur, en «fin de cycle», sanguinaire par moment (1905), mais aussi, impréparé, faible, hésitant, mal entouré, malchanceux, retranché dans sa vie familiale aux valeurs devenant désuètes, manquant d'inspiration, prenant de mauvaises décisions.  Le livre fut édité en 1983. Son titre était «Император Николай II как Человек Сильной Воли» L'Empereur Nicolas II en tant qu'homme à la ferme volonté, et son sous-titre : «Материалы для составления Жития Св. Благочестивейшего Царя-Мученика Николая Великого Страстотерпца» «Matériaux destinés à l'élaboration d'une Vie du Pieux Tsar-Martyr, le Grand Strastoterpets Nicolas». Le texte ci-dessous est extrait du chapitre XV du livre, intitulé : «L'Activité ecclésiastique de l'Empereur Nicolas II. La Sainte Rus'. Le rempart apostolique du bien sur terre. Le souhait du Souverain de rétablir le patriarcat et sa disposition à renoncer au service monarchique et à prendre sur lui le podvig du trône patriarcal». Compte tenu de la longueur du chapitre, la traduction sera proposée en quatre ou cinq parties. Compte tenu de sa taille, l'appareil de notes du texte original russe n'a pas été traduit. Elles font largement appel aux travaux de l'historien de l’Église N. Talberg. Voici la troisième partie.
Sainte Anna Kachinskaia

Le 12 juin 1909 on restaura officiellement la célébration de la mémoire de la Sainte Princesse Anna Kachinskaia (l’épouse du Prince Mikhaïl Iaroslavitch de Tver, mort en martyr à Orel le 22 novembre 1318 et arrière-petite-fille de Vsevolod le Grand Nid). On peut lire dans le rapport du 7 novembre 1908, contresigné par le Souverain, et relatif à la seconde glorification des reliques de la Sainte: «Pendant sa vie, elle fut un modèle d’épouse et de mère chrétienne, faisant preuve d’amour chrétien envers les pauvres et les affligés, manifestant une piété discrète et supportant avec courage d’innombrables épreuves». Le Souverain manifesta un vif intérêt et une participation active dans cette procédure. Voici quelques détails de cette histoire. L’invention des reliques de la Sainte Princesse Anna Kachinskaia se déroula le 28 juillet 1649. Le 12 juin 1650, les saintes reliques furent transférées en présence du Tsar Alexis Mikhaïlovitch dans la Cathédrale de l’Ascension de Kachine. Selon une disposition adoptée par le Patriarche Ioakhim, troisième successeur du Patriarche Nikon, le Synode de 1677-1678 mit un terme à la célébration de sa mémoire. Cette disposition fut adoptée parce que la disposition des doigts de la sainte était telle qu’elle effectuait à deux doigts et non à trois doigts le signe de la croix, ce qui était tout naturel puisque le signe à trois doigts avait été institué lors du Concile de 1656 sous le Patriarche Nikon. Avant cela, dans toute la Rus’, à la différence des autres Églises d’Orient, on se signait toujours à deux doigts. Mais alors, logiquement, il eut fallu que l’Église russe se privât alors de tous ses saints, qui avaient vécu avant cette funeste réforme menant à ce raskol qui, par la suite, provoqua des chocs importants et nocifs pour la vie de l’Église et de l’État de notre Patrie. Quoi qu’il en soit, cette erreur stupide, explicable par le seul fanatisme des réformateurs et l’échauffement des passions, fut corrigée environ 260 ans plus tard sous le règne de l’Empereur Nicolas II. La restauration solennelle de la célébration de la mémoire de Sainte Anna eut lieu à Kachine, dans le Cathédrale de la Dormition et dans le rite de l’edinoverié1 . Cet événement exerça une influence sur le rapprochement vers l’Orthodoxie de Croyants du Vieux Rite, car il élimina le reproche selon lequel l’Église Orthodoxe ne glorifiait pas les saints se signant à deux doigts.

Sainte Euphrosyne de Polotsk

Le 2 mai 1910, la vieille ville de Polotsk accueillit avec solennité et en présence de la Reine des Hellènes, Olga Konstantinovna, de son Auguste frère, le Grand Duc Konstantin Konstantinovitch, de la Grande Duchesse Élisabeth Feodorovna et de son Altesse le Prince Igor Konstantinovitch, les saintes reliques de la Sainte Euphrosyne de Polotsk, décédée en 1173 à Jérusalem et inhumée à Kiev. La procession quitta la mère des villes russes le 19 avril. Les saintes reliques furent embarquées et voyagèrent sur le cours du Dniepr entre Kiev et Orcha, et par voie terrestre entre Orcha et Vitebsk. Des milliers de gens du peuple tenant un cierge allumé à la main s’alignaient en rangs serrés de chaque côté du chemin emprunté par la procession. A Kiev et à Polotsk, le nombre de pèlerins atteignait les vingt mille. A cette occasion, le Souverain adressa le rescrit suivant au Métropolite Flavien de Kiev: «La Divine Providence lui attribua sa fonction dans le passé; que la Sainte Princesse demeure maintenant et pour les siècles une étoile scintillante accompagnant sur son chemin tout le peuple biélorusse, lui indiquant la vérité de l’Orthodoxie. En ce jour inoubliable de la translation de Ses saintes reliques, l’esprit de piété se manifesta au sein du peuple et appela une multitude à venir vénérer la Sainte. Que cela serve de leçon à ceux qui, attachés aux activités mondaines et à la confusion spirituelle, seraient prêts à quitter la voie salvatrice de la véritable foi orthodoxe». Ce rescrit fut largement diffusé et éveilla un écho vivant au sein de la population.

Saint Ioasaph de Belgorod

La glorification du Saint Évêque Ioasaph de Belgorod eut lieu le 4 septembre 1911, en présence de la Grande Duchesse Élisabeth Feodorovna et du Grand Duc Konstantin Konstantinovitch, entourés de 150.000 pèlerins. La Souveraine Impératrice Alexandra Feodorovna et la Grande Duchesse Élisabeth Feodorovna offrirent la châsse et les luminaires artistiques qui éclairaient celle-ci. Sur le rapport proposant la glorification précitée, soumis par l’Ober-Procureur du Saint Synode au Souverain, le 10 décembre 1910, celui-ci apposa l’inscription suivante: «Puisse l’intercession bienveillante du Saint Évêque Ioasaph augmenter la dévotion du Pouvoir de Russie à l’ancestrale Orthodoxie, pour le bien de tout le peuple russe. J’accepte la proposition du Saint Synode avec humilité sincère et totale empathie». Le Souverain Empereur vint vénérer les saintes reliques de Saint Ioasaph de Belgorod peu de temps après leur invention.
En 1911, la vénération par l’Église de Saint Euphrosyn du Lac Bleu fut rétablie. Pendant le règne de l’Empereur Nicolas II, ce fut le second cas, après celui de la Sainte Princesse Anna de Kachine, de la seconde glorification d’un saint malencontreusement exclu du Chœur de tous les Saints de Russie lors des réformes entreprises par le Patriarche Nikon au XVIIe siècle.
Le 17 février 1913, à Moscou, furent solennellement glorifiées les reliques du Saint Hiérarque Hermogène, Patriarche de Moscou et de toute la Russie. A cette occasion, le Souverain télégraphia à la Grande Duchesse Élisabeth Feodorovna: «Je te remercie de te trouver dans l’enceinte du Kremlin pour l’office à la mémoire du Patriarche Hermogène. Puisse son exemple illuminer les temps présents et à venir».
Le 28 juillet 1914, on procéda à la glorification des reliques du Saint Évêque Pitirim de Tambov. Et pendant la Grande Guerre, le 10 juin 1916, le Métropolite Macaire de Moscou célébra la glorification des reliques de Saint Ioann, Métropolite de Tobolsk et de Sibérie. En conclusion du rapport qui lui fut soumis, alors qu’il exerçait les fonctions de Commandant Suprême des Forces Armées russes, le Souverain indiqua: «J’accepte avec humilité la proposition présentée par le Saint Synode, avec un sentiment de joie d’autant plus grand que j’ai foi, en ces temps d’épreuve pour la Rus’ Orthodoxe, en l’intercession du Saint Évêque Ioann Maximovitch. (Le Saint Évêque Ioann Maximovitch provenait de la noble lignée Maximovitch, à laquelle appartint également l’Archevêque Ioann d’Amérique du Nord et de San Francisco et ancien Évêque de Shangaï, profondément vénéré hors frontières).
Un trait de caractère fondamental de l’Empereur Nicolas II, dans lequel il puisa la force de Sa volonté et de Sa spiritualité, fut l’essence religieuse de sa personne. Elle trouva sa claire expression dans les deux actes suivants. Le premier fut donné par le Souverain le 12 janvier 1909 à l’occasion de la fin de l’Archiprêtre de bienheureuse mémoire, le Père Ioann de Kronstadt, déjà considéré comme un saint alors qu’il vivait encore sur cette terre, non seulement par tout le peuple de l’Église russe, mais aussi hors frontières (Le Saint et Juste Père Jean de Kronstadt le Thaumaturge fut glorifié par l’Église Russe hors Frontières en 1964): «Il plut à l’insondable Providence Divine que s’éteigne le grand luminaire de l’Église du Christ, intercesseur de la Terre de Russie, pasteur vénéré par tout le peuple, le Juste Père Ioann de Kronstadt. Nous partageons de tout cœur la grande affliction du peuple, causée par la fin de ce pasteur tellement bienfaisant et qui débordait d’amour. C’est avec une émotion particulière que reviennent à notre mémoire les jours pénibles de la maladie précédant la mort de notre Père qui repose en Dieu, l’Empereur Alexandre III, lorsque le Tsar sentant venir ses derniers instants demanda la prière, en faveur du Tsar et de la Patrie, de l’intercesseur aimé du peuple. Aujourd’hui, ayant, comme Notre peuple, perdu notre intercesseur bien-aimé, Nous sommes pénétrés du souhait d’offrir une digne expression à l’affliction que tous ensemble nous ressentons, en la commémoration annuelle du jour du décès du Père Ioann. Cette année, ce jour correspondra avec la commémoration prévue le quarantième jour suivant celui de ce décès que nous déplorons avec tristesse. Étant selon Notre propre désir spirituel et par la force des Lois Fondamentales le premier gardien dans notre Patrie des intérêts et nécessités de l’Église du Christ, Nous, ainsi que tous les Fils aimants et fidèles de Celle-ci, attendons du Saint Synode qu’il prenne la tête de cette initiative, et apporte la lumière de la consolation dans cette tristesse du peuple, et donne naissance dans tous les temps à venir à une source vivante d’inspiration pour les futurs serviteurs et primats de l’Autel du Christ, dans le cadre de l’exploit spirituel de leurs activités pastorales». Non seulement le Père Jean de Kronstadt fut présent à la fin de la vie terrestre de l’Empereur Alexandre III, mais, suite à la demande expresse du Souverain Nicolas Alexandrovitch, il concélébra également Son mariage dans l’église du Palais d’Hiver le 14 novembre 1894, et Son couronnement dans la Cathédrale de la Dormition le 14 mai 1896. (A suivre)

Traduit du russe

P. Guennadi (Belovolov) La Bienheureuse Maria, Servante d’Autel de Somino

Photo personnelle de l’Archiprêtre Guennadi sur sa page VK

Le P. Guennadi (Belovolov) est le prêtre de la paroisse rurale de Somino, un petit village éloigné de 350 km de Saint-Pétersbourg. Il est également Directeur de l’Appartement-Mémorial de Saint Jean de Kronstadt, et fut l’acteur central de la restauration du Podvorié du Monastère de Leouchino à Saint-Pétersbourg. Dans les textes ci-dessous, traduits de cinq articles qu’il publia entre 2007 et 2017, il nous présente «un exemple limpide de la dévotion populaire». (Le premier texte fut publié sur le site Ruskline.ru, les autres sur les pages personnelles du P. Guennadi). Certaines coupures ont été effectuées dans les originaux afin d’éviter les redites.

La Bienheureuse Maria de Somino

Voici peu, le 2 décembre a marqué l’anniversaire du décès de la grande héroïne de l’ascèse et de la dévotion, la bienheureuse Servante du Sanctuaire, Maria de Somino. Elle mena son combat ascétique, son podvig, pendant trente-trois années, dans l’église des Saints et Prééminents Apôtres Pierre et Paul, de la paroisse la plus éloignée de l’éparchie de Saint-Pétersbourg1, celle du village de Somino, dans le Raïon de Boksitogorsk. Elle vécut jusqu’à l’âge de 82 ans. Pendant ces temps d’athéisme, il était malaisé de trouver des serviteurs de sanctuaire parmi les hommes, et dans de nombreuses églises, ces ‘femmes-myrrhophores’ de l’époque recevaient la bénédiction du recteur pour servir au sanctuaire. La bienheureuse Maria servit avec la bénédiction de l’Higoumène Nicolas (Kouzmine), recteur de l’église de Somino, et par la suite, Supérieur de la Mission Spirituelle Russe à Jérusalem.
On sait aussi que Maria de Somino avait acquis les dons de clairvoyance et de discernement. (…) De nos jours, tous les bons Orthodoxes de Boksitogorsk et de Tikhvine considèrent que Maria de Somino est une bienheureuse. Lors de l’anniversaire de son décès, des pèlerins sont venus des villes et villages environnants, et un car de pèlerins est même venu de Saint-Pétersbourg.
Évidemment, il faut une bonne mémoire pour se rappeler des activités de cette juste. La Bienheureuse Maria (Maria Trophimovna Orekhova), cette héroïne russe de l’ascèse et de la piété, naquit en 1923, dans la ville de Kamychine, le long de la Volga, dans le Gouvernorat de Tsaritsyne (aujourd’hui, Oblast de Volgograd) et décéda en 2006. Toute sa vie, elle observa la vœu de virginité, même si elle ne reçut pas la tonsure monastique. La Bienheureuse entretenait des liens spirituels, ainsi qu’une correspondance avec de nombreux ‘batiouchkas’ vénérés, dont le recteur de l’église de la Très Sainte Mère de Dieu «Coupe intarissable», de l’Usine ATI, l’Archiprêtre Ioann Mironov, qui lui écrivit souvent à l’occasion des fêtes.
On sait également que la Bienheureuse Maria participa à la Grande Guerre Patriotique et travailla ensuite de longues années dans le Nord de la Russie comme poseuse de traverses dans la construction des voies de chemins de fer, où elle fut blessée à la colonne vertébrale et pensionnée comme invalide. La juste d’heureuse mémoire reçut des décorations de l’État, et vint s’installer à Somino où elle s’acheta un poulailler et s’y installa tout simplement, avec la bénédiction de Batiouchka. Elle vivait paisiblement, humblement, dans son poulailler-cellule. La Bienheureuse dédia toute sa vie à Dieu. Elle fit partie des innombrables héros de l’ascèse de notre temps, limpide exemple de la dévotion et de la piété populaire. La Bienheureuse Maria jouissait du don de consoler, et était clairvoyante. De très nombreux témoins se rappellent qu’elle avait le don de discernement; dans de nombreux cas, elle dévoilait des péchés secrets, des afflictions cachées, et les vices dissimulés des gens. Suite à cela, beaucoup la craignaient.

Pannychide sur la Tombe de la Bienheureuse Maria

La Bienheureuse fut inhumée derrière le sanctuaire où elle servit. Avant l’inhumation, son cercueil demeura trois jours dans l’église, et nonobstant le fait qu’on était en hiver, à la veille de la Fête de l’Entrée au Temple de la Mère de Dieu, et qu’il fallait donc chauffer l’église, on ne constata absolument aucune trace de corruption du corps. La dernière accolade à la Bienheureuse fut donnée selon la règle pascale: on l’embrassait trois fois sur ses joues roses et vermeilles , tièdes, comme quand elle vivait. J’avais quinze ans de sacerdoce et j’avais célébré de très nombreux offices de funérailles, mais c’était la première fois de ma vie que je me trouvais face à une telle réelle incorruptibilité.

Vision de Maria la Servante d’Autel, à la Sainte Montagne.

La Bienheureuse Maria de Somino m’apparut en songe sur le Mont Athos, pendant la nuit de l’Élévation de la Sainte Croix du Seigneur. Nous logions à la Skite Saint André. Je n’ai pas l’habitude d’avoir des songes. Là, je vis en rêve la Servante du Sanctuaire Maria, qui accomplit son obédience pendant trente-trois ans. (…) Elle conserva sa virginité mais ne devint pas moniale, alors que cela lui fut proposé à plusieurs reprises. Lorsque je fus ordonné, elle fut ma première Servante du Sanctuaire et m’aida de la sorte pendant quatorze ans. Dans le village, on la disait bienheureuse. Elle décéda le 2 décembre 2006 à 82 ans. Comme elle avait été inhumée derrière le sanctuaire, j’allais souvent prier devant sa tombe, mais ces derniers temps, je m’y étais rendu moins souvent. Et voilà qu’elle se tenait devant moi dans mon rêve. Elle s’avança vers moi en souriant. J’étais ébahi et je lui demandai :«Mais Maria, tu es morte?!». Son sourire s’épanouit plus encore et elle répondit: «Je suis vivante, oui!». Et elle ajouta: «Ceux qui viennent vers moi, sur ma tombe, ils me voient vivante». Je me détournai quelque peu et quand je me retournai, elle avait disparu. A ce moment, je m’éveillai. Je racontai immédiatement mon rêve à André, un compagnon de pèlerinage qui connaissait Maria et qui vénérait sa mémoire. Il me dit : «Vraiment, Maria n’était pas n’importe qui si elle apparaît en songe à la Sainte Montagne». Rentré à Somino, la première chose que je fis fut d’aller à la tombe de Maria. Ayant prié, j’embrassai la croix. J’entendis alors une voix intérieure qui me disait : «Tu vois maintenant, pas n’importe qui, hein!». Seigneur accorde le repos à l’âme de Ta Bienheureuse Servante Maria. Je demande à mes amis et lecteurs de prier pour elle.

Quatre histoires à la mémoire de Maria de Somino.

Aujourd’hui, le 2 décembre, voilà dix ans déjà que décéda la Servante du Sanctuaire Maria. Nous avons célébré une liturgie et une pannychide à cette occasion. Ces dix ans se sont écoulés rapidement et il nous semble que Maria s’en est allée tout récemment. Voici le récit de quelques événements et tableaux la concernant.
Question à la Bienheureuse

Maisonnette de la Bienheureuse Maria

Un jour j’étais assis dans une pièce de ma maison de prêtre et je buvais du thé. La fenêtre donnait largement sur la rue et je voyais les passants. J’étais devenu un observateur involontaire de la vie du village. Cette fois, Maria apparut, dans la rue vide. Elle avançait tout doucettement, portant un seau vide, vers le puits proche de l’église. Elle trouvait que l’eau y était bonne et elle conseillait à tous d’aller s’y approvisionner. Maria marchait à son allure habituelle, penchée vers l’avant, suite à sa blessure à la colonne vertébrale, tenant sa main libre derrière le dos.
Je la regardai et pensai: «Maria, qui es-tu? Dans le village, on raconte tant de choses à ton sujet! Es-tu une femme de Dieu ou une petite vieille comme les autres?» Comme je pensais cela à part moi, je dis soudain à haute voix: «Maria, tu pourrais répondre! Qui es-tu donc?». Je ne sais pourquoi, au même moment, je traçai un signe de croix sur elle, la bénissant à travers la fenêtre. Quelle ne fut pas ma surprise quand, exactement au moment où je prononçais les paroles de bénédiction et la bénissais, elle s’arrêta, posa son seau sur le sol, se tourna du côté de ma maison, leva la tête vers l’église,fit un large signe de croix et fit une métanie. Elle reprit son seau et alla le remplir. Extérieurement, il ne s’était rien produit de particulier, mais je dus admettre que cela me surprit car c’était la réponse à ma question. Poursuivant le dialogue indirect avec elle, je dis alors spontanément: «Voilà donc qui tu es,… même si j’aurais de toutes façons pu le deviner par moi-même…» Dix ans ce sont écoulés. Bientôt, dix autres, en puis dix encore… Nous ne sommes pas éternels. Certains s’en vont dans l’oubli, d’autres entrent dans l’éternité. Il faudrait écrire l’histoire de Maria, tant que certains s’en souviennent encore et peuvent raconter. On doit conserver la mémoire de tels héros de l’ascèse. Je pense que de tels bienheureux, bientôt, il n’y en aura plus. Leur temps est passé. Des temps nouveaux arrivent, mais différents. Voici encore quelques anecdotes au sujet de la Bienheureuse Maria.

Tu seras septième

L’église de Somino. Auteur V. Zagarskikh : https://vk.com/id10711065

Quand j’arrivai à Somino pour la première fois en tant que prêtre, c’était en 1992, Maria me dit, dans l’église: «Entre. Tu seras le septième…». On dit que les gens n’aiment pas quand on les assimilent à des chiffres. On conserve encore des dessins animés sur ce thème, datant de l’époque soviétique. Je réagis intérieurement, un peu à la manière du héros de ces dessins animés, mais je me gardai de le montrer. «Qu’est-ce que cela signifie, septième, Maria?» «Ce que cela signifie? Voici presque vingt ans que j’aide à l’autel. Et j’ai déjà vu défiler six prêtres. Cela veut dire que tu seras le septième». «Alors, c’est bien d’être septième. Sept, c’est un bon chiffre. Dans une semaine, il y a sept jours, il n’en est pas de huitième… Mais pour moi, toi, tu seras la première». Elle eut un rire de satisfaction. Il se fit que pour Maria, je fus le septième et le dernier.

Pour quelle raison tenta-t-on d’éloigner Maria de l’autel?

Je ne prétends pas que Maria fut un modèle d’obéissance angélique. Elle faisait bien des choses «à sa mode», même à l’autel. J’eus bien du mal à la convaincre de certaines choses. De plus, elle n’était pas très agréable envers quelques paroissiens, avec d’autres, elle faisait même preuve d’hostilité. J’ai essayé de la réconcilier avec eux, et il en résultat de sa part un surcroît d’animosité envers eux. Je baissai les bras, ne sachant que faire. Certains habitants me dirent ouvertement: je pourrais et je voudrais aller à l’église, mais je n’irai pas à cause de votre Maria. Elle ne me permettra pas d’entrer. L’idée me vint alors qu’il ne convenait pas qu’une femme serve à l’autel. Cela doit être réservé à un homme. Il faudrait parvenir à l’éloigner. Cela correspondrait aux canons, et il y aurait moins de tentations. Évidemment, je ne racontais rien de tout cela à Maria. J’appelai mon père spirituel et lui fit part de mon intention d’éloigner Maria de l’autel. Mais il répondit immédiatement qu’il s’agissait d’une chose plus sérieuse que ce que j’imaginais et qu’il faudrait au préalable interroger Batiouchka Ioann (Krestiankine). Je compris que le Starets Ioann la connaissait.

Le Starets Ioann

Quelque temps plus tard, mon père spirituel me rapporta sa conversation téléphonique avec le Starets Ioann, qui lui avait demandé de me dire que tant que Maria servira à l’autel, je célébrerai dans l’église. Si je l’éloigne de l’autel, on m’éloignera de cette église. L’église de Somino, au plus j’y célébrais, au plus elle me plaisait, et je ne souhaitais pas qu’on m’en éloigne pour m’envoyer Dieu sait où. Après cela, je posai un regard différent sur Maria. Il m’avait été permis de comprendre qu’un lien invisible me reliait à elle, comme à l’ange gardien de l’église de Somino. Les paroles du Starets Ioann Krestiankine s’accomplirent avec précision. Tant que Maria servit à l’autel, je célébrai dans l’église. Mais le Starets n’avait rien dit de ce qui se passerait après Maria. Après elle, j’ai célébré et encore célébré et je continue à célébrer depuis dix ans. Visiblement, dans l’église, Maria continue à prier pour moi.

Quel Batiouchka est bon?

Père Guennadi à côté de la Tombe de la Bienheureuse Maria

Maria classait les gens en deux catégories: les prêtres et les autres. Les prêtres, elle les vénérait et les aimait de tout son cœur. Elle demandait les prières de tous les batiouchkas. A chacun d’eux, elle ne manquait pas de remettre sa petite liste de noms à commémorer, toujours emballée dans quelque billet de banque. Elle souriait toujours aux batiouchkas et plaisantait avec eux comme avec de vieilles connaissances. Parfois, je l’interrogeais : «Comment se fait-il que tu connaisses ce Batiouchka?». C’était la première fois qu’on le voyait. Elle considérait que tous les prêtres étaient bons. N’en disait-elle que du bien? «Ce Batiouchka, il est bien». «Et celui-là?», demandais-je. «Celui-là, il est bien». «Et untel?», questionnai-je. «Il est bien». «Et lequel est mauvais?». «Les batiouchkas, ils sont tous biens». Je la contredis : «Non, Maria, je sais que moi, je suis un mauvais prêtre». «Non, Batiouchka, tu n’en sais rien. Tu es un bon batiouchka. Tous les batiouchkas sont biens. Je prie pour eux. Et je prie pour toi». Et en effet, elle récitait chaque soir une prière particulière pour tout le clergé.
Un jour, des paroissiens me racontèrent qu’à Somino servit un batiouchka, le Père N., qui avait un penchant affirmé pour les spiritueux. Quand il avait bu plus que de raison, il lui arrivait d’offenser Maria par des paroles grossières et même de lever la main sur elle. Un jour, j’orientai la conversation vers ce sujet et demandai : «Et le Père N., il lui arrivait de t’offenser?». Elle se tut, réfléchit et finit par répondre : «Non, Batiouchka, le Père N. ne m’a pas offensée. Il était bon. Je te répète que tous les prêtres sont bons; ils servent Dieu». Ainsi, jamais je ne l’entendis prononcer fut-ce un mot jugeant même un seul prêtre.
Ses rapports avec tout le reste des gens variaient selon les mérites qu’elle attribuait à chacun. Elle en aimait certains et entretenait des relations plus que critiques avec d’autres. Elle s’autorisait des propos franchement désagréables, qu’elle infligeait à la face de son interlocuteur. Dès lors, d’aucuns préféraient éviter son voisinage. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui, dix ans plus tard, même ceux qu’elle offensa et rudoya, s’inclinent avec amour devant elle et racontent comme Maria les aimait.

Comment la Bienheureuse Maria de Somino morigéna un iconographe.

La Maisonnette en février 2018

En ce samedi des défunts, je voudrais faire mémoire de notre bienheureuse Servante du Sanctuaire Maria. Lorsqu’il m’arrive d’être triste, je pense à elle, et je ressens de la joie au cœur. Mais cette fois, ce n’est pas parce que je suis triste que je souhaite parler d’elle, mais pour commémorer en ce jour celle qui plut à Dieu. Elle aimait beaucoup les samedis des défunts. Surtout celui de la Trinité. Elle s’efforçait de communier à ces occasions, alors qu’habituellement, peu de gens le font ces jours-là.
Je me souviens du jour où Maria donna ses instructions à un iconographe (dont je tairai le nom). Un beau jour, un iconographe renommé voulut venir me voir, à la paroisse de Somino. Je me réjouissais d’autant plus de la visite de cet hôte qu’à cette époque, je n’avais ni voiture, ni permis, alors que lui se déplaçait dans un vieux camping-car, et qu’il put m’emmener jusqu’à ma lointaine paroisse. Chemin faisant, nous eûmes largement le temps de causer de l’église, des paroissiens, et bien entendu, de la Bienheureuse Maria. Mes récits l’intéressèrent car il la vénérait depuis longtemps. «Et je vais donc pouvoir parler à votre Bienheureuse? Peut-être pourra-t-elle prier pour m’aider à trouver des commandes. Aujourd’hui, les temps sont durs. Il faut peindre, peindre, et puis, ça ne rapporte rien…» Il commença à se plaindre de la vie pénible des iconographes. «Oui, vous pourrez sans doute lui parlez, mais soyez prudent…», l’ai-je prévenu. Après quatre heures de route, nous atteignîmes Somino. Je ne sais quelle intuition avertissait Maria de mes arrivées et la poussait à m’attendre chaque fois près de l’église. C’était souvent ainsi, j’arrivais et elle se tenait sur le replat devant l’église, bien plantée sur ses jambes, les mains comme d’habitude, derrière le dos, le visage illuminé par un large sourire plissé dans lequel disparaissaient ses yeux et ornementé par les quelques rares dents qui lui restaient. Je pensais alors, voici l’ange-gardien terrestre de l’église de Somino, qui sait tout sans devoir en être averti.
Cette fois, à peine étions-nous sortis de la voiture que nous vîmes Maria, venue nous attendre sur le bout de pré à côté de l’église. Mais j’observais immédiatement que lorsqu’elle aperçut le célèbre iconographe, le sourire disparut de son visage. Il me chuchota: «C’est ça, votre Bienheureuse?» et avança vers elle. Il sourit d’un air doucereux, observant son visage. Il la toucha, voulant passer son bras derrière elle et lui poser sa main sur l’épaule pour lui donner l’accolade. Malheureusement, j’avais oublié de le prévenir de ce que Maria aimait le moins au monde, c’est qu’on la touchât. Elle repoussa catégoriquement cette tentative et commença à s’irriter et s’énerver, sur le point d’entamer une querelle. Seuls ceux qui lui étaient les plus proches étaient autorisés à lui donner l’accolade et l’embrasser. Je faisais partie de ces privilégiés. Elle repoussa sévèrement le bras de l’homme et dit : «C’est quoi ces manières?» Plutôt refroidit, l’iconographe répondit : «Eh bien Mariouchka, je suis iconographe, je peins des icônes». «Ne me regarde pas avec des yeux pareils. De toutes façons, tu ne deviendras jamais riche». Lui et moi fûmes ébahis par cette réplique, puisqu’en chemin, il venait de me m’expliquer combien il lui était nécessaire de gagner assez bien d’argent. Nous nous regardâmes sans rien dire. Un silence gênant s’installa. Maria restait plantée là, immobile comme un mur. L’iconographe célèbre rompit le silence: «Maria, prie au moins pour moi». «Oui, je prie pour tous. Batiouchka priera pour toi. Pourquoi m’as-tu interpellée?». Une femme qui avait partagé le voyage avec nous lui dit, derrière lui :«Donne-lui un peu d’argent, et elle priera». Il tira de sa poche un billet de cent roubles et voulut le fourrer dans la main de Maria. Elle retira sa main comme si elle s’était brûlée. «Et pourquoi ça?» «Pour que tu pries pour moi, Maria» «V’la qu’tu penses qu’j’ai jamais vu de l’argent! J’ai le mien et j’ai pas besoin du tien. T’en as plus besoin que moi!» Et le billet de cent roubles resta dans la main de l’iconographe. J’essayai de détendre l’atmosphère et dit à Maria que demain, il y aurait une liturgie et des invités à la maison pour le thé. «Pourquoi elle est si dure? Impossible de parler avec elle.» «J’avais dit que c’était possible, mais qu’il fallait être prudent». Que voulut dire la Bienheureuse Maria de Somino à l’iconographe? C’est à vous de juger. Sur le chemin du retour, il se garda bien de parler de commandes. Il me laissa les cent roubles, pour que je prie pour lui. Et donc, depuis lors, je prie pour lui, selon l’instruction de Maria. Il n’est pas devenu riche. Maria l’avait annoncé. Et pourtant, il peint énormément d’icônes, et elles sont belles. Certaines sont placées au Podvorié de Leouchino. A Somino, nos vieilles icônes nous suffisent. Éternelle mémoire à la Bienheureuse Servante du Sanctuaire Maria.

La maisonnette de Maria

L’intérieur de la Maisonnette de la Bienheureuse Maria

(…) A ce jour, personne n’a jamais rien écrit à propos de la maisonnette de la Bienheureuse Maria. Elle vient d’ouvrir ses portes pour la première fois aux visiteurs, à l’occasion de la Fête des Saints Pierre et Paul.(…) Au sens spirituel, il s’agit d’un événement des plus importants dans la vie du village, et de notre Fête, car il ne s’agit pas de l’inauguration d’une quelconque nouvelle bâtisse, mais de l’ouverture de notre sanctuaire. En effet, la Bienheureuse Maria est à Somino ce que la Bienheureuse Matrone est à Moscou. Chez nous, à Somino, on dit: «Vous à Moscou, vous avez Matrone, nous, à Somino, nous avons Maria». (…)
Elle me raconta plus d’une fois comment elle se retrouva à l’autel de l’église de Somino. (…) Un jour, alors qu’elle travaillait dans le Nord et vivait au village de Tchagoda dans l’Oblast de Vologodsk, elle vint à Somino participer à la Liturgie de la Fête de la Trinité. Cela se passa dans les années ’70, quand l’Higoumène Nicolas Kouzmine était recteur de l’église. Au moment de l’office, le Père Nicolas sortit du sanctuaire et, regardant l’église, il aperçut Maria, debout avec son rameau de bouleau, et lui dit: «Maria, viens avec moi dans le sanctuaire, tu vas m’aider…» Elle fut extrêmement surprise qu’il l’appelât par son prénom, car elle ne le connaissait pas, et il ne la connaissait pas.
Il pénétra dans le sanctuaire et fit une grande métanie. Ensuite, il lui dit: «Prends l’encensoir et allume-le avec des braises du poêle…» «Mais comment pourrais-je aider; je ne connais pas l’office?» «Tu apprendras tout. J’ai besoin de toi à l’autel…». Depuis ce jour, qu’elle considérait comme le plus important dans sa vie, elle servit 33 ans dans le sanctuaire. Elle vénérait la Fête de la Trinité comme une «Pâques verte» et disait d’elle-même: «Je viens de la Trinité!». Quand je lui demandai un jour quand tombait sa fête onomastique, elle répondit :«A la Trinité».«Maria, quel est le jour de ta naissance?» «A la Trinité…». Il m’arriva de lui demander «Pardonne ma curiosité, Maria, quel est ton nom de Famille?» «Troïtskaia. Je l’ai déjà dit, je viens de la Trinité». Son nom était Orekhova. Parfois je l’appelais ainsi: Maria Troïtskaia.
Maria venait de Tchagoda pour participer aux offices. Mais l’autobus arrivait à la dernière minute et il eût fallu arriver au sanctuaire plus tôt que le prêtre. Elle s’enquit de la vente éventuelle d’une maison à Somino. Mais une maison normale revenait à plusieurs milliers de roubles. «Aie, ça c’est cher!» «De combien d’argent disposes-tu?» «Eh ben, j’ai cent roubles…» «Mais que veux-tu acheter pour cent roubles?» Quelqu’un dit qu’il avait un poulailler, vide, avec un petit jardinet et qu’il était prêt à le lâcher pour cent roubles. Elle acheta le poulailler, l’enduit de glaise, y installa un poêle et y vécut trente ans. On lui attribua même un numéro cadastral. J’ai souvent été invité dans la maisonnette de Maria. Elle me paraissait sortir tout droit d’un conte. Malgré son exiguïté, elle était accueillante et agréable. Maria aimait beaucoup sa maisonnette, elle aimait y recevoir des invités, et leur servir du thé. On conserve encore son petit samovar.
Lorsqu’elle mourut, il s’avéra que de son vivant, elle avait pris soin d’établir un testament léguant sa maisonnette à l’église. J’avoue que je ne savais que faire de la maisonnette. Mais les gens qui affluaient lors de notre foire annuelle avancèrent une suggestion. Certains s’intéressaient à la vie de Maria. Pourquoi ne pas les accueillir là où elle vivait, puisqu’elle aimait recevoir des hôtes? On remit la maison en ordre, elle fut nettoyée, et lavée, car personne n’y avait vécu pendant dix ans. Cela fut pris en charge particulièrement par la «compagne de cellule» de Maria, Nina Pavlovna, qui avait pris soin d’elle jusqu’au tout dernier de ses jours et qui pleure chaque fois qu’elle s’arrête devant sa petite tombe, aujourd’hui encore. La maisonnette se mit à revivre sous les yeux de tous. Pour la fête, je demandai que l’on accroche au mur une grande photographie de Maria, pour que ceux qui ne la connaissaient pas vissent son visage. Et il est suffisamment parlant. La maisonnette demeure ouverte pendant toute la foire. Ils sont nombreux à venir observer la mystérieuse isba, surtout ceux qui connurent Maria. Ils se souvenaient alors d’elle, de ses paroles. Nina Pavlovna les accueillait tous, et leur racontait avec amour les histoires de Maria. Chacun recevait une photo de Maria. Beaucoup déposaient leur obole dans la marmite; l’argent était destiné à la réparation du toit fortement endommagé. Les bourrasques et tempêtes de l’année avaient tordu les tôles.

La Bienheureuse Maria de Somino

Quand j’entrai dans la maisonnette de Maria, le brouhaha de la foire s’interrompit immédiatement pour faire place à la quiétude et au calme. Je me suis assis sur son petit divan, me souvenant de nos conversations, de son service à l’autel pendant quatorze ans. Je ne voulais plus quitter l’endroit. «Tu vois, Maria, elle est bien utile ta maisonnette. Et vois combien d’hôtes y viennent…» On est accueilli avec une telle chaleur chez la Bienheureuse Maria, la Servante du Sanctuaire!
Bien entendu, tout le monde ne connut pas, ni ne connaît la Bienheureuse Maria. Il faudrait recueillir les récits à son propos et éditer une brochure….

Traduit du russe.

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