Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (10)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la dixième partie. Les précédentes se trouvent ici.

La Catastrophe.

Alexandre III

«Mon père tomba suite à une brèche, mais le coup porté contre lui le fut en réalité contre la société chrétienne. Elle mourra, si les forces sociales ne s’unissent pas pour la sauver». Voilà ce qu’écrivit l’Empereur Alexandre III en 1881, encore sous l’impression fraîche de la catastrophe du premier mars, à l’Empereur François-Joseph. Le règne de l’Empereur Alexandre III fut une époque d’apaisement intérieur;la révolution se mit à couvert. Rapidement, la Russie reprit des forces, l’énergie revint. Mais il ne s’agissait que du calme avant la tempête. L’union consciente des forces sociales autour du Tsar pour sauver la «société chrétienne» n’eut pas lieu!
La tempête reprit avec une force nouvelle avec le règne du fils de l’Empereur Alexandre. Il ne faut toutefois pas s’imaginer que la révolution bénéficiait de cadres puissants à l’époque de Nicolas II:ils étaient infimes par comparaison à la puissance de l’État russe. Le malheur résida en ce qu’au sein de la société disparaissait avec une vitesse menaçante la capacité de s’opposer au poison de la révolution, et le souhait même de manifester quelque opposition s’éteignit. Elle était malade, la Russie. Le processus de la maladie se développait à vue d’œil. Était-ce une maladie mortelle? Hélas! Même les cœurs les plus vaillants n’offrirent aucune aide! Et le grandiose chambardement de 1905 ne fournit aucun impact salutaire.
«Les gens devenaient des bêtes, des bêtes vicieuses, implacables, indomptables sinon par les armes. Les fusils et les mitrailleuses commencèrent à crépiter… Et dans les vieilles églises de la capitale russe, nous priions dans le vacarme des fusillades, comme dans une ville assiégée…», écrivait l’Archevêque Nikon dans les «Feuillets de la Trinité», à l’occasion du Nouvel An 1906. «Ainsi se termina l’année, cette année noire, cette année de ténèbres, cette année ignominieuse, cette année de grande affliction et de colère divine… Qu’endura le malheureux cœur russe? Quelles épreuves traversa le cœur de notre Tsar bon, doux et débordant d’amour, notre Tsar qui endura tant de souffrance , en réalité, un martyre? Ces tourments qui ravagèrent son cœur ne furent-ils pas plus accablants encore que ceux du Grand et Juste Job de l’Ancien Testament, qui endura lui aussi de longues souffrances? Seigneur, jusque quand?! Serait-il possible que la fiole de Ta colère ne fût pas encore vide? Ou s’abattra-t-elle encore sur nous Ta main qui punit? Oh, épée de Dieu! Quand t’apaiseras-tu? Quand rentreras-tu dans ton fourreau? Déjà s’écoulent les rivières de sang et les ruisseaux de larmes, déjà s’élèvent les gémissements des veuves désemparées et des malheureux petits orphelins:par ce sang, par ces larmes, par ces gémissements, aie pitié, Seigneur de notre Rus’ si pécheresse!… Ne Te souviens pas de nos fautes, baisse Ta main qui châtie, rentre Ton épée dans son fourreau, souviens-Toi de Ta miséricorde d’antan et prends en pitié notre malheureuse Patrie! Que Ta force se lève et vienne nous sauver!» Voilà comment s’émut ce bon fils de l’Église devant les troubles de 1905-1906. Mais ce ne fut pas ainsi que la société russe comprit cette terrible leçon. Elle ne comprit pas les signes de la colère de Dieu! Et de toutes façons, elle pensait peu à Dieu.
Une nouvelle période de prospérité commença, plus brillante encore que celle qui prévalut sous l’Empereur Alexandre III. Mais cette miséricorde divine ne mena pas au salut, et ils ne firent pas réfléchir la société russe, ces dons divins qui pleuvaient à nouveau sur la Russie. La société n’ouvrit pas les yeux, elle ne guérit pas de l’ivresse révolutionnaire. Elle n’avait rien appris:on ne vit pas se former un front conservateur uni autour du pouvoir du gouvernement, alors que la dernière heure avait sonné. L’antithèse ‘nous’ et ‘eux’ conservait toute sa force. La vague d’opposition se déploya de manière fabuleuse;les «gens les meilleurs» étaient prêts à aller aussi loin qu’il le fallait dans le sens de la conciliation avec la révolution;il fallait surtout ne pas se trouver aux côtés du Gouvernement du Tsar.

C’est dans les jours de février que la Russie subit le paroxysme destructeur et mortel de la fièvre révolutionnaire. Les désordres qui survinrent à Petersbourg ne représentaient pas un danger en soi. Ils auraient pu être réprimés relativement facilement. Des interruptions peu importantes dans la livraison de denrées alimentaires prirent de l’ampleur dans les imaginations déjà enflammées de la société au point de donner à la société le droit de «descendre dans la rue» afin d’exiger du pain. Les circonstances objectives ne correspondaient pas à ces «émeutes des affamés»:la Russie en général, et d’autant plus Saint-Pétersbourg ne vivait pas plus mal, et peut-être mieux qu’avant la guerre. Une évaluation sobre de la situation, effectuée par le regard d’un administrateur expérimenté, aurait suggéré facilement les mesures indispensables dans pareils cas et qui sont normalement mise en œuvre spontanément par l’instinct de conservation de tout gouvernement. Toutefois, la Russie était arrivée au point où son instinct de conservation avait cessé de fonctionner:on ne trouva pas les forces de l’ordre, policières ou militaires minimes capables d’écraser dans l’œuf la rébellion qui s’abattit impitoyablement sur la vie russe au moment où la Russie était plus proche que jamais de remporter la guerre. Dans une sorte d’extase maladive de rébellion frénétique, la Russie devint soudainement folle et une fraction d’instant, la rébellion de traîtres s’orna aux yeux de la société de l’auréole de la «révolution», devant laquelle s’inclinèrent avec impuissance les forces policières et militaires. Le Tsar fut quasiment le seul dont la conscience nationale ne se troubla pas. Sa santé spirituelle n’était en rien affectée par les tendances corruptrices de son temps. Il continua à voir les choses simplement et clairement. Dans la capitale, à l’apogée de la guerre, la Grande Guerre, dont l’issue devait déterminer le destin du monde, éclatait une émeute de rue! Il eût fallu la réprimer sur place, avec une implacabilité instantanée, qui dans pareils cas est l’unique méthode qui garantit des pertes de sang minimales. Pour le Tsar, c’était très clair, comme était aussi clair pour lui, lors de confrontations antérieures avec l’opinion publique, qu’en temps de guerre, et de plus à la veille de la victoire finale sur l’ennemi, il est exclu de s’occuper de réformes organiques intérieures qui affaiblissaient le pouvoir régnant. Le Tsar était au front, à la tête de l’armée qui demeurait soumise. Il lui suffisait dès lors, dirait-on, de mettre un terme à cette émeute! Mais pour cela, il eût fallu que ce qui se produisait dans la capitale fût perçu par les forces gouvernementales et sociales à la tête de la Russie, précisément comme une émeute. Pour cela, il eût été nécessaire que le Tsar puisse aller maîtriser l’émeute dans la capitale, en tant que Tsar de Toutes les Russie, sauvant la Patrie de l’ennemi intérieur sous la forme d’une émeute de la canaille qui menaçait l’existence du pays!
Il n’en fut pas ainsi.Entre la canaille en rébellion et le Tsar existait une barrière séparant le pays de son Guide, son Tsar Oint de Dieu. Et l’émeute se transforma non pas en groupes isolés, en gens séparés;elle prit l’aspect d’une coalition d’une ampleur grandiose rassemblant des gens de toutes les qualités, de toutes les orientations de pensée qu’unissait non l’idée de former bloc autour du Tsar afin de défendre le pays, mais au contraire, l’idée d’empêcher le Tsar de manifester sa volonté de pouvoir, l’idée, terrible à dire, de sauver le pays du Tsar et de sa Famille. (A suivre)

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (9)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la neuvième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Le regard intérieur, capable de voir «spirituellement», découvrait tout autre chose. Dans cette perspective «mystique», le progrès socio-politique était chose secondaire, superficielle, parasite. Chaque succès dans cette direction, atteint au cours du règne de l’Empereur Nicolas II, furent les derniers rejaillissements d’une énorme vague spirituelle, qui retombait, et qui en son temps prit la terre de Russie, partie de rien, et l’éleva progressivement jusqu’à une gloire et une grandeur sans précédent, et maintenant la laissait s’écraser comme se dissipe l’écume. Cette dévastation spirituelle de la Russie, le Souverain la percevait directement dans son ressenti spirituel. N’était-il pas lui-même, intégralement, un fils de la Russie spirituelle? Il lui vouait tout son intérêt. Mais cet intérêt était devenu étranger, incompréhensible ou peu accessible, même à ses plus proches collaborateurs. Pour lui, par exemple, la question de la glorification de Saint Ioann de Tobolsk fut un événement d’une importance exceptionnelle, alors que pour l’artisan principal de la mise en œuvre des réformes stolypiniennes, V.I. Gourko, un homme de droite intelligent, honnête, ce n’était qu’une futilité dont la défense se résumait à une manifestation de l’arbitraire mesquin du Tsar! Ce fut «à tout le moins, une décision arbitraire» qui provoqua seulement, selon Gourko, la juste indignation «tant de la société que des hiérarques de l’Église».

Tsar Fiodor I Ivanovitch

Oui, le Tsar n’était plus contemporain de la Russie. Le Tsar continuait effectivement à être une homme en union d’esprit avec le Tsar Fiodor Ivanovitch, que, soit dit en passant, les descendants étaient prêt à vénérer comme un saint. Il est vrai qu’à la différence du fils débile d’Ivan le Terrible, il était brillant, dans la «profession» de Tsar, et digne successeur de ses ancêtres ainsi que fidèle continuateur de leur tradition. Mais ce n’est pas la «profession» de dirigeant suprême qui donnait sens à sa vie. C’était quelque chose de plus grand, de plus élevé; c’est qu’il était apparenté aux derniers porteurs de la couronne des Riourikides: son appartenance à l’Église et la conscience des obligations qui en découlaient. Ce sentiment vivant d’appartenir intégralement à l’Église devait rendre parfois sa «profession» de Tsar bien lourde, en cette période où la société désertait l’Église. Comme il eût été confortable d’y renoncer! Il semble qu’il en rêva parfois. Mais justement, ce sentiment d’appartenance à l’Église excluait pour lui, non seulement toute possibilité de «désertion», mais aussi la simple infidélité à son haut rang. Le Tsar ne se satisfit pas de remplir intelligemment et avec talent ses responsabilités de Tsar, il accomplissait «l’obédience» de son titre, d’autant plus difficile que devenait de plus en plus claire et franche la signification de ces mains qui bousculaient sa couronne, et que s’avérait de plus en plus évidente l’incapacité de la société russe de reprendre ses esprits, de guérir de la fièvre de l’orgueil civil qui l’avait prise et rendue indifférente à la question de protéger la couronne du Tsar de ces mains profanatrices. Ce fut lors de la cession de la première Douma que se produisit la première rencontre avec le peuple au cours de laquelle fut révélée ouvertement la solitude du Tsar, son abandon par le peuple, son inutilité pour ce dernier. Quoi qu’on en dise, le peuple envoya ses représentants à la Douma, et elle exprima l’opinion du peuple. Voici comment le Comte Olsoufiev décrivit l’entrée officielle de la représentation du peuple au Palais d’Hiver (le 27 avril/10 mai 1906):

Ouverture de la Première Douma d’Etat

«Je fus sidéré par l’aspect du Souverain. La couleur de son visage était inhabituelle: une sorte de jaune cadavérique. Son regard immobile était fixé droit devant lui, légèrement vers le haut. Visiblement, à l’intérieur, il souffrait. Le long office religieux réchauffa progressivement les membres de la Douma présents. Les prières s’élevèrent. Lors du souhait de longue vie, un sentiment profond saisit de nombreux participants. A la fin de la célébration, le Souverain et la Tsaritsa vénérèrent la Croix. Le clergé et la famille impériale allèrent prendre la place qui leur était assignée autour du trône. Le mouvement général ne facilita pas cette mise en place. Pendant ce temps, le Souverain restait debout près du trône. Dans la salle, tous les regards étaient tournés vers lui, qui se tenait isolé. La tension montait perceptiblement. Pendant une demi-minute, il demeura immobile, pâle, au début, il était concentré jusqu’à en souffrir. Finalement, il franchit les marches d’un pas lent, tourna le visage vers les participants et soulignant solennellement par la lenteur du mouvement la signification symbolique du geste, il «s’assit sur le trône». Pendant une demi-minute, il resta assis, immobile et silencieux, prenant légèrement appui sur le bras gauche du trône. La salle était figée dans l’attente… Le Ministre de la Cour s’avança auprès du Souverain et lui remit un document. Le Souverain se leva et commença la lecture… On voyait que le Souverain s’efforçait de lire avec retenue, s’interdisant l’expression de toute émotion. Une légère accentuation de l’intonation souligna les mots «les gens les meilleurs», «je préserverai inflexiblement cette institution donnée par moi», «la paysannerie chère à mon cœur». Je conserve particulièrement en moi le souvenir de la mention du jeune Héritier… Finalement, les dernières paroles résonnèrent, prononcées distinctement: «Dieu me vienne en aide, ainsi qu’à vous».
La cérémonie était terminée. Un énorme «hourra!» éclata dans la salle et s’unit aux sons de l’hymne exécuté par l’orchestre et les chœurs. Le Souverain, accompagné de la famille impériale et de la Cour, prit le chemin de l’intérieur du Palais, répondant d’une légère inclinaison de la tête aux salutations venues de droite et … de gauche».
Lorsqu’éclata la seconde révolution, il n’y eut pas de rencontre entre le Tsar et le peuple. A ce moment, le Tsar s’avéra être vraiment seul, même face à ses plus proches collaborateurs! Il est difficile de s’imaginer situation plus tragique que celle du Tsar immédiatement avant la révolution et au cours de ses premiers jours. Alors, le Souverain avait cessé d’être le Tsar. Il était un simple «Chrétien». Il pouvait souffrir de la grossièreté, de l’intrusion, du manque de tact qui l’entourait, mais déjà, son âme était calme: il portait sa croix, que Dieu avait posée sur lui. Il suffit de se souvenir de tout ce que nous venons de rappeler ci-dessus au sujet de la nature du pouvoir du Tsar, et combien Nicolas II comprenait celle-ci, pour déceler toute l’horreur dont il dût faire l’expérience devant la perspective de l’abandon forcé de son poste face à l’offensive révolutionnaire… Et nous pouvons en être convaincus: si les révolutionnaires avaient parlé avec lui, sans tous ces hommes de paille, jamais on n’aurait parlé d’abdication, jamais il n’y aurait eu de révolution russe «non sanglante». Ce ne furent pas les révolutionnaires qui arrachèrent la couronne du Tsar, mais les généraux et les dignitaires. Les Grands-Ducs baissèrent pavillon devant la Douma embarquée sur la voie de la révolution, et à nouveau, devant quasiment l’entièreté de la Douma, pas uniquement devant son aile radicale. Milioukov a eu raison d’intituler le premier chapitre de son «Histoire de la deuxième révolution russe»: «La quatrième Douma d’État dépose la monarchie». «Ce que je crains, c’est ce qui m’arrive; Ce que je redoute, c’est ce qui m’atteint»(Job 3,25).
Voilà comment le Tsar aurait pu comprendre le sens des paroles du Saint et Juste Job, paroles répétées tellement souvent au cours de sa vie, dans le martyre d’un pénible pressentiment. Nous devons toutefois nous ébahir devant quelle maîtrise de soi, quelle retenue, quelle sagesse propres au comportement du Tsar. Auparavant, jamais il n’avait fait de distinction entre ses intérêts et ceux du pays. Maintenant encore, il était prêt à devenir victime sacrificielle et expiatrice pour le salut de la Russie. Cette croix, il en avait eu la prescience en des temps plus prospères de sa vie. Il l’accueillit avec calme et fermeté. Il pensa tout du point de vue des intérêts de la Russie, quand survint l’abdication. Autour de lui, tous avaient perdu la tête, tous agissaient à la hâte et inconsidérément. Seul le Tsar restait ferme, concentré, réfléchi. (A suivre)

Traduit du russe

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (8)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la huitième partie. Les précédentes se trouvent ici.

C’était le cas de Stolypine. Il ressentait parfois dans sa grande âme ce malaise qui soufflait sur la Russie, mais en tant qu’homme confronté aux affaires et aux luttes pratiques, il n’approfondit pas ces pressentiments, les chassa hors de lui et continua son travail enthousiaste sur le seul plan politique. Et ici, évidemment, il n’était pas à l’unisson avec le Souverain… La position de Stolypine était claire. La Russie était mûre pour une grande prospérité et la gloire, ou, plus exactement, elle avait atteint la maturité suffisante pour faire son entrée définitive dans une nouvelle et brillante phase de son existence mondiale. De quoi avait-elle besoin pour cela? Un laps de temps relativement court qui devait être utilisé à la transformation de son éducation politique. Cette rééducation fut accomplie et finalisée sous Stolypine. D’un côté, la Russie était un pays constitué de petites propriétés, débarrassé de la maladie des ‘communautés rurales’, et où commençait à se manifester la conscience du droit individuel, entrepreneurial et juridique. De l’autre côté, au sein des classes possédantes, on apprenait et on s’adaptait progressivement à une forme de vie civile active et consciente fondée sur les principes d’une liberté raisonnable. Nonobstant tous ses défauts, la Douma d’État servait, au yeux de Stolypine, d’excellente école, qui d’une part portait des fruits utiles et d’autre part offrait un appareil de contrôle sur la bureaucratie. Stolypine pensait que les excès qui empoisonnaient les activités de la Douma, s’estomperaient progressivement, comme le font les maladies d’enfance. Il considérait déjà à cet égard que l’Acte du 3 juin était un succès très positif. Peu de temps avant sa mort, il rêvait que Dieu accorde à la Russie encore quelques années de paix. Le défunt Premier Ministre adressa une lettre mentionnant ces pensées et souhaits au Ministre des Affaires Étrangères Izvolski. Ce programme de Stolypine, sur un plan «dépourvu de tout mysticisme!» paraissait juste et très convaincant. Il le captivait, engloutissant toutes ses forces. Il était cet idéal dont l’aspiration elle-même constituait une nouvelle idéologie politique en Russie. De cette idéologie devait naître une nouvelle Russie Stolypinienne. Et d’une manière ou d’une autre, le vieux Tsar de Russie occupait en elle une place nouvelle! Le Tsar continuait, il est vrai, à être le centre de tout, formellement. Non seulement aucune loi ne pouvait entrer en vigueur sans sa ratification, mais tout l’appareil du gouvernement demeurait entre ses mains. Les secteurs les plus importants de la vie du peuple relevaient entièrement de sa compétence, les institutions représentatives en étant écartées. L’Église et l’armée vivaient tel qu’elles l’avaient fait depuis la première révolution. Mais le lien intérieur unissant le Tsar à la Russie s’amenuisait progressivement, et finit par disparaître. La Russie était visiblement sortie de l’emprise du Tsar; le poids du pouvoir du Tsar ne se faisait plus sentir. Et au plus ce pouvoir agissait prudemment, au moins il faisait sentir sa rigueur sur la société, au plus cette dernière s’irritait des manifestations du pouvoir envers elle.
Et nous passons ici à une autre dimension cachée, dont la découverte expose un fait lourd et honteux. Pendant que la Russie vécut dans la conscience de ses obligations traditionnelles, liées au servage, le nœud du servage et de la servitude demeurait serré, et la Russie était intérieurement forte. Mais à mesure qu’elle goûta du fruit de la liberté civile, elle perdit irrésistiblement sa force intérieure et devint la victime du libre arbitre, de l’anarchie, de la rébellion. C’est une grande chose que la liberté civile! Mais elle présuppose la capacité et la préparation à la libre soumission. Les Tsars russes, de règne en règne, firent généreusement don de libertés civiles à la Russie. De façon extraordinairement systématique, avec amour et persévérance, depuis déjà bien avant Alexandre II, ils les avaient plantées de leur propre autorité dans leur pays, recourant parfois à la force, s’appuyant sur le capital de loyauté et d’obéissance inhérent à leurs sujets légué par la Rus’ Moscovite à la Russie Pétersbourgeoise. Et ils avaient atteint progressivement de grandioses résultats. La Russie croissait comme une levure. Nous avons déjà souligné l’ampleur de ses succès civils. Finalement, le moment arriva où les derniers restes du servage furent abolis. Ce fut un élément remarquable des réformes de Stolypine, qui n’étaient pas simplement des réformes techniques agraires, mais qui signifiaient une seconde et authentique libération des paysans de la dépendance d’un lien de servitude de classe, ainsi que leur transformation en citoyens aux droits égaux, vivant selon les règles générales du droit civil, en tant que propriétaires libres.
Mais ce fut une tragédie car aux yeux de la Russie «libre», le Tsar ne paraissait plus nécessaire! Il est vrai qu’auparavant déjà, il avait cessé d’être nécessaire à cette masse sombre des paysans des communes, qui, contrairement à la logique, continuèrent à exister, dans le contexte d’une Russie civilement libre, sur base des principes obsolètes des communes nées de la redistribution des terres à l’époque où subsistait en partie le servage. La réforme de Stolypine avait pour tâche immédiate de créer un nouveau paysan-propriétaire, libre d’occuper une part des terres groupées dans le cadre des anciennes communes, et qui attendait avec une obstination extatique qu’une révolution leur redistribua les terres; celle-ci se faisant attendre, ils se convainquirent qu’ils allaient la recevoir de la part du Tsar.
Mais nous le répétons, tout cela recelait malheur, honte et troubles, qui furent révélés dans le processus de dévoilement du mystère de l’histoire de Russie: le principe de la liberté civile ne pouvait vivre aux côtés des us et coutumes russes au sein de l’antique conscience empreinte d’allégeance, et de religion, orthodoxe. La tragédie russe résida en ce que l’essor civil de la Russie fut payé au prix de l’abandon du Tsar et de l’Église par l’homme russe. La Grande Russie Libre ne voulait pas continuer à être la Sainte Rus’. La raisonnable liberté se transforma dans le cerveau et l’âme de l’homme russe en rejet de la discipline spirituelle, refroidissement envers l’Église et mépris du Tsar. Avec l’essor civil de la Russie, le Tsar était devenu spirituellement et psychologiquement superflu. Il était devenu inutile à la Russie libre. Disparu, le respect dû à son pouvoir, disparu le lien intérieur avec lui, disparue sa place à l’intérieur de chacun. Et au plus près on se trouvait du trône, au plus haut de l’échelle culturelle, au plus grands la prospérité et le développement intellectuels, au plus étourdissant était le gouffre qui s’ouvrait entre le Tsar et ses sujets. Ceci seulement peut expliquer le fait que constitue le vide qui s’était formé autour du Tsar au moment de la révolution. N’oublions pas que si l’Acte du 17 octobre fut arraché au Souverain au prix d’une grande souffrance, l’Acte d’abdication lui fut littéralement extorqué. Le Tsar n’avait pas perdu la tête aux premiers signaux de la révolution. En dépit de toute sa douceur et sa bonté, il était prêt, et l’avait toujours été, à intervenir avec toute la rigueur nécessaire face à la «sédition». Mais il avait les mains liées. Pire, il fut abandonné. Au lieu d’aide, il trouva non seulement lâcheté et trahison, comme il l’écrivit amèrement à ses proches, mais une chose pire qui tenait en son pouvoir ceux qui n’étaient ni lâches ni traîtres. Ce ne furent ni la lâcheté, ni la traîtrise qui dictèrent à Alekseev et au Grand Duc Nicolas Nikolaevitch les propos insistants qu’ils adressèrent au Tsar, exigeant son abdication. C’était la manifestation aiguë de la perception psychologique de l’inutilité du Tsar, qui s’était emparée de la Russie. Chacun agissait selon sa logique et avait sa propre compréhension de ce qui était nécessaire au salut et à la prospérité de la Russie. D’aucuns pouvaient faire preuve d’une grande intelligence, et même de sagesse dans la vision de l’État. Mais la crainte mystique devant le pouvoir du Tsar, cette conviction religieuse que le Tsar-Oint du Seigneur portait en lui la grâce de Dieu dont on ne pouvait se passer et la remplacer par les raisonnement, on en trouvait plus la trace. Elle avait disparu. Comment expliquer autrement la contestation unanime qui s’éleva plus tôt déjà contre la décision du Tsar d’assumer lui-même le commandement de l’armée? Chacun imaginait être lui-même en mesure de faire beaucoup mieux tout ce qu’était capable de faire le Gouvernement du Tsar! On peut dire cela non seulement des zemstvos sur lesquels pesait la tutelle relativement modeste du Ministère des Affaires Intérieures, mais aussi d’acteurs sociaux et politique très à droite, qui rejoignirent le bloc progressiste. Et on peut même le dire des ministres du Tsar, qui en venaient facilement à la conclusion qu’ils pourraient tout régler mieux que le Tsar.
Parlons maintenant des derniers jours de la Russie. Même lorsque l’horizon politique ne permettait de déceler aucun signe de la catastrophe qui se préparait, les éléments de celle-ci étaient déjà présents. D’une part, il y avait la Russie du «progrès», un progrès inouï, majestueux, progrès non seulement matériel et culturel, mais aussi civil. Cette dernière dimension était particulièrement de nature à provoquer une distorsion de la perspective. En effet, même Stolypine s’accommodait très bien de la révolution!… Il s’en accommodait non seulement sur le plan policier, mais aussi sur le plan politique! La Russie se développait, mûrissait, se renforçait dans sa nouvelle dimension civile. A condition de se débarrasser de la dimension «mystique» de la vie, on pouvait avec une certitude absolue affirmer: donnez vingt-cinq ans d’existence paisible à la Russie et elle sera invincible, elle sera devenue un pays de propriétaires conservateurs puissants et assurés contre le poison de la révolution… Ceci était correct dans une perspective socio-politique. (A suivre)

Traduit du russe.

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (7)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la septième partie. Les précédentes se trouvent ici.
Ouverture de la Première Douma d’Etat

Ayant créé un système de représentation populaire, le Tsar admit ce nouvel ordre des choses uniquement comme une modification technique du mécanisme supérieur de gouvernement. Homme d’une loyauté extrême et libre de toute passion ou attirance personnelle, il observa, avec un scrupule exceptionnel, les règles organisant le fonctionnement de la Douma d’État, tout comme il observait la loi en toutes circonstances et dans tous les domaines. Mais en son for intérieur, ce mécanisme lui demeura étranger, sans précédent au cours de l’histoire russe. On trouve le témoignage clair de cela dans la correspondance du Tsar avec le Ministre de l’Intérieur N.A. Maklakov, publiée en Russie à l’époque soviétique. Tentant de monter le Tsar contre la Douma, en 1913, Maklakov lui demanda de prendre la décision de la dissoudre s’il ne parvenait pas à la faire fonctionner dans les limites de la légalité. Rien ne sortit des réflexions de Maklakov, car il se heurta à une opposition unie et décidée au sein du Conseil des Ministres. Mais il est curieux que dans sa correspondance avec Maklakov, le Tsar exprimât pleinement son désaccord vis-à-vis de l’ordre régnant de l’État. Il écrivit: «Je considère également nécessaire et de bon ton que le Conseil des Ministres examine sans retard mon idée persistante de modifier l’article instituant la Douma d’État, et en vertu duquel, si la Douma n’est pas d’accord avec les modifications du Conseil d’État, et ne soutient pas un projet de loi, celui-ci est réduit à néant. En l’absence de Constitution, cela est un total non-sens. La soumission des opinions argumentées de la majorité et de la minorité au choix et à la ratification du Souverain serait un bénéfique retour à un cours plus paisible de l’activité législative, et en outre, conforme à l’esprit russe». Tel était l’avis «personnel» du Tsar, sur lequel, évidemment, il n’insista pas, car il était dépourvu de tout esprit mesquin et d’entêtement, dont il était constamment accusé. Au contraire, il couvrit, étonnamment, avec sollicitude de son haut patronage, la remarquable, à bien des égards, «Constitution russe» trouvant son expression suprême dans les Lois Fondamentales du 23 avril – chef-d’œuvre de droit administratif!- Mais cela ne pouvait en aucun cas signifier pour lui qu’il se sentait, toujours et en toutes circonstances, obligé de se soumettre à cette forme exprimée dans les actes législatifs «constitutionnels». Car lui, et lui seul, continuait à porter, même dans le cadre des nouvelles «lois fondamentales», la responsabilité devant Dieu du destin du peuple de Russie! Aucun pouvoir sur terre n’était habilité à priver le Tsar du droit et de lui ôter la responsabilité de se sentir arbitre suprême dans les décisions définitives que réclament des circonstances exceptionnelles. Lorsque l’Empereur allemand lui proposa, en vue de minimiser sa responsabilité dans l’accord de Portsmouth, de soumettre celui-ci à la ratification de la Douma, le Tsar répondit qu’il assumait la responsabilité de ses décisions devant Dieu et devant l’histoire…
Le Souverain continuait à se considérer comme l’arbitre devant lequel aucun appel n’était possible, même en politique intérieure. C’est précisément cette disposition d’esprit du Tsar qui généra l’Acte 3 de juin 1917, qui, pris en violation de la «constitution», sorti la Russie de l’impasse où l’avait menée l’incapacité de fonctionnement de la Douma. «Par le pouvoir sur notre peuple que le Seigneur donna au Tsar, devant Son Trône, nous répondrons du destin de la Puissance qu’est la Russie», lisons-nous dans le manifeste du 3 juin! Il arrivait également au Tsar de prendre sur sa conscience certaines décisions concernant des questions relatives à l’Église, et dans ces cas, il ne se sentait pas formellement lié par les décisions du Saint Synode. Un témoin bien informé, Jévakhov, a écrit qu’au cours de son règne, le Tsar manifesta seulement à trois reprises sa volonté d’Autocrate à l’égard du Saint Synode. La première fois, ce fut à l’occasion de la glorification de Saint Ioasaf de Belgorod, en 1910. Attendant avec impatience que le Synode détermine le moment de la cérémonie officielle, le Tsar ne s’arrogea pas le droit d’interférer dans les travaux du Synode en lui demandant de se presser. Mais lorsque le Synode déclara qu’il état nécessaire de postposer cette cérémonie, le Tsar marqua son désaccord avec les conclusions de l’Ober-procureur et du Synode et fixa lui-même le délai. Il manifesta une deuxième fois sa volonté dans le cas de la glorification de Saint Jean Métropolite de Tobolsk. Et finalement, la troisième fois survint lors de la décision concernant le Métropolite Vladimir de Kiev… Il y aurait eu, toutefois, d’autres cas semblables, que Jévakhov ne releva pas. Ainsi, Gourko mentionne l’abrogation par le Souverain du déplacement du Hiéromoine Iliodore, prescrit par le Synode, abrogation qui, selon Gourko, produisit une impression pénible sur le Métropolite Antoine. Nous ne mentionnerons pas deux autres cas individuels; dans pareilles circonstances, les différences d’opinions et les évaluations divergentes sont toujours possibles.
Pour ce qui concerne la glorification des saints, on est forcé d’admettre que le Tsar avait toujours, sur le plan spirituel, un temps d’avance sur le Synode, influencé par les opinions mondaines bien connues et caractérisées par leur indifférence et leur scepticisme en matière de foi. Ce fut le cas particulièrement lors du report de la glorification du Métropolite Ioann, que le Synode motiva par la nécessité de prendre en compte les implications politiques. Pour ce qui concerne ces dernières, le Tsar pouvait, quoi qu’il en soit, se considérer plus compétent que le Synode! En 1930, le Métropolite Antoine (de Kiev et de Galicie) qualifia le sens de la position du Tsar en matière de glorification des saints comme suit: «Le règne de l’Empereur Nicolas II correspondit à une réelle ouverture vis-à-vis de l’invention des reliques des saints et de la glorification de ceux-ci. Les choses étaient devenues très délicates à ce propos en Russie les derniers temps, suite à ce qui se produisit lors de l’invention des reliques de Saint Tikhon de Zadonsk. L’événement déclencha un tel enthousiasme populaire et tant de miracles se produisirent, que se répandit en Russie le bruit selon lequel l’Empereur Alexandre II aurait dit qu’il n’y aurait plus de nouveaux saints en Russie. Je ne crois pas que le Souverain ait pu prononcer pareille phrase, mais le simple fait que cette rumeur se répandit caractérise à souhait l’opinion publique de l’époque. Pendant le règne de l’Empereur Nicolas II, on procéda à l’invention des reliques de Saint Théodose de Tchernigov, en 1896, de Saint Seraphim de Sarov, en 1930, de Saint Ioasaph de Belgorod, en 1911, de Saint Ioann de Tobolsk, de Sainte Anne de Kachine et de Saint Pitirim de Tambov. Je me souviens d’une des sessions du Synode au cours de laquelle un hiérarque fit remarquer qu’on ne pouvait continuer indéfiniment à glorifier des saints. Les regards des participants se tournèrent vers moi et je répondis: «Si nous croyons en Dieu, nous devons nous réjouir de la glorification des Saints». De ce point de vue, conclut Vladika, d’autant plus grande était la dévotion du Souverain qui était quasiment le premier à prendre les décisions en ce domaine».
Le matériel que nous avons présenté suffit à prendre la mesure de la nature de la divergence de pensée et de sentiment entre le Tsar et la société russe, dans la mesure où il s’agissait d’une divergence dans la conception et l’évaluation de l’essence du pouvoir impérial et des prérogatives de celui-ci en Russie. Mais ce faisant, nous n’avons pas encore résolu la question dans son ensemble. Nous n’avons encore rien dit de l’essentiel; nous ne l’avons pas même effleuré! Comme nous le savons, on constatait ces différences de pensées et de sentiments non seulement entre le Tsar et les gens indifférents à l’Église (nous ne voulons pas même parler de ceux qui étaient hostiles à celle-ci), mais entre lui et les gens proches de l’Église, soumis au Tsar, parfois jusqu’à la dernière goutte de leur sang! De ce qui vient d’être dit, on peut comprendre pourquoi le Tsar et les Kadets, ni même le Tsar et Witte, ne pouvaient trouver langue commune. Y eut-il réellement langue commune entre le Tsar et Stolypine, que le Souverain respectait et appréciait sincèrement et profondément, un homme qui de son côté prouva son dévouement au Tsar par ses activités et par sa mort elle-même? La même divergence essentielle de pensée et de sentiment, à un degré évidemment moindre, était perceptible entre Stolypine et le Tsar. Nous abordons ici une énigme dont la solution apparaîtra seulement dans des événements ultérieurs, inaccessibles à ceux qui vécurent au cours de son règne. En même temps, nous approchons des éléments que, bien souvent, les gens, même ceux qui ne sont pas très éloignés de l’Église, collent une étiquette du genre «humeur mystique», «mysticisme», etc. Effectivement, le Tsar était soumis à ce genre «d’humeur». En d’autres termes, il était capable de connaître et de voir ce que ne pouvaient connaître ni voir les gens moins doués spirituellement et menant une vie moins spirituelle.

K.N. Leontiev

Et c’est précisément cette prédisposition, que le Souverain fit mûrir en une «supra-conscience mystique» qui le rendit relativement indifférent à tout ce qui brillait dans les domaines culturel, économique et politique, qui pourtant embellit son règne et pour lesquels œuvrèrent avec tant d’enthousiasme, avec tant de ferveur authentique, certains de ses proches, de ses collaborateurs, Stolypine plus que tous les autres. On notera d’ailleurs que Stolypine, selon certains témoins le connaissant de près, n’était pas complètement étranger à une perception «mystique» de l’abîme qui menaçait d’engloutir la Russie. Ce sentiment était, à des degrés différents, inhérent à quasiment tous les conservateurs notables, quelque différentes que fussent leur caractéristiques psychologiques ou intellectuelles. Et il était le fondement du scepticisme envers les résultats positifs du développement civil du pays, exprimé avec alacrité par Pobedonovtsev et Leontiev. Il était inhérent à différentes doses à la majorité de ceux qui soutenaient les piliers de la «réaction». Par ailleurs, cette crainte, ils la ressentaient la plupart du temps de façon tout à fait instinctive, sans chercher à en articuler les arguments, et se retrouvaient parfois en complète contradiction avec les positions politiques qu’ils défendaient. (A suivre)
Traduit du russe

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (6)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il sera proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la sixième partie. Les précédentes se trouvent ici.
Le Saint Tsar Nicolas II assis à côté du Président Loubet

Nous nous limiterons à un dernier extrait, tiré de quelqu’un à première vue éloigné de la Russie et de son Tsar, mais qui fut en mesure, du fait de sa position d’observer attentivement le caractère du Tsar. Il s’agit du Président de la République Française Loubet. Voici l’opinion qu’il émit au sujet du chef de l’État allié à la France: «D’habitude, on voit dans l’Empereur Nicolas II, un homme bon, magnanime, mais un peu faible, incapable de résister aux influences et aux pressions. Voilà une profonde erreur. Il était dévoué à ses idées et les défendait avec patience et obstination; ses plans étaient préparés longtemps à l’avance et il travaillait patiemment à leur mise en œuvre… Sous des apparences timides, un peu féminines, le Tsar avait l’âme forte, le courage au cœur et une foi inébranlable. Il savait où il allait et ce qu’il voulait». Nous ne continuerons pas à énoncer les opinions et témoignages des qualité confirmant les qualités morales exceptionnelles du Tsar et la force de sa volonté. Nous n’ajouterons plus d’extraits soulignant la puissance mentale exceptionnelle du Tsar. Il nous suffit de renvoyer le lecteur au livre de S.S.Oldenburg. Après s’être familiarisé avec les matériaux rassemblés par l’auteur, le lecteur pourra se convaincre des qualités éminentes du Souverain en tant qu’homme et en tant que dirigeant. La persistance de la légende d’un Souverain très différent n’en est que plus surprenante, de même que la profondeur du gouffre qui séparait la société du Tsar et qui favorisa la production d’un terreau fertile à l’émergence de ladite légende. C’est à peine si l’explication de ce phénomène permet de limiter la vague de calomnies malicieuses dirigée contre le Tsar, de tempérer l’activité de cette puissance ténébreuse. La simple mention générale du désaccord et de la dissonance en matière de sentiments entre la société et le Tsar sur lesquelles nous avons déjà attiré l’attention est insuffisante. Il importe ici de relever deux circonstances qui mettent en lumière la nature de cette divergence de pensée et de sentiment, dont les racines ne plongent pas seulement dans la mentalité de la société mais dans certaines propriétés, ou plus précisément certaines dispositions de la conscience du Tsar lui-même, qui empêchaient de trouver langue commune entre lui et ses contemporains dont l’orientation psychologique divergeait. Lire la Suite

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (5)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la cinquième partie. Les précédentes se trouvent ici.

De ce point de vue, le petit livre honnête et intelligent «Le Tsar et la Tsaritsa» de V.I. Gourko est révélateur. L’auteur, un des meilleurs fils de cette Russie qui s’en est allée, un des piliers de son enseignement d’État, était une des dignitaires de la bureaucratie russe. Son nom demeurera inoubliable dans la mesure où il fut vraisemblablement au sein de l’Administration le précurseur principal des célèbres réformes de Stolypine. Il tomba, victime d’intrigues, et lorsque les réformes furent mises en œuvre, il était condamné à une relative inactivité, mais il n’en tint pas grief et s’employa dans le cadre d’une opposition prometteuse. Demeurant, grâce à ses relations, au courant de ce qui se faisait ‘en haut’, mieux que quiconque, il pouvait observer et évaluer, d’autant qu’il n’appartenait à aucun parti et restait étranger aux passions, tant de droite de que de gauche. Mais il était un conservateur et un monarchiste convaincu. Il est difficile d’imaginer un homme plus adéquat pour réhabiliter le Tsar aux yeux de la société! Lire la Suite