Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (10)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la dixième partie. Les précédentes se trouvent ici.

La Catastrophe.

Alexandre III

«Mon père tomba suite à une brèche, mais le coup porté contre lui le fut en réalité contre la société chrétienne. Elle mourra, si les forces sociales ne s’unissent pas pour la sauver». Voilà ce qu’écrivit l’Empereur Alexandre III en 1881, encore sous l’impression fraîche de la catastrophe du premier mars, à l’Empereur François-Joseph. Le règne de l’Empereur Alexandre III fut une époque d’apaisement intérieur;la révolution se mit à couvert. Rapidement, la Russie reprit des forces, l’énergie revint. Mais il ne s’agissait que du calme avant la tempête. L’union consciente des forces sociales autour du Tsar pour sauver la «société chrétienne» n’eut pas lieu!
La tempête reprit avec une force nouvelle avec le règne du fils de l’Empereur Alexandre. Il ne faut toutefois pas s’imaginer que la révolution bénéficiait de cadres puissants à l’époque de Nicolas II:ils étaient infimes par comparaison à la puissance de l’État russe. Le malheur résida en ce qu’au sein de la société disparaissait avec une vitesse menaçante la capacité de s’opposer au poison de la révolution, et le souhait même de manifester quelque opposition s’éteignit. Elle était malade, la Russie. Le processus de la maladie se développait à vue d’œil. Était-ce une maladie mortelle? Hélas! Même les cœurs les plus vaillants n’offrirent aucune aide! Et le grandiose chambardement de 1905 ne fournit aucun impact salutaire.
«Les gens devenaient des bêtes, des bêtes vicieuses, implacables, indomptables sinon par les armes. Les fusils et les mitrailleuses commencèrent à crépiter… Et dans les vieilles églises de la capitale russe, nous priions dans le vacarme des fusillades, comme dans une ville assiégée…», écrivait l’Archevêque Nikon dans les «Feuillets de la Trinité», à l’occasion du Nouvel An 1906. «Ainsi se termina l’année, cette année noire, cette année de ténèbres, cette année ignominieuse, cette année de grande affliction et de colère divine… Qu’endura le malheureux cœur russe? Quelles épreuves traversa le cœur de notre Tsar bon, doux et débordant d’amour, notre Tsar qui endura tant de souffrance , en réalité, un martyre? Ces tourments qui ravagèrent son cœur ne furent-ils pas plus accablants encore que ceux du Grand et Juste Job de l’Ancien Testament, qui endura lui aussi de longues souffrances? Seigneur, jusque quand?! Serait-il possible que la fiole de Ta colère ne fût pas encore vide? Ou s’abattra-t-elle encore sur nous Ta main qui punit? Oh, épée de Dieu! Quand t’apaiseras-tu? Quand rentreras-tu dans ton fourreau? Déjà s’écoulent les rivières de sang et les ruisseaux de larmes, déjà s’élèvent les gémissements des veuves désemparées et des malheureux petits orphelins:par ce sang, par ces larmes, par ces gémissements, aie pitié, Seigneur de notre Rus’ si pécheresse!… Ne Te souviens pas de nos fautes, baisse Ta main qui châtie, rentre Ton épée dans son fourreau, souviens-Toi de Ta miséricorde d’antan et prends en pitié notre malheureuse Patrie! Que Ta force se lève et vienne nous sauver!» Voilà comment s’émut ce bon fils de l’Église devant les troubles de 1905-1906. Mais ce ne fut pas ainsi que la société russe comprit cette terrible leçon. Elle ne comprit pas les signes de la colère de Dieu! Et de toutes façons, elle pensait peu à Dieu.
Une nouvelle période de prospérité commença, plus brillante encore que celle qui prévalut sous l’Empereur Alexandre III. Mais cette miséricorde divine ne mena pas au salut, et ils ne firent pas réfléchir la société russe, ces dons divins qui pleuvaient à nouveau sur la Russie. La société n’ouvrit pas les yeux, elle ne guérit pas de l’ivresse révolutionnaire. Elle n’avait rien appris:on ne vit pas se former un front conservateur uni autour du pouvoir du gouvernement, alors que la dernière heure avait sonné. L’antithèse ‘nous’ et ‘eux’ conservait toute sa force. La vague d’opposition se déploya de manière fabuleuse;les «gens les meilleurs» étaient prêts à aller aussi loin qu’il le fallait dans le sens de la conciliation avec la révolution;il fallait surtout ne pas se trouver aux côtés du Gouvernement du Tsar.

C’est dans les jours de février que la Russie subit le paroxysme destructeur et mortel de la fièvre révolutionnaire. Les désordres qui survinrent à Petersbourg ne représentaient pas un danger en soi. Ils auraient pu être réprimés relativement facilement. Des interruptions peu importantes dans la livraison de denrées alimentaires prirent de l’ampleur dans les imaginations déjà enflammées de la société au point de donner à la société le droit de «descendre dans la rue» afin d’exiger du pain. Les circonstances objectives ne correspondaient pas à ces «émeutes des affamés»:la Russie en général, et d’autant plus Saint-Pétersbourg ne vivait pas plus mal, et peut-être mieux qu’avant la guerre. Une évaluation sobre de la situation, effectuée par le regard d’un administrateur expérimenté, aurait suggéré facilement les mesures indispensables dans pareils cas et qui sont normalement mise en œuvre spontanément par l’instinct de conservation de tout gouvernement. Toutefois, la Russie était arrivée au point où son instinct de conservation avait cessé de fonctionner:on ne trouva pas les forces de l’ordre, policières ou militaires minimes capables d’écraser dans l’œuf la rébellion qui s’abattit impitoyablement sur la vie russe au moment où la Russie était plus proche que jamais de remporter la guerre. Dans une sorte d’extase maladive de rébellion frénétique, la Russie devint soudainement folle et une fraction d’instant, la rébellion de traîtres s’orna aux yeux de la société de l’auréole de la «révolution», devant laquelle s’inclinèrent avec impuissance les forces policières et militaires. Le Tsar fut quasiment le seul dont la conscience nationale ne se troubla pas. Sa santé spirituelle n’était en rien affectée par les tendances corruptrices de son temps. Il continua à voir les choses simplement et clairement. Dans la capitale, à l’apogée de la guerre, la Grande Guerre, dont l’issue devait déterminer le destin du monde, éclatait une émeute de rue! Il eût fallu la réprimer sur place, avec une implacabilité instantanée, qui dans pareils cas est l’unique méthode qui garantit des pertes de sang minimales. Pour le Tsar, c’était très clair, comme était aussi clair pour lui, lors de confrontations antérieures avec l’opinion publique, qu’en temps de guerre, et de plus à la veille de la victoire finale sur l’ennemi, il est exclu de s’occuper de réformes organiques intérieures qui affaiblissaient le pouvoir régnant. Le Tsar était au front, à la tête de l’armée qui demeurait soumise. Il lui suffisait dès lors, dirait-on, de mettre un terme à cette émeute! Mais pour cela, il eût fallu que ce qui se produisait dans la capitale fût perçu par les forces gouvernementales et sociales à la tête de la Russie, précisément comme une émeute. Pour cela, il eût été nécessaire que le Tsar puisse aller maîtriser l’émeute dans la capitale, en tant que Tsar de Toutes les Russie, sauvant la Patrie de l’ennemi intérieur sous la forme d’une émeute de la canaille qui menaçait l’existence du pays!
Il n’en fut pas ainsi.Entre la canaille en rébellion et le Tsar existait une barrière séparant le pays de son Guide, son Tsar Oint de Dieu. Et l’émeute se transforma non pas en groupes isolés, en gens séparés;elle prit l’aspect d’une coalition d’une ampleur grandiose rassemblant des gens de toutes les qualités, de toutes les orientations de pensée qu’unissait non l’idée de former bloc autour du Tsar afin de défendre le pays, mais au contraire, l’idée d’empêcher le Tsar de manifester sa volonté de pouvoir, l’idée, terrible à dire, de sauver le pays du Tsar et de sa Famille. (A suivre)

Geronda Joseph de Vatopedi. La Nature de l’Église 3

Le site Pemptousia, lié au Saint et Grand Monastère de Vatopedi, avait mis en ligne dans ses pages russes une série de quatre textes, intitulés «La Nature de l’Église», du Saint Geronda Joseph de Vatopedi, Père spirituel de la communauté de ce monastère et fils spirituel du Saint Geronda Joseph l’Hésychaste. Très récemment, la section russe du site a été supprimée sans explication. Heureusement, ces textes avaient été repris entretemps par le site Odigitria.by. Il s’agit d’extraits du livre « De la Mort à la Vie ». Voici la troisième des quatre parties. Les autres se trouvent ici.

La tradition relative à la mission de l’Église a été transmise des fondateurs de l’Église, à travers les Apôtres, jusqu’à nous : planter et cultiver dans les âmes des gens la perception et la conscience de ce que chaque membre de l’Église est une personne éternelle, universelle, divino-humaine, et donc frère ou sœur de chaque être humain. Voilà l’objectif de l’Église et c’est le Christ qui l’y a introduit. Tout autre but ne vient pas du Christ, mais de notre ennemi.
Pour que notre Église locale soit synodale, il convient de mettre fidèlement en œuvre les méthodes inhérentes à la divino-humanité: les vertus et les labeurs divins. Comme les saints apôtres les utilisaient toujours, après les avoir reçus du Seigneur, et à leur suite, leurs héritiers, les grands héros christophores de l’ascèse. Leurs vertus divino-humaines étaient organiquement liées et interdépendantes; quand une vertu en engendrait une autre, elles se renforçaient mutuellement. Lorsque se manifestent les impulsions du vieil homme, modèle de l’homme terrestre, ces passions destructrices, les mauvais raisonnements, et les perversions, alors, les fidèles doivent opposer à ces commandements viciés du péché, la masse des vertus créées par l’image de l’homme céleste, ce modèle authentique dont nous sommes revêtus. La première de nos responsabilités, les responsabilités des êtres pareils à Dieu, est la foi en Christ, une foi sans retenue ni compromis. Si nous nous en tenons à cette foi avec l’abnégation qui l’accompagne, cela signifie que nous servons le Christ, nous Le vénérons, nous L’aimons pour tout ce qui arrive en notre vie. La vertu divino-humaine suivante, dans le contexte de nos obligations, est la prière et le jeûne. Cette vertu doit faire partie du mode de vie des Orthodoxes, de la vie dans toutes ses manifestations, pour devenir l’âme de son âme, car elle unit directement avec le Christ Sauveur, Qui le jura Lui-même : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais que le pécheur se détourne de sa voie et qu’il vive (Ez.33,11). Jeûne et prière doivent être accomplis non par chacun isolément, mais en l’Église; ils doivent s’accomplir en tous. Jeûne et prière, en effet, ne constituaient-ils pas l’exigence principale requise par Dieu de la part de nos ancêtres, lorsqu’Il les appelait au repentir ? Ne s’agissait-il pas là de manifestations actives du repentir? Ne furent-ils pas mis en œuvre en toutes les périodes de l’histoire par les héros de l’ascèse qui s’efforçaient de restaurer leur lien avec Dieu qu’ils servaient?
Une autre vertu conciliaire, sceau de la vérité chrétienne, est l’amour. Cette vertu divino-humaine est accessible en tous temps, à tous. Elle ne connaît ni frontière ni mesure, elle est plutôt une expiration d’une caractéristique divino-humaine, car Dieu Lui-même est et Se nomme amour, et même ‘tout-amour’. Il est pareil à la lumière du soleil qui se déverse sur tous sans discrimination. Le Dieu Très Bon prend soin de nous tous et nous fait tous bénéficier de Sa bonté, y compris les pécheurs, même s’Il préfère le juste, selon la loi de la similarité. Il convient de faire croître cet amour divino-humain dans notre nature ; il se distinguera de tout autre amour, de ce que nous nommons amour, de l’amour relatif, de l’amour égoïste et de l’amour du gain. L’amour du christ embrasse toujours tous, il est toujours désintéressé, toujours il donne, jamais il ne reçoit ni ne demande. Dans son hymne merveilleuse, Paul le Théophore chante les louanges de l’amour comme personne, car personne ne vécut l’expérience de cette vertu dans toute sa plénitude comme il le fit.
La douceur et l’humilité sont d’autres vertus divino-humaines. Seul un cœur doux peut calmer l’homme troublé et agité par l’inquiétude. Toute autre intervention serait surtout vaine. La douceur envers tous est une obligation pour chaque Chrétien, qui dans chacune de ses prières appelle de tout son cœur le Seigneur doux et humble. Selon nos Saints Pères, douceur et humilité ne sont pas seulement ces vertus par lesquelles nous chassons le mal qui s’y oppose, mais l’essence même de la responsabilité «christologique», c’est-à-dire qui découle de l’existence de l’Image Prototype, le Chef de notre salut, notre Père, pour autant que nous Lui attribuions un nom. Que signifierait le terme «chrétien», sinon que nous sommes héritiers du Christ et avons un seul Père ?

Photo:Pemptousia

Dès lors, si notre Père, comme Il Se confessa en toute simplicité, est doux et humble de cœur (Mat.11,29), nous devons revêtir ces mêmes traits, afin qu’on ne nous compte pas parmi les enfants illégitimes, mais parmi les fils (Heb.12,8). Rien de plus naturel pour le fils que d’être semblable au père. Par conséquence, le devoir du Chrétien consiste à être doux et humble de cœur, et non l’adoption d’une attitude extérieure.
En nous dévoilant Son caractère, Sa douceur et Son humilité de cœur, le Seigneur nous a promis que si nous Le suivons dans cette voie, nous trouverons la paix dans nos âmes (Mat.11.29), ce qui est tellement important et nécessaire en nos temps de troubles. Par Sa kénose, le Seigneur nous a montré le dernier niveau de l’humilité, qui était inaccessible et jamais n’aurait été concevable par une créature naturelle. Qui aujourd’hui se justifie en avouant ne pas être humble?
Ensuite, le niveau suivant de l’ascension vers les promesses divines est l’a retenue, la longanimité, qui supporte tout et pardonne tout. «J’ai attendu le Seigneur dans une vive attente, et il a fait attention à moi. Et il a exaucé mon oraison, et il m’a tiré du lac de misère et du bourbier fangeux; et il a établi mes pieds sur le roc, et il a dirigé mes pas».(PS. 39,1-3)1
Alors, l’homme endure le mal, ne répond pas au mal par le mal, magnanimement il pardonne la calomnie, la diffamation et même les blessures. Tout cela fait partie du Christ, «qui, injurié, ne rendait point d’injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait au Juste Juge»(1Pi.2,23). Futile, le monde n’endure rien, il ne supporte pas les gens christophores, ceux qui subissent avec patience. Il les dénigre, et les juge hypocrites, car il ne supporte pas de se voir inférieur à eux. (A suivre)
Traduit du russe
Source.

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (9)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la neuvième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Le regard intérieur, capable de voir «spirituellement», découvrait tout autre chose. Dans cette perspective «mystique», le progrès socio-politique était chose secondaire, superficielle, parasite. Chaque succès dans cette direction, atteint au cours du règne de l’Empereur Nicolas II, furent les derniers rejaillissements d’une énorme vague spirituelle, qui retombait, et qui en son temps prit la terre de Russie, partie de rien, et l’éleva progressivement jusqu’à une gloire et une grandeur sans précédent, et maintenant la laissait s’écraser comme se dissipe l’écume. Cette dévastation spirituelle de la Russie, le Souverain la percevait directement dans son ressenti spirituel. N’était-il pas lui-même, intégralement, un fils de la Russie spirituelle? Il lui vouait tout son intérêt. Mais cet intérêt était devenu étranger, incompréhensible ou peu accessible, même à ses plus proches collaborateurs. Pour lui, par exemple, la question de la glorification de Saint Ioann de Tobolsk fut un événement d’une importance exceptionnelle, alors que pour l’artisan principal de la mise en œuvre des réformes stolypiniennes, V.I. Gourko, un homme de droite intelligent, honnête, ce n’était qu’une futilité dont la défense se résumait à une manifestation de l’arbitraire mesquin du Tsar! Ce fut «à tout le moins, une décision arbitraire» qui provoqua seulement, selon Gourko, la juste indignation «tant de la société que des hiérarques de l’Église».

Tsar Fiodor I Ivanovitch

Oui, le Tsar n’était plus contemporain de la Russie. Le Tsar continuait effectivement à être une homme en union d’esprit avec le Tsar Fiodor Ivanovitch, que, soit dit en passant, les descendants étaient prêt à vénérer comme un saint. Il est vrai qu’à la différence du fils débile d’Ivan le Terrible, il était brillant, dans la «profession» de Tsar, et digne successeur de ses ancêtres ainsi que fidèle continuateur de leur tradition. Mais ce n’est pas la «profession» de dirigeant suprême qui donnait sens à sa vie. C’était quelque chose de plus grand, de plus élevé; c’est qu’il était apparenté aux derniers porteurs de la couronne des Riourikides: son appartenance à l’Église et la conscience des obligations qui en découlaient. Ce sentiment vivant d’appartenir intégralement à l’Église devait rendre parfois sa «profession» de Tsar bien lourde, en cette période où la société désertait l’Église. Comme il eût été confortable d’y renoncer! Il semble qu’il en rêva parfois. Mais justement, ce sentiment d’appartenance à l’Église excluait pour lui, non seulement toute possibilité de «désertion», mais aussi la simple infidélité à son haut rang. Le Tsar ne se satisfit pas de remplir intelligemment et avec talent ses responsabilités de Tsar, il accomplissait «l’obédience» de son titre, d’autant plus difficile que devenait de plus en plus claire et franche la signification de ces mains qui bousculaient sa couronne, et que s’avérait de plus en plus évidente l’incapacité de la société russe de reprendre ses esprits, de guérir de la fièvre de l’orgueil civil qui l’avait prise et rendue indifférente à la question de protéger la couronne du Tsar de ces mains profanatrices. Ce fut lors de la cession de la première Douma que se produisit la première rencontre avec le peuple au cours de laquelle fut révélée ouvertement la solitude du Tsar, son abandon par le peuple, son inutilité pour ce dernier. Quoi qu’on en dise, le peuple envoya ses représentants à la Douma, et elle exprima l’opinion du peuple. Voici comment le Comte Olsoufiev décrivit l’entrée officielle de la représentation du peuple au Palais d’Hiver (le 27 avril/10 mai 1906):

Ouverture de la Première Douma d’Etat

«Je fus sidéré par l’aspect du Souverain. La couleur de son visage était inhabituelle: une sorte de jaune cadavérique. Son regard immobile était fixé droit devant lui, légèrement vers le haut. Visiblement, à l’intérieur, il souffrait. Le long office religieux réchauffa progressivement les membres de la Douma présents. Les prières s’élevèrent. Lors du souhait de longue vie, un sentiment profond saisit de nombreux participants. A la fin de la célébration, le Souverain et la Tsaritsa vénérèrent la Croix. Le clergé et la famille impériale allèrent prendre la place qui leur était assignée autour du trône. Le mouvement général ne facilita pas cette mise en place. Pendant ce temps, le Souverain restait debout près du trône. Dans la salle, tous les regards étaient tournés vers lui, qui se tenait isolé. La tension montait perceptiblement. Pendant une demi-minute, il demeura immobile, pâle, au début, il était concentré jusqu’à en souffrir. Finalement, il franchit les marches d’un pas lent, tourna le visage vers les participants et soulignant solennellement par la lenteur du mouvement la signification symbolique du geste, il «s’assit sur le trône». Pendant une demi-minute, il resta assis, immobile et silencieux, prenant légèrement appui sur le bras gauche du trône. La salle était figée dans l’attente… Le Ministre de la Cour s’avança auprès du Souverain et lui remit un document. Le Souverain se leva et commença la lecture… On voyait que le Souverain s’efforçait de lire avec retenue, s’interdisant l’expression de toute émotion. Une légère accentuation de l’intonation souligna les mots «les gens les meilleurs», «je préserverai inflexiblement cette institution donnée par moi», «la paysannerie chère à mon cœur». Je conserve particulièrement en moi le souvenir de la mention du jeune Héritier… Finalement, les dernières paroles résonnèrent, prononcées distinctement: «Dieu me vienne en aide, ainsi qu’à vous».
La cérémonie était terminée. Un énorme «hourra!» éclata dans la salle et s’unit aux sons de l’hymne exécuté par l’orchestre et les chœurs. Le Souverain, accompagné de la famille impériale et de la Cour, prit le chemin de l’intérieur du Palais, répondant d’une légère inclinaison de la tête aux salutations venues de droite et … de gauche».
Lorsqu’éclata la seconde révolution, il n’y eut pas de rencontre entre le Tsar et le peuple. A ce moment, le Tsar s’avéra être vraiment seul, même face à ses plus proches collaborateurs! Il est difficile de s’imaginer situation plus tragique que celle du Tsar immédiatement avant la révolution et au cours de ses premiers jours. Alors, le Souverain avait cessé d’être le Tsar. Il était un simple «Chrétien». Il pouvait souffrir de la grossièreté, de l’intrusion, du manque de tact qui l’entourait, mais déjà, son âme était calme: il portait sa croix, que Dieu avait posée sur lui. Il suffit de se souvenir de tout ce que nous venons de rappeler ci-dessus au sujet de la nature du pouvoir du Tsar, et combien Nicolas II comprenait celle-ci, pour déceler toute l’horreur dont il dût faire l’expérience devant la perspective de l’abandon forcé de son poste face à l’offensive révolutionnaire… Et nous pouvons en être convaincus: si les révolutionnaires avaient parlé avec lui, sans tous ces hommes de paille, jamais on n’aurait parlé d’abdication, jamais il n’y aurait eu de révolution russe «non sanglante». Ce ne furent pas les révolutionnaires qui arrachèrent la couronne du Tsar, mais les généraux et les dignitaires. Les Grands-Ducs baissèrent pavillon devant la Douma embarquée sur la voie de la révolution, et à nouveau, devant quasiment l’entièreté de la Douma, pas uniquement devant son aile radicale. Milioukov a eu raison d’intituler le premier chapitre de son «Histoire de la deuxième révolution russe»: «La quatrième Douma d’État dépose la monarchie». «Ce que je crains, c’est ce qui m’arrive; Ce que je redoute, c’est ce qui m’atteint»(Job 3,25).
Voilà comment le Tsar aurait pu comprendre le sens des paroles du Saint et Juste Job, paroles répétées tellement souvent au cours de sa vie, dans le martyre d’un pénible pressentiment. Nous devons toutefois nous ébahir devant quelle maîtrise de soi, quelle retenue, quelle sagesse propres au comportement du Tsar. Auparavant, jamais il n’avait fait de distinction entre ses intérêts et ceux du pays. Maintenant encore, il était prêt à devenir victime sacrificielle et expiatrice pour le salut de la Russie. Cette croix, il en avait eu la prescience en des temps plus prospères de sa vie. Il l’accueillit avec calme et fermeté. Il pensa tout du point de vue des intérêts de la Russie, quand survint l’abdication. Autour de lui, tous avaient perdu la tête, tous agissaient à la hâte et inconsidérément. Seul le Tsar restait ferme, concentré, réfléchi. (A suivre)

Traduit du russe

Geronda Joseph de Vatopedi. La Nature de l’Église 2

Le site Pemptousia, lié au Saint et Grand Monastère de Vatopedi, avait mis en ligne dans ses pages russes une série de quatre textes, intitulés «La Nature de l’Église», du Saint Geronda Joseph de Vatopedi, Père spirituel de la communauté de ce monastère et fils spirituel du Saint Geronda Joseph l’Hésychaste. Très récemment, la section russe du site a été supprimée sans explication. Heureusement, ces textes avaient été repris entretemps par le site Odigitria.by. Il s’agit d’extraits du livre « De la Mort à la Vie ». Voici la seconde des quatre parties. Les autres se trouvent ici.

L’Église est une.
Il n’est pas d’autre Église qu’une Église du Christ, dont elle est le Corps et le Christ ne S’en séparera jamais. L’unité du genre humain, jadis brisée par la chute et le péché, fut restaurée dans le Christ incarné. Au moyen du Corps du Christ, l’Église, un mode d’existence entièrement nouveau, fut introduit. La fonction principale de l’Église dans le monde est de rassembler les hommes et femmes dispersés et disséminés et de les réunir en une unité organique et vivante dans le Christ.
L’unité de l’Église est à la fois le début et la fin de son existence. C’est son fondement et son but, sa donnée originelle et son problème qui exige d’être résolu. L’unité d’esprit fut donnée dès l’origine, mais elle doit être préservée et prolongée par l’union du monde (cf.Eph.4,3) à travers d’incessants efforts de foi et d’amour dans le Christ, et dans la communion du Saint-Esprit.
La catholicité1 de l’Église est également une donnée. La catholicité du Corps est déjà prédéterminée par l’unité de son Chef et du Consolateur. La pleine catholicité induit une transfiguration complète de la vie humaine, qui se réalise au moyen d’efforts spirituels, à travers l’acquisition de l’amour et de l’abnégation.
Par le mystère de l’économie divine, Dieu le Verbe nous ouvrit la voie vers la Divinité Trine. Dans ce mystère divino-humain, dans lequel fut accomplie l’économie divine, tout vient à exister et à être «du Père, à travers le Fils, dans l’Esprit-Saint». Voilà la loi primordiale du corps divino-humain de l’Église, le but suprême tant de sa vie que de la vie de chacun de ses membres, et par conséquent, vie authentique et salut, sont la vie dans la Sainte Trinité, notre Dieu un. Cela fut incarné dans l’Église, Corps du Christ, par la crucifixion, la Résurrection et l’Ascension de notre Seigneur. Au moyen de sa grâce, le Seigneur transfigure l’homme ancien en homme nouveau, lui donne la force pour la vie nouvelle.

En s’incarnant, Dieu le Verbe prit un corps humain et accomplit tout le mystère de l’économie divine, ainsi que le salut du monde à travers ce corps et dans ce corps. L’Église devint Son corps, dans lequel s’accomplit en permanence le mystère du salut du monde, délivré du péché, de la mort et du diable. La promesse du Nouveau Testament consiste en un monde qui fut proclamé à tous, proches et lointains. Il s’agit encore et toujours de l’unique véritable promesse vivante faite aux témoins du Seigneur qui vécurent deux mille ans avant nous; elle est faite à ceux qui vivent aujourd’hui, et à tous les gens et tous les peuples de toutes les époques. De la sorte qu’à travers Jésus Christ, tous les hommes et toutes les femmes, même les juifs, même ceux qui ne connaissent pas Dieu, ont accès au Père dans un même esprit, dans la mesure où c’est uniquement par le Christ que l’on arrive au Père. Dès lors, le salut authentique, c’est la vie dans la Très Sainte Trinité.

Photo: Pemptousia.

Dans l’Église, tout ce qui est divino-humain est trine et à travers le Dieu-homme, tout ce qui appartient à l’Église conduit à la Divinité Trine. « Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu. Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ Lui-même étant la pierre angulaire. En Lui tout l’édifice, bien coordonné, s’élève pour être un temple saint dans le Seigneur. En Lui vous êtes aussi édifiés pour être une habitation de Dieu en Esprit.»(Eph.2,19-22). La vie de l’Église est toujours collégiale, avec tous les saints (Eph.3,18). C’est pourquoi, dans tous ses efforts évangéliques et ses exploits ascétiques, l’homme prend appui sur les saints, sur leur aide, leur intercession, il est concitoyen des saints.
Le chemin vers l’unité divino-humaine de tous les hommes en Christ est tracé par l’Église, à travers les Saints Mystères, et les activités divino-humaines que sont les exploits ascétiques et les actes bons. Les héros de cette solennelle activité sont tous les saints moines qui au cours des siècles à travers leurs multiples podvigs ont complètement rejeté le vieil homme, corrompu par la séduction de la luxure, et revêtu l’homme nouveau, créé selon Dieu. La raison en est leur vie en Christ ; ils ont imité le Christ, dans la mesure où ils se sont approprié le modèle, l’image céleste, le regard fixé sur leur Maître, Jésus, Qui vécut la foi jusqu’à sa perfection. Au moyen de podvigs concrets dans les vertus divino-humaines, la foi, la prière, le jeûne, l’amour, la douceur, la miséricorde, la compassion, la charité, l’homme se fortifie dans l’unité, protège la sainteté, par sa pratique ; ensemble avec les autres membres de l’Église, Corps du Christ, il fait l’expérience de sa rencontre personnelle avec son Image Originelle, le Christ.
L’Église en tant qu’hypostase du Dieu-Homme, le Christ, est un organisme divino-humain, et pas une institution humaine. L’Église est indivisible comme la Personne de son Fondateur, comme Son Corps. C’est pourquoi nous répétons que la division de l’Église, organisme divino-humain insécable en petites organisations nationales, est une erreur immense. Et nous, les Athonites, en cette dernière heure, alors que les fondements de la vie sociale sont ébranlés, demandons à la hiérarchie de cesser de servir l’idée de nationalisme (car ce sont eux, nos pasteurs), et de devenir les militants authentiques de l’Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique (A suivre)
Traduit du russe
Source.

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (8)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la huitième partie. Les précédentes se trouvent ici.

C’était le cas de Stolypine. Il ressentait parfois dans sa grande âme ce malaise qui soufflait sur la Russie, mais en tant qu’homme confronté aux affaires et aux luttes pratiques, il n’approfondit pas ces pressentiments, les chassa hors de lui et continua son travail enthousiaste sur le seul plan politique. Et ici, évidemment, il n’était pas à l’unisson avec le Souverain… La position de Stolypine était claire. La Russie était mûre pour une grande prospérité et la gloire, ou, plus exactement, elle avait atteint la maturité suffisante pour faire son entrée définitive dans une nouvelle et brillante phase de son existence mondiale. De quoi avait-elle besoin pour cela? Un laps de temps relativement court qui devait être utilisé à la transformation de son éducation politique. Cette rééducation fut accomplie et finalisée sous Stolypine. D’un côté, la Russie était un pays constitué de petites propriétés, débarrassé de la maladie des ‘communautés rurales’, et où commençait à se manifester la conscience du droit individuel, entrepreneurial et juridique. De l’autre côté, au sein des classes possédantes, on apprenait et on s’adaptait progressivement à une forme de vie civile active et consciente fondée sur les principes d’une liberté raisonnable. Nonobstant tous ses défauts, la Douma d’État servait, au yeux de Stolypine, d’excellente école, qui d’une part portait des fruits utiles et d’autre part offrait un appareil de contrôle sur la bureaucratie. Stolypine pensait que les excès qui empoisonnaient les activités de la Douma, s’estomperaient progressivement, comme le font les maladies d’enfance. Il considérait déjà à cet égard que l’Acte du 3 juin était un succès très positif. Peu de temps avant sa mort, il rêvait que Dieu accorde à la Russie encore quelques années de paix. Le défunt Premier Ministre adressa une lettre mentionnant ces pensées et souhaits au Ministre des Affaires Étrangères Izvolski. Ce programme de Stolypine, sur un plan «dépourvu de tout mysticisme!» paraissait juste et très convaincant. Il le captivait, engloutissant toutes ses forces. Il était cet idéal dont l’aspiration elle-même constituait une nouvelle idéologie politique en Russie. De cette idéologie devait naître une nouvelle Russie Stolypinienne. Et d’une manière ou d’une autre, le vieux Tsar de Russie occupait en elle une place nouvelle! Le Tsar continuait, il est vrai, à être le centre de tout, formellement. Non seulement aucune loi ne pouvait entrer en vigueur sans sa ratification, mais tout l’appareil du gouvernement demeurait entre ses mains. Les secteurs les plus importants de la vie du peuple relevaient entièrement de sa compétence, les institutions représentatives en étant écartées. L’Église et l’armée vivaient tel qu’elles l’avaient fait depuis la première révolution. Mais le lien intérieur unissant le Tsar à la Russie s’amenuisait progressivement, et finit par disparaître. La Russie était visiblement sortie de l’emprise du Tsar; le poids du pouvoir du Tsar ne se faisait plus sentir. Et au plus ce pouvoir agissait prudemment, au moins il faisait sentir sa rigueur sur la société, au plus cette dernière s’irritait des manifestations du pouvoir envers elle.
Et nous passons ici à une autre dimension cachée, dont la découverte expose un fait lourd et honteux. Pendant que la Russie vécut dans la conscience de ses obligations traditionnelles, liées au servage, le nœud du servage et de la servitude demeurait serré, et la Russie était intérieurement forte. Mais à mesure qu’elle goûta du fruit de la liberté civile, elle perdit irrésistiblement sa force intérieure et devint la victime du libre arbitre, de l’anarchie, de la rébellion. C’est une grande chose que la liberté civile! Mais elle présuppose la capacité et la préparation à la libre soumission. Les Tsars russes, de règne en règne, firent généreusement don de libertés civiles à la Russie. De façon extraordinairement systématique, avec amour et persévérance, depuis déjà bien avant Alexandre II, ils les avaient plantées de leur propre autorité dans leur pays, recourant parfois à la force, s’appuyant sur le capital de loyauté et d’obéissance inhérent à leurs sujets légué par la Rus’ Moscovite à la Russie Pétersbourgeoise. Et ils avaient atteint progressivement de grandioses résultats. La Russie croissait comme une levure. Nous avons déjà souligné l’ampleur de ses succès civils. Finalement, le moment arriva où les derniers restes du servage furent abolis. Ce fut un élément remarquable des réformes de Stolypine, qui n’étaient pas simplement des réformes techniques agraires, mais qui signifiaient une seconde et authentique libération des paysans de la dépendance d’un lien de servitude de classe, ainsi que leur transformation en citoyens aux droits égaux, vivant selon les règles générales du droit civil, en tant que propriétaires libres.
Mais ce fut une tragédie car aux yeux de la Russie «libre», le Tsar ne paraissait plus nécessaire! Il est vrai qu’auparavant déjà, il avait cessé d’être nécessaire à cette masse sombre des paysans des communes, qui, contrairement à la logique, continuèrent à exister, dans le contexte d’une Russie civilement libre, sur base des principes obsolètes des communes nées de la redistribution des terres à l’époque où subsistait en partie le servage. La réforme de Stolypine avait pour tâche immédiate de créer un nouveau paysan-propriétaire, libre d’occuper une part des terres groupées dans le cadre des anciennes communes, et qui attendait avec une obstination extatique qu’une révolution leur redistribua les terres; celle-ci se faisant attendre, ils se convainquirent qu’ils allaient la recevoir de la part du Tsar.
Mais nous le répétons, tout cela recelait malheur, honte et troubles, qui furent révélés dans le processus de dévoilement du mystère de l’histoire de Russie: le principe de la liberté civile ne pouvait vivre aux côtés des us et coutumes russes au sein de l’antique conscience empreinte d’allégeance, et de religion, orthodoxe. La tragédie russe résida en ce que l’essor civil de la Russie fut payé au prix de l’abandon du Tsar et de l’Église par l’homme russe. La Grande Russie Libre ne voulait pas continuer à être la Sainte Rus’. La raisonnable liberté se transforma dans le cerveau et l’âme de l’homme russe en rejet de la discipline spirituelle, refroidissement envers l’Église et mépris du Tsar. Avec l’essor civil de la Russie, le Tsar était devenu spirituellement et psychologiquement superflu. Il était devenu inutile à la Russie libre. Disparu, le respect dû à son pouvoir, disparu le lien intérieur avec lui, disparue sa place à l’intérieur de chacun. Et au plus près on se trouvait du trône, au plus haut de l’échelle culturelle, au plus grands la prospérité et le développement intellectuels, au plus étourdissant était le gouffre qui s’ouvrait entre le Tsar et ses sujets. Ceci seulement peut expliquer le fait que constitue le vide qui s’était formé autour du Tsar au moment de la révolution. N’oublions pas que si l’Acte du 17 octobre fut arraché au Souverain au prix d’une grande souffrance, l’Acte d’abdication lui fut littéralement extorqué. Le Tsar n’avait pas perdu la tête aux premiers signaux de la révolution. En dépit de toute sa douceur et sa bonté, il était prêt, et l’avait toujours été, à intervenir avec toute la rigueur nécessaire face à la «sédition». Mais il avait les mains liées. Pire, il fut abandonné. Au lieu d’aide, il trouva non seulement lâcheté et trahison, comme il l’écrivit amèrement à ses proches, mais une chose pire qui tenait en son pouvoir ceux qui n’étaient ni lâches ni traîtres. Ce ne furent ni la lâcheté, ni la traîtrise qui dictèrent à Alekseev et au Grand Duc Nicolas Nikolaevitch les propos insistants qu’ils adressèrent au Tsar, exigeant son abdication. C’était la manifestation aiguë de la perception psychologique de l’inutilité du Tsar, qui s’était emparée de la Russie. Chacun agissait selon sa logique et avait sa propre compréhension de ce qui était nécessaire au salut et à la prospérité de la Russie. D’aucuns pouvaient faire preuve d’une grande intelligence, et même de sagesse dans la vision de l’État. Mais la crainte mystique devant le pouvoir du Tsar, cette conviction religieuse que le Tsar-Oint du Seigneur portait en lui la grâce de Dieu dont on ne pouvait se passer et la remplacer par les raisonnement, on en trouvait plus la trace. Elle avait disparu. Comment expliquer autrement la contestation unanime qui s’éleva plus tôt déjà contre la décision du Tsar d’assumer lui-même le commandement de l’armée? Chacun imaginait être lui-même en mesure de faire beaucoup mieux tout ce qu’était capable de faire le Gouvernement du Tsar! On peut dire cela non seulement des zemstvos sur lesquels pesait la tutelle relativement modeste du Ministère des Affaires Intérieures, mais aussi d’acteurs sociaux et politique très à droite, qui rejoignirent le bloc progressiste. Et on peut même le dire des ministres du Tsar, qui en venaient facilement à la conclusion qu’ils pourraient tout régler mieux que le Tsar.
Parlons maintenant des derniers jours de la Russie. Même lorsque l’horizon politique ne permettait de déceler aucun signe de la catastrophe qui se préparait, les éléments de celle-ci étaient déjà présents. D’une part, il y avait la Russie du «progrès», un progrès inouï, majestueux, progrès non seulement matériel et culturel, mais aussi civil. Cette dernière dimension était particulièrement de nature à provoquer une distorsion de la perspective. En effet, même Stolypine s’accommodait très bien de la révolution!… Il s’en accommodait non seulement sur le plan policier, mais aussi sur le plan politique! La Russie se développait, mûrissait, se renforçait dans sa nouvelle dimension civile. A condition de se débarrasser de la dimension «mystique» de la vie, on pouvait avec une certitude absolue affirmer: donnez vingt-cinq ans d’existence paisible à la Russie et elle sera invincible, elle sera devenue un pays de propriétaires conservateurs puissants et assurés contre le poison de la révolution… Ceci était correct dans une perspective socio-politique. (A suivre)

Traduit du russe.

L’Ukraine à vif.

Une fois n’est pas coutume, mais les circonstances rares générées par le projet d’élaboration, en Petite Russie et aux alentours, d’un pseudo-exarchat rassemblant des schismatiques de tous bords sous l’égide du Patriarcat Œcuménique, ont tendance à faire sortir les Orthodoxes de leurs gonds, même ceux qui, comme moi sont des Chrétiens Orthodoxes membres d’une Métropole « grecque » d’Europe occidentale, dépendante du Patriarcat Œcuménique. Sortons donc de nos gonds et cette fois, l’habituelle traduction sera remplacée par une petite revue des publications récentes sur le web, légèrement commentée.

Tout d’abord, notons que la provocation d’une nouvelle « Église autocéphale » s’est transformée subrepticement mais rapidement en un nouvel « exarchat » sous l’omophore de Constantinople, au grand dam, sans doute, de l’ex-clerc Philarète. Cela ressemble à un plan soigneusement mûri. Notons ensuite que tout cela coïncide avec l’assassinat récent du Président de l’ex-République Populaire de Donetsk, (devenue Malorossia en 2017) Alexandre Zakhartchenko, qui aurait vraisemblablement pu jouer un rôle dans certains développements de la situation.

Restons en Petite Russie avec Le Journal d’un Orthodoxe Ordinaire, puisque Gogol était malorussien, avec « Bon ! Eh bien, on relira un peu Gogol… » : « Certaines gens ont la rage de faire des vilenies à leur prochain, souvent sans aucune raison. Un monsieur haut gradé, des plus décoratifs, plaque à la poitrine, vous serre la main, vous tient des propos élevés, pour aussitôt vous faire en public une crasse, une crasse plus digne d’un gratte-papier que d’un monsieur portant plaque à la poitrine et tenant des propos élevés ; vous demeurez stupide, et ne pouvez que hausser les épaules. » Lire la suite sur le site.

Nous avions proposé il y a peu une analyse de la situation par Vladika Théodose, Vicaire de Sa Béatitude Mgr Onufre :  « Ukraine: le repentir plutôt que l’autocéphalie comme méthode de guérison du schisme »  « Vladika, une première question, très importante dans le contexte du jubilé qui vient de se dérouler et des événements intervenus ces derniers temps concernant l’Église Orthodoxe d’Ukraine : Le lien entre l’Église d’Ukraine et le Patriarcat de Moscou sont-ils réellement profonds, historiquement et du point de vue actuel? Concrètement, les Églises d’Ukraine et de Russie sont-elles des Églises différentes, presque antagonistes, comme disent les schismatiques?» Lire la suite sur le site.

Sur le site Russie Politics, de Carine Bechet Golovko, particulièrement recommandable pour ses analyses de la situation politique en Russie :  L’Ukraine au bord d’une guerre de religion qui semble servir certains intérêts   : «Le rythme des agressions contre l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou s’est accéléré depuis le Maïdan en 2014. En 4 ans, 50 églises ont été transférées par la violence et en toute illégalité du Patriarcat de Moscou à L’Église renégate de Filaret. En ce sens, les démarches du Patriarche de Constantinople ne peuvent qu’aggraver la situation, ce que vient de démontrer cette dernière prise par la violence, hier, de l’église orthodoxe de la région de Ivano-Frankovsk, faisant plusieurs blessés au passage. Dans tous les cas de ce genre, l’on note une collusion entre le groupe extrémiste Secteur droit, les forces de l’ordre et les renégats. Et aucune réaction sérieuse de la communauté internationale, qui laisse ces crimes se dérouler dans la plus grande indifférence. A moins que cela ne corresponde à certains intérêts». Lire la suite sur le site.

Orthodoxologie propose la traduction d’une analyse de Dimitry Marchenko,  journaliste, rédacteur du portail « Vie Orthodoxe » («Православная жизнь»), qui vit à Kiev :  Dimitry Martchenko : L’Ukraine au seuil de la catastrophe: ce que veulent vraiment les combattants de l’autocéphalie  :     «Les initiatives douteuses du Phanar en Ukraine deviennent de plus en plus déroutantes ; mais le Patriarche Bartholomée est-il vraiment libre dans ses actions ?
Dans de nombreuses publications consacrées à l’autocéphalie ukrainienne et aux Tomos correspondants, l’idée est exprimée que le Phanar, dans le but d’affirmer sa domination et son exclusivité dans le monde orthodoxe, a décidé de profiter d’une situation opportune en Ukraine, en l’utilisant comme une occasion de se déclarer « chef canonique » de toute l’orthodoxie ukrainienne, comme un leader « qui viendra et remettra de l’ordre »[1]. C’est précisément cet « ordre » que, selon lui, l’Église orthodoxe russe n’a pas été en mesure d’apporter sur son territoire canonique depuis plus de 25 ans.» Lire la suite sur le site.

Parlons d’Orthodoxie, blog de discussion du diocèse de Chersonèse du Patriarcat de Moscou titre « Le Grand Jeu anti-orthodoxe » son analyse qui résume les points-clés de la situation : «La manœuvre de Constantinople apparaît très astucieuse : soumis à une très forte pression nord-américaine pour, selon eux, « libérer l’Église ukrainienne de la main mise russe », il n’accorde pas l’autocéphalie aux juridictions schismatique (pseudo-patriarcat de Kiev/PK et Église orthodoxe autocéphale ukrainienne/EOAU aussi appelée ‘Église ukrainienne autocéphale’ (1)), mais va susciter la formation d’une nouvelle entité sous son obédience directe». Lire la suite sur le site.

Saint Materne avait proposé, moins récemment, mais très opportunément un rappel de la Grande Duchesse Maria Vladimirovna de Russie  : Le pouvoir dans l’Église et le schisme actuel «Les Canons qui confèrent à l’Église de Constantinople certains pouvoirs d’arbitrage des différends et de coordination des diverses fonctions dans l’Église découlent entièrement de conditions qui n’existent plus depuis plus de 500 ans.» Lire la suite sur le site.

Sous le titre Des prières pour monseigneur Onuphre , Chroniques de Pereslavl mettent en avant la noble personne de Vladika Onuphre, mais proposent également une réaction venant de la Sainte Montagne, celle du Père Higoumène du Monastère de Saint Paul qui soutient sans équivoque la pleine canonicité de l’Église Orthodoxe d’Ukraine dirigée par Vladika Onuphre. La rareté des réactions venant de l’Athos nous laisse un certain sentiment d’amertume. Pardon, Seigneur… «La situation générale dans notre monde se dégrade à vitesse vertigineuse. Outre la situation écologique absolument, fantastiquement désastreuse, il n’est pas de jours sans viols, coups de couteaux ou lynchages en Europe, de la part d’envahisseurs que tout encourage à se conduire comme des cochons, ou plus simplement, comme des pirates, comme les Huns, les Turcs, les Mongols, les Sarrazins. Seulement autrefois, les seigneurs mouraient pour nous, aujourd’hui, ce sont eux qui nous livrent. Quoique en l’occurrence, le mot de «seigneur» est beaucoup trop noble pour la bande d’usuriers, de mafieux et de pervers à l’œuvre de façon transnationale.» Lire la suite sur le site.

L’information fournie par les articles ci-dessus quand à l’inexorable montée de la violence engendrée par la mise en œuvre de la décision en cause et l’effroyable sentiment de division qui en découle rend absolument stupéfiant et surréaliste le titre de l’article proposé par Orthodoxie.com : Le patriarche œcuménique : « Nombreux sont ceux qui me prennent pour cible, mais j’ai la conscience tranquille ». «Recevant le jeudi 27 septembre, au Phanar, le métropolite de Patras, Chrysostome, et un groupe de fidèles de son diocèse, le patriarche œcuménique Bartholomée a évoqué le droit et le devoir du patriarcat œcuménique de proclamer l’autocéphalie à l’Église d’Ukraine». Lire la suite sur le site.

Comment peut-on avoir la conscience tranquille en pareilles circonstances, quand les combats ont commencé, quand s’annonce le pillage, quand l’ennemi s’active avec rage… avoir la conscience tranquille… Et le sang, s’il coule, sur qui retombera-t-il?

Avons-nous prié suffisamment depuis des années? Prions-nous suffisamment? Notre cœur saigne-t-il pour nos frères et sœurs de Petite Russie, de Syrie, d’Irak, d’Égypte, de Chine et de tous les endroits où ils sont persécutés? Puissent les prières de la Très Sainte Mère de Dieu, l’intercession et les torrents de larmes de tous les Saints et nos faibles prières être entendues par notre Seigneur Jésus Christ et la paix ramenée dans les foyers de discorde et particulièrement dans l’Église une, sainte catholique et apostolique… Amen