Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (13)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la treizième et dernière partie de ce long article. Les précédentes se trouvent ici.

Oui, voici un an, nous les Russes, espérions célébrer aujourd’hui le Triomphe de l’Orthodoxie avec eux, non pas comme l’antique Rus’ portant le joug, mais comme une Rus’ Orthodoxe libre et unie. Et nos souhaits ne s’arrêtaient pas seulement là. On avait déjà dessiné la croix qu’il allait falloir élever en haut de la coupole de Sainte Sophie à Constantinople. On était proche de l’accomplissement de la promesse faite par le Tsar de Moscou, Alexis Mikhaïlovitch, au nom de sa postérité et de tout le peuple russe, au Patriarcat d’Orient, la promesse de libérer les peuples orthodoxes du joug des infidèles mahométans et de rendre aux Chrétiens toutes les anciennes églises transformées en mosquées musulmanes.
La Russie aurait dû occuper les détroits de la Mer Noire, ne pas envahir la sainte capitale du Grand Empire d’Orient, mais restaurer ce Saint Empire de nos pères et enseignants dans la foi salvatrice du Christ, c’est-à-dire les Grecs, et conquérir la patrie de tous les vrais Chrétiens, c’est-à-dire la Terre Sainte, Jérusalem, le Sépulcre du Seigneur et l’unir par une large bande de terre au Caucase du Sud, installer en ces lieux saints des colons russes volontaires qui déferleraient en ces lieux saints en une quantité telle qu’en quelques années ils auraient transformé la Palestine et la Syrie en une sorte de Gouvernorat de Vladimir ou de Karkhov, tout en préservant évidemment les avantages du demi million de chrétiens et de leurs pasteurs qui, jusqu’à ce jour, survécurent là au joug turc.
Les Orthodoxes russes n’étaient pas les seuls à nourrir cet espoir et ils offrirent pour cela des centaines de milliers de leurs vies dans le pénible podvig de la guerre : cet espoir vivait, il inspirait, il consolait dans les afflictions, disons le sans exagération, tous les peuples orthodoxes du monde entier contemporain, toute la Saint Église Catholique et Apostolique. Toute entière, elle attendait en cet été de l’année 1918 du Seigneur qui s’annonce, un triomphe lumineux de l’Orthodoxie comme il n’y en eut plus depuis l’an 842, quand en mémoire de la victoire spirituelle sur les iconoclastes hérétiques fut institué la fête que nous célébrons aujourd’hui.
Et qu’en est-il? Au lieu de la libération des peuples orthodoxes asservis, l’Église de Russie est elle-même tombée dans un asservissement tel que n’en connurent pas nos coreligionnaires sous le joug musulman, ni sous le joug des hérétiques occidentaux, ni même nos ancêtres sous le joug tatar».
Devant ce tableau pénible, le prédicateur ne se laisse pas aller au découragement. Il rappelle longuement et avec amertume l’ombre lugubre que faisait planer depuis longtemps sur l’Église «synodale» la direction de celle-ci et s’abandonnait à un sentiment de joie de la restructuration de notre Église sur base du principe du retour du Patriarcat. Aujourd’hui, «elle est dirigée par le fiancé tant attendu par notre Église locale, et voilà que dans notre État disloqué, encerclé par les ennemis en furie de notre foi salvatrice, elle triomphe et bénit Dieu de lui avoir envoyé, comme une consolation au milieu de nos afflictions actuelles, ce dont elle fut privée pendant ses années de prospérité et de sécurité extérieures ». Mais il est possible de s’en réjouir uniquement parce qu’existe une autre source de joie : la préservation de ce qui était bon au cours des années écoulées dans la vie de l’Église russe. Et il s’agit de cette relation particulière des pasteurs russes et de leurs ouailles russes avec la vie et la foi. «L’Occident considère cette vie temporaire comme un amusement, et la religion comme un des moyens (d’ailleurs peu fiable) de maintenir cette prospérité. Les Russes, au contraire, même ceux qui ne sont pas très fermes dans leur foi, comprennent la vie comme un podvig, et ils voient le but de la vie dans la perfection spirituelle, dans la lutte contre les passions et l’acquisition des vertus, bref dans une chose que les Européens ne comprennent pas quand on aborde ces sujets avec eux.»
Le prédicateur est convaincu de ce que ceux qui se sont éloignés de Dieu ne forment pas la majorité du peuple russe.
«L’immense majorité du peuple russe qui, dans les villes et les villages, continuent, le visage en sueur, de travailler humblement à leur ouvrage et remplissent plus qu’auparavant les saintes églises jusqu’à en déborder, jeûnent, font l’aumône aux pauvres, cette majorité porte en son cœur les hauts commandements du Christ. Tout d’abord, elle ne ressemble pas du tout aux Européens contemporains : elle diffère d’eux par une ouverture inconnue de ces derniers, par la sincérité, la fiabilité, l’absence d’orgueil et de malice. Elle reçoit les accusations sans regimber, son cœur est prompt à s’attendrir et sensible à la prière… L’esprit d’héroïsme, la vision de la vie comme un podvig, est préservé dans l’Église seulement, et comme elle l’a préservé dans la majorité de ses fils jusqu’à ce jour, ce triomphe de l’Orthodoxie, c’est à raison que nous le célébrons aujourd’hui, comme le triomphe de la justice du Christ sur terre, et il sera célébré avec cette glorification enthousiaste du Bon Pasteur de nos âmes, comme les années précédentes, quand l’Église était dite dominante». Mais le prédicateur ne ferme pas ses yeux scrutateurs sur une autre perspective, plus terrible, à laquelle la Russie pourrait s’attendre. «Oui, continue l’Archevêque, il se prolongera dans le cas où le Gouvernement tomberait complètement sous la domination des ennemis, si même on persécutait ouvertement les Orthodoxes. L’Église triomphera dans son salut éternel, elle triomphera en ce que ses enfants iront au Christ, comme Il leur a promis : «Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux». Amin ».
Cette fin sombre nuance ce que le regard actuel considère comme l’incroyable optimisme dont est empreinte l’homélie et en dit long, peut-être, sur la clairvoyance et la conception pénétrante du Tsar Orthodoxe propre au hiérarque russe, cette fin sombre, prononcée à la face du bolchevisme triomphant qui dirigeait déjà le Kremlin ! Aux yeux du Métropolite Antoine, la Russie abandonnée aux bolcheviques demeurait la Sainte Rus’! Dans sa conception de la période impériale de son histoire, la Russie était obscurcie par l’ombre projetée par le synode, comme un principe mauvais remplaçant le Patriarche dans la vie de l’Église Orthodoxe!
Lentement, très lentement, afin de produire une action sensible sur le destin de la Russie, émergea dans la conscience des Russes, même, semble-t-il, des plus ouverts à la compréhension de la réalité concrète dans son essence «mystique», la représentation de la signification authentique du fait que la Russie ait abdiqué son Tsar. Nous tous, à des degrés différents, sommes coupables, et chacun d’entre nous, regardant à l’intérieur de soi, peut vraisemblablement s’adresser de sérieux reproches.
A de nombreuses reprises une observation faite par un écrivain français intelligent me vint à l’esprit : Quand, dit-il, on regarde en arrière, le passé semble lisse, bien damé, un chemin large, sur lequel les événements se déroulent naturellement, mais quand on tente de voir le futur, on s’imagine la muraille d’une falaise abrupte et on se casse en vain la tête pour trouver la mince crevasse par laquelle va s’écouler le cours des événements, pour l’élargir jusqu’à en faire un large passage…
D’où les politiciens et penseurs russes ont-ils donc attendu le salut de la Russie ? Mais la seule chose nécessaire, qui aurait signifié la guérison morale de la Russie, ils ne l’ont pas découverte dans leur économie spirituelle : le repentir du grand péché d’avoir rejeté le Tsar, qui s’avéra être en même temps l’abdication de la foi.

L’icône miraculeuse du Saint Tsar Nicolas II

Malheur à notre monarchisme car il est au-delà des limites de la réflexion des politiciens-utilitaristes! Et il est impuissant devant le fait de l’effondrement spirituel de la Russie. La restauration de la Monarchie de Russie n’est pas un problème politique. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, à notre époque, seuls peuvent être de vrais politiciens ceux qui sont capables de percevoir l’essence mystique des choses et des événements. Seule la renaissance spirituelle de la Russie pourra lui rendre sa place dans le monde. Dans la mesure où dans le passé, nous cherchions des leçons, des signes lumineux, des guides spirituels pour créer notre futur, notre pensée ne devrait pas se tourner, vers des chefs politiques, quelle que fût la grandeur du service que ceux-ci rendirent jadis. En quoi pourrait nous aider un Pierre Ier, un Alexandre II, un Stolypine? Un retour à Moscou d’antan ne nous servirait à rien car ce que nous y avons cherché, c’était des leçons de sagesse politique! Ces leçons furent utilisées par les dirigeants actuels de la Russie, sans qu’ils ne le sachent. L’URSS, comme le remarqua le premier P.B. Struve, n’est-elle pas un État d’asservissement universel sans Dieu et sans âme, organisé de façon très semblable à l’expérience de Moscou de jadis, juste… avec l’inversion de l’indice spirituel?!
Il n’y a qu’un seul guide capable de nous rendre la Russie, celui qui posa ses principes, sous la forme de la Sainte Rus’, affermissant la grandeur du pouvoir de la Russie : Saint Vladimir! La Russie doit être «baptisée». Seul un nouveau baptême de la Rus’ peut faire à nouveau de celle-ci un Empire Orthodoxe dirigé par un Tsar.
Est-elle possible cette nouvelle renaissance spirituelle? Dans cette question réside l’existence de la Russie en tant que personne historique, qui nous est connue à travers l’histoire, et qui termina sa vie extérieure, d’État organisé, avec la chute du Trône de son Tsar. Il n’existe pas d’autre voie de redressement historique de la Russie. Et il ne s’agit pas seulement de notre problème, d’un problème russe. C’est un problème mondial, universel. Car de l’une ou de l’autre décision dépendra le sort du monde, ou plus précisément dépendra la question de la croissance du monde et de la proximité de la venue du huitième jour.
Traduit du Russe

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (12)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la douzième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Le Général Tikhmenev, Commandant des communications militaires sur le théâtre des opérations pendant la Grande Guerre, a partagé ses souvenirs des derniers adieux du Souverain avec ses collaborateurs de l’État-major général. Il souligne, entre autres, les paroles que le Souverain lui adressa ainsi qu’au commandant en chef de l’intendance de campagne, le Général Egoriev. Quelles paroles caractéristiques! Leur ayant serré la main à tous deux, le Souverain eut l’air pensif, une seconde, raconte Tikhmenev «ensuite, tournant son regard vers moi et me regardant avec insistance, il me dit ‘Souvenez-vous, Tikhmenev, ce que je vous ai dit, faites transférer sans faute tout ce qui est nécessaire à l’armée‘, et se tournant vers Egoriev:’Et vous, assurez-vous que tout soit reçu. C’est plus important maintenant que jamais. Je vous dit que je ne peux dormir quand je pense que l’armée a faim». Et l’adresse d’adieu du Tsar à l’Armée? On ne peut la lire sans être envahi par l’émotion. Quelle abnégation sans précédant y résonne, quelle dévotion au devoir de défendre le pays! Quel reproche terrible a dû constituer cet adieu du Tsar aux soldats, pour ceux qui luttaient contre le Tsar, le renversèrent et prirent sa place. Cela n’expliquerait-il pas pourquoi cette communication du Tsar remise par le Général Alekseev à l’Armée, ne fut pas communiquée au Gouvernement Provisoire pour diffusion?… Voici ce document : «Pour la dernière fois, je m’adresse à vous, mes soldats que j’aime chaleureusement. Après l’abdication du Trône de Russie, me concernant moi-même ainsi que mon fils, le pouvoir est remis au Gouvernement Provisoire, établi à l’initiative de la Douma d’État. Que Dieu aide à conduire la Russie sur le chemin de la gloire et de la prospérité. Que Dieu vous aide, remarquables soldats, à éloigner de notre Patrie l’ennemi maléfique… Cette guerre inouïe doit être poursuivie jusqu’à la victoire totale. Celui qui maintenant pense à la paix est un félon, un traître à la Patrie. Je sais que chaque honnête soldat pense ainsi. Remplissez votre devoir, protégez bravement notre Grande Patrie, obéissez au Gouvernement Provisoire, écoutez vos supérieurs, souvenez-vous de ce que tout affaiblissement de l’ordre ne peut que servir l’ennemi. Je crois avec fermeté que l’amour inconditionnel pour notre Grande Patrie n’est pas éteint en vos cœurs. Que le Seigneur Dieu vous bénisse et que Le Saint Georges, le Mégalomartyr Porteur de la Victoire, vous conduise à la victoire. Huit mars 1917, État-major général».
Pour le Tsar qui s’écartait, les pensées à propos de la Russie étaient indissociables de la confession de la Foi Orthodoxe : il ne pouvait penser la victoire que sous l’égide de Saint Georges le Mégalomartyr! Mais la Russie ne pensait et ne sentait déjà plus de cette façon. Prenant congé du Tsar, la Russie prenait congé de la Foi des pères. «Jamais la Russie ne sera vaincue et cela non seulement grâce à l’immensité de son territoire, mais plutôt à l’âme de son peuple, qui toujours brûlera et souffrira, brûlera et souffrira. Les Russes peuvent perdre le monde entier, ils conserveront leur âme». Voilà ce qu’écrivit, concernant la Russie, l’Archevêque de Londres pendant la Grande Guerre, communiquant à ses compatriotes et coreligionnaires l’impression réelle vécue par tout étranger sérieux et sensible. Et il en était ainsi. Maintenant, en l’absence du Tsar, la Russie avait abdiqué son âme. «Souviens-toi, Russie, s’exclama au milieu du XIXe siècle, au beau milieu des grandes réformes, alors qu’il était encore archimandrite, le célèbre prédicateur orthodoxe, futur évêque Jean (de Smolensk), que le jour où tu enfreindras ta foi, tu enfreindras ta vie…» Ce jour arriva avec le départ forcé du Tsar, lorsque le peuple russe abdiqua son Tsar. Alors le peuple russe put s’exclamer en versant des larmes «Nous sommes perdus, nous mourons…» Car vraiment «le Soleil s’était couché sur la Terre de Russie». Oubliant le Tsar, le peuple russe oublia la guerre, oublia la Patrie, oublia Dieu. «La Russie» cessa d’exister en tant qu’organisme synodal. Il ne resta qu’un temple disséminé dans lequel il n’était plus possible de rassembler quoi que ce soit de suffisamment solide pour défendre ni le Tsar, ni Dieu, ni la Patrie.

La Sainte Famille Impériale devant la Maison Ipatiev où elle mourut en martyre en Juillet 1918

Dans le chaos qui s’en suivit, le sort du Tsar et de sa Famille était scellé. Avec une rapidité surprenante, il se retrouva sous surveillance, aux arrêts. Bien sûr, les calomnies se turent immédiatement quand s’ouvrit la possibilité de vérifier les faits. Le Tsar et sa Famille étaient purs comme le cristal, que ce soit dans les domaines politique, familial ou social. Mais quel sens cela pouvait-il encore revêtir? Qui pensait encore à la Famille du Tsar; tous pensaient à eux-mêmes, à leurs besoins et à leurs maux quotidiens qui se multipliaient de jour en jour… Abandonnés à eux-mêmes, isolés du monde extérieur, soumis à un régime oscillant entre la situation d’arrêt à domicile et de prison politique, le Tsar et sa Famille trouvèrent une extraordinaire force dans l’esprit chrétien. Ces gens remplis d’amour et humbles étaient rayonnants, et il fallait vraiment avoir perdu tout sens humain pour s’approcher d’eux sans éprouver à leur égard, sympathie et déférence. Ma mémoire n’a pas retenu de détails, mais je me souviens avoir entendu de la bouche du journaliste célèbre Pëtr Ryss le récit de l’impression ineffaçable que conservait un vieux révolutionnaire (dont j’ai oublié le nom) affecté temporairement à la surveillance de la Famille du Tsar : il était incapable de parler d’eux sans un émouvant sentiment de tendresse.
Il suffit de lire les livres des Généraux Dieterichs ou Sokolov pour sentir en soi l’action de cette fascination de pureté et de sainteté. Et les prières en vers de la Grande Duchesse Olga, conservées jusqu’aujourd’hui ! Les enfants russes devraient les apprendre… La Dextre de la Providence Divine cultivait ce qu’elle avait semé. Et le jour arriva, où les Anges reçurent dans leur étreinte lumineuse les âmes lumineuses du Tsar et des membres de Sa Famille… L’enchaînement fatidique des événements aboutit au crime atroce d’Ekaterinbourg. Le sang du Tsar teinta la Russie. Le dernier Tsar de Russie mourut une mort de martyr. Il semble que personne n’accorda la moindre attention à l’extraordinaire coïncidence, qui incite à une méditation mélancolique sur le destin de la malheureuse Russie. «Jour d’affliction», le jour du crime affreux d’Ekaterinbourg coïncide avec le jour où on fait mémoire du Saint Prince André Bogolioubski, c’est-à-dire ce prince russe qui, sinon par le titre, du moins par son existence, à la réflexion, fut le premier Tsar russe! Ce monarque mourut une mort en martyr, il paya de sa tête le fait d’être venu quasiment quatre siècles avant son temps. Et voilà que le jour même où l’Église fait heureuse mémoire du monarque martyr qui a rejoint le chœur des saints, précurseur de l’idée d’un Empire Orthodoxe, tombe en victime pour la même idée le dernier des Tsars de Russie. La chaîne du temps s’est bouclée. Et de façon remarquable, encore. La chute du Trône du Tsar en Russie, la chute-même de l’Autocratie, se produisit au moment où la Russie, pour la première fois de toute son histoire, avait atteint le but même de son activité vitale d’empire Orthodoxe! Le renversement du Tsar coïncidait avec la fin victorieuse de la Grande Guerre pour l’armée russe. Que promettait, entre autres à la Russie, une issue victorieuse à la guerre? La réponse à cette question nous est donnée dans une remarquable homélie prononcée en l’église du Christ Sauveur par le Métropolite Antoine lors de la Semaine de l’Orthodoxie à Moscou en 1918. Ce hiérarque renommé commence par indiquer que le Triomphe de l’Orthodoxie, à la différence de l’habitude qui avait prévalu pendant quatre siècles et demi, de le célébrer dans l’ancienne Cathédrale de la Dormition, est célébré maintenant en l’église du Sauveur. Pourquoi? La route du saint Kremlin est coupée! Pasteur et troupeau ne sont pas autorisés à se rendre à leur antique et miraculeuse église de la Dormition! Le prédicateur attire plus loin l’attention des fidèles sur le surprenant contraste par rapport à l’année précédente, quand à la mi-février on s’attendait à tout à fait autre chose de l’année qui venait de commencer.
«Alors, nos fidèles soldats formait un mur menaçant face à l’ennemi et s’étant renforcés en quadruplant hommes et armes, étaient sensés devenir un fleuve invincible qui allait s’écouler en terres ennemies vers Vienne et Berlin et atteindre leur but que le peuple russe avait fait sien au début de cette guerre sainte et désintéressée, c’est-à-dire la libération des vaillants peuples orthodoxes serbes de l’asservissement et des agressions des hérétiques, prêter main forte à la communauté de nos frères qui faisaient appel à la Russie, nos frères de sang de Petite-Russie et de Galicie, et libérer du joug des étrangers leur patrie, notre patrie, apanage de Saint Vladimir-égal-aux-Apôtres, la Galicie russe, et ce qui est tout aussi important, donner à ses fils, nos frères, la possibilité de revenir dans le sein de la Sainte Église, échappant à l’hérésie uniate, dans laquelle ils furent attirés de force et asservis par la perfidie des jésuites.(A suivre)

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (11)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la onzième partie. Les précédentes se trouvent ici.

Que restait-il au Tsar à faire? Se cacher sous la protection de l’armée qui lui restait fidèle et aller à la capitale pour y guerroyer contre un front intérieur, qui combattrait ainsi le front extérieur? Il suffit de poser la question pour comprendre l’impossibilité morale et psychologique pour le Tsar d’entreprendre pareille démarche. Le Tsar était disposé à ceci: marcher sur la capitale pour réprimer la rébellion, en collaboration avec les forces dirigeant le pays, en prenant appui sur l’armée, même si cela eût été un sacrifice pénible mais nécessaire. Lire la Suite

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (10)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la dixième partie. Les précédentes se trouvent ici.

La Catastrophe.

Alexandre III

«Mon père tomba suite à une brèche, mais le coup porté contre lui le fut en réalité contre la société chrétienne. Elle mourra, si les forces sociales ne s’unissent pas pour la sauver». Voilà ce qu’écrivit l’Empereur Alexandre III en 1881, encore sous l’impression fraîche de la catastrophe du premier mars, à l’Empereur François-Joseph. Le règne de l’Empereur Alexandre III fut une époque d’apaisement intérieur;la révolution se mit à couvert. Rapidement, la Russie reprit des forces, l’énergie revint. Mais il ne s’agissait que du calme avant la tempête. L’union consciente des forces sociales autour du Tsar pour sauver la «société chrétienne» n’eut pas lieu!
La tempête reprit avec une force nouvelle avec le règne du fils de l’Empereur Alexandre. Il ne faut toutefois pas s’imaginer que la révolution bénéficiait de cadres puissants à l’époque de Nicolas II:ils étaient infimes par comparaison à la puissance de l’État russe. Le malheur résida en ce qu’au sein de la société disparaissait avec une vitesse menaçante la capacité de s’opposer au poison de la révolution, et le souhait même de manifester quelque opposition s’éteignit. Elle était malade, la Russie. Le processus de la maladie se développait à vue d’œil. Était-ce une maladie mortelle? Hélas! Même les cœurs les plus vaillants n’offrirent aucune aide! Et le grandiose chambardement de 1905 ne fournit aucun impact salutaire.
«Les gens devenaient des bêtes, des bêtes vicieuses, implacables, indomptables sinon par les armes. Les fusils et les mitrailleuses commencèrent à crépiter… Et dans les vieilles églises de la capitale russe, nous priions dans le vacarme des fusillades, comme dans une ville assiégée…», écrivait l’Archevêque Nikon dans les «Feuillets de la Trinité», à l’occasion du Nouvel An 1906. «Ainsi se termina l’année, cette année noire, cette année de ténèbres, cette année ignominieuse, cette année de grande affliction et de colère divine… Qu’endura le malheureux cœur russe? Quelles épreuves traversa le cœur de notre Tsar bon, doux et débordant d’amour, notre Tsar qui endura tant de souffrance , en réalité, un martyre? Ces tourments qui ravagèrent son cœur ne furent-ils pas plus accablants encore que ceux du Grand et Juste Job de l’Ancien Testament, qui endura lui aussi de longues souffrances? Seigneur, jusque quand?! Serait-il possible que la fiole de Ta colère ne fût pas encore vide? Ou s’abattra-t-elle encore sur nous Ta main qui punit? Oh, épée de Dieu! Quand t’apaiseras-tu? Quand rentreras-tu dans ton fourreau? Déjà s’écoulent les rivières de sang et les ruisseaux de larmes, déjà s’élèvent les gémissements des veuves désemparées et des malheureux petits orphelins:par ce sang, par ces larmes, par ces gémissements, aie pitié, Seigneur de notre Rus’ si pécheresse!… Ne Te souviens pas de nos fautes, baisse Ta main qui châtie, rentre Ton épée dans son fourreau, souviens-Toi de Ta miséricorde d’antan et prends en pitié notre malheureuse Patrie! Que Ta force se lève et vienne nous sauver!» Voilà comment s’émut ce bon fils de l’Église devant les troubles de 1905-1906. Mais ce ne fut pas ainsi que la société russe comprit cette terrible leçon. Elle ne comprit pas les signes de la colère de Dieu! Et de toutes façons, elle pensait peu à Dieu.
Une nouvelle période de prospérité commença, plus brillante encore que celle qui prévalut sous l’Empereur Alexandre III. Mais cette miséricorde divine ne mena pas au salut, et ils ne firent pas réfléchir la société russe, ces dons divins qui pleuvaient à nouveau sur la Russie. La société n’ouvrit pas les yeux, elle ne guérit pas de l’ivresse révolutionnaire. Elle n’avait rien appris:on ne vit pas se former un front conservateur uni autour du pouvoir du gouvernement, alors que la dernière heure avait sonné. L’antithèse ‘nous’ et ‘eux’ conservait toute sa force. La vague d’opposition se déploya de manière fabuleuse;les «gens les meilleurs» étaient prêts à aller aussi loin qu’il le fallait dans le sens de la conciliation avec la révolution;il fallait surtout ne pas se trouver aux côtés du Gouvernement du Tsar.

C’est dans les jours de février que la Russie subit le paroxysme destructeur et mortel de la fièvre révolutionnaire. Les désordres qui survinrent à Petersbourg ne représentaient pas un danger en soi. Ils auraient pu être réprimés relativement facilement. Des interruptions peu importantes dans la livraison de denrées alimentaires prirent de l’ampleur dans les imaginations déjà enflammées de la société au point de donner à la société le droit de «descendre dans la rue» afin d’exiger du pain. Les circonstances objectives ne correspondaient pas à ces «émeutes des affamés»:la Russie en général, et d’autant plus Saint-Pétersbourg ne vivait pas plus mal, et peut-être mieux qu’avant la guerre. Une évaluation sobre de la situation, effectuée par le regard d’un administrateur expérimenté, aurait suggéré facilement les mesures indispensables dans pareils cas et qui sont normalement mise en œuvre spontanément par l’instinct de conservation de tout gouvernement. Toutefois, la Russie était arrivée au point où son instinct de conservation avait cessé de fonctionner:on ne trouva pas les forces de l’ordre, policières ou militaires minimes capables d’écraser dans l’œuf la rébellion qui s’abattit impitoyablement sur la vie russe au moment où la Russie était plus proche que jamais de remporter la guerre. Dans une sorte d’extase maladive de rébellion frénétique, la Russie devint soudainement folle et une fraction d’instant, la rébellion de traîtres s’orna aux yeux de la société de l’auréole de la «révolution», devant laquelle s’inclinèrent avec impuissance les forces policières et militaires. Le Tsar fut quasiment le seul dont la conscience nationale ne se troubla pas. Sa santé spirituelle n’était en rien affectée par les tendances corruptrices de son temps. Il continua à voir les choses simplement et clairement. Dans la capitale, à l’apogée de la guerre, la Grande Guerre, dont l’issue devait déterminer le destin du monde, éclatait une émeute de rue! Il eût fallu la réprimer sur place, avec une implacabilité instantanée, qui dans pareils cas est l’unique méthode qui garantit des pertes de sang minimales. Pour le Tsar, c’était très clair, comme était aussi clair pour lui, lors de confrontations antérieures avec l’opinion publique, qu’en temps de guerre, et de plus à la veille de la victoire finale sur l’ennemi, il est exclu de s’occuper de réformes organiques intérieures qui affaiblissaient le pouvoir régnant. Le Tsar était au front, à la tête de l’armée qui demeurait soumise. Il lui suffisait dès lors, dirait-on, de mettre un terme à cette émeute! Mais pour cela, il eût fallu que ce qui se produisait dans la capitale fût perçu par les forces gouvernementales et sociales à la tête de la Russie, précisément comme une émeute. Pour cela, il eût été nécessaire que le Tsar puisse aller maîtriser l’émeute dans la capitale, en tant que Tsar de Toutes les Russie, sauvant la Patrie de l’ennemi intérieur sous la forme d’une émeute de la canaille qui menaçait l’existence du pays!
Il n’en fut pas ainsi.Entre la canaille en rébellion et le Tsar existait une barrière séparant le pays de son Guide, son Tsar Oint de Dieu. Et l’émeute se transforma non pas en groupes isolés, en gens séparés;elle prit l’aspect d’une coalition d’une ampleur grandiose rassemblant des gens de toutes les qualités, de toutes les orientations de pensée qu’unissait non l’idée de former bloc autour du Tsar afin de défendre le pays, mais au contraire, l’idée d’empêcher le Tsar de manifester sa volonté de pouvoir, l’idée, terrible à dire, de sauver le pays du Tsar et de sa Famille. (A suivre)

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (8)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la huitième partie. Les précédentes se trouvent ici.

C’était le cas de Stolypine. Il ressentait parfois dans sa grande âme ce malaise qui soufflait sur la Russie, mais en tant qu’homme confronté aux affaires et aux luttes pratiques, il n’approfondit pas ces pressentiments, les chassa hors de lui et continua son travail enthousiaste sur le seul plan politique. Et ici, évidemment, il n’était pas à l’unisson avec le Souverain… La position de Stolypine était claire. La Russie était mûre pour une grande prospérité et la gloire, ou, plus exactement, elle avait atteint la maturité suffisante pour faire son entrée définitive dans une nouvelle et brillante phase de son existence mondiale. De quoi avait-elle besoin pour cela? Un laps de temps relativement court qui devait être utilisé à la transformation de son éducation politique. Cette rééducation fut accomplie et finalisée sous Stolypine. D’un côté, la Russie était un pays constitué de petites propriétés, débarrassé de la maladie des ‘communautés rurales’, et où commençait à se manifester la conscience du droit individuel, entrepreneurial et juridique. De l’autre côté, au sein des classes possédantes, on apprenait et on s’adaptait progressivement à une forme de vie civile active et consciente fondée sur les principes d’une liberté raisonnable. Nonobstant tous ses défauts, la Douma d’État servait, au yeux de Stolypine, d’excellente école, qui d’une part portait des fruits utiles et d’autre part offrait un appareil de contrôle sur la bureaucratie. Stolypine pensait que les excès qui empoisonnaient les activités de la Douma, s’estomperaient progressivement, comme le font les maladies d’enfance. Il considérait déjà à cet égard que l’Acte du 3 juin était un succès très positif. Peu de temps avant sa mort, il rêvait que Dieu accorde à la Russie encore quelques années de paix. Le défunt Premier Ministre adressa une lettre mentionnant ces pensées et souhaits au Ministre des Affaires Étrangères Izvolski. Ce programme de Stolypine, sur un plan «dépourvu de tout mysticisme!» paraissait juste et très convaincant. Il le captivait, engloutissant toutes ses forces. Il était cet idéal dont l’aspiration elle-même constituait une nouvelle idéologie politique en Russie. De cette idéologie devait naître une nouvelle Russie Stolypinienne. Et d’une manière ou d’une autre, le vieux Tsar de Russie occupait en elle une place nouvelle! Le Tsar continuait, il est vrai, à être le centre de tout, formellement. Non seulement aucune loi ne pouvait entrer en vigueur sans sa ratification, mais tout l’appareil du gouvernement demeurait entre ses mains. Les secteurs les plus importants de la vie du peuple relevaient entièrement de sa compétence, les institutions représentatives en étant écartées. L’Église et l’armée vivaient tel qu’elles l’avaient fait depuis la première révolution. Mais le lien intérieur unissant le Tsar à la Russie s’amenuisait progressivement, et finit par disparaître. La Russie était visiblement sortie de l’emprise du Tsar; le poids du pouvoir du Tsar ne se faisait plus sentir. Et au plus ce pouvoir agissait prudemment, au moins il faisait sentir sa rigueur sur la société, au plus cette dernière s’irritait des manifestations du pouvoir envers elle.
Et nous passons ici à une autre dimension cachée, dont la découverte expose un fait lourd et honteux. Pendant que la Russie vécut dans la conscience de ses obligations traditionnelles, liées au servage, le nœud du servage et de la servitude demeurait serré, et la Russie était intérieurement forte. Mais à mesure qu’elle goûta du fruit de la liberté civile, elle perdit irrésistiblement sa force intérieure et devint la victime du libre arbitre, de l’anarchie, de la rébellion. C’est une grande chose que la liberté civile! Mais elle présuppose la capacité et la préparation à la libre soumission. Les Tsars russes, de règne en règne, firent généreusement don de libertés civiles à la Russie. De façon extraordinairement systématique, avec amour et persévérance, depuis déjà bien avant Alexandre II, ils les avaient plantées de leur propre autorité dans leur pays, recourant parfois à la force, s’appuyant sur le capital de loyauté et d’obéissance inhérent à leurs sujets légué par la Rus’ Moscovite à la Russie Pétersbourgeoise. Et ils avaient atteint progressivement de grandioses résultats. La Russie croissait comme une levure. Nous avons déjà souligné l’ampleur de ses succès civils. Finalement, le moment arriva où les derniers restes du servage furent abolis. Ce fut un élément remarquable des réformes de Stolypine, qui n’étaient pas simplement des réformes techniques agraires, mais qui signifiaient une seconde et authentique libération des paysans de la dépendance d’un lien de servitude de classe, ainsi que leur transformation en citoyens aux droits égaux, vivant selon les règles générales du droit civil, en tant que propriétaires libres.
Mais ce fut une tragédie car aux yeux de la Russie «libre», le Tsar ne paraissait plus nécessaire! Il est vrai qu’auparavant déjà, il avait cessé d’être nécessaire à cette masse sombre des paysans des communes, qui, contrairement à la logique, continuèrent à exister, dans le contexte d’une Russie civilement libre, sur base des principes obsolètes des communes nées de la redistribution des terres à l’époque où subsistait en partie le servage. La réforme de Stolypine avait pour tâche immédiate de créer un nouveau paysan-propriétaire, libre d’occuper une part des terres groupées dans le cadre des anciennes communes, et qui attendait avec une obstination extatique qu’une révolution leur redistribua les terres; celle-ci se faisant attendre, ils se convainquirent qu’ils allaient la recevoir de la part du Tsar.
Mais nous le répétons, tout cela recelait malheur, honte et troubles, qui furent révélés dans le processus de dévoilement du mystère de l’histoire de Russie: le principe de la liberté civile ne pouvait vivre aux côtés des us et coutumes russes au sein de l’antique conscience empreinte d’allégeance, et de religion, orthodoxe. La tragédie russe résida en ce que l’essor civil de la Russie fut payé au prix de l’abandon du Tsar et de l’Église par l’homme russe. La Grande Russie Libre ne voulait pas continuer à être la Sainte Rus’. La raisonnable liberté se transforma dans le cerveau et l’âme de l’homme russe en rejet de la discipline spirituelle, refroidissement envers l’Église et mépris du Tsar. Avec l’essor civil de la Russie, le Tsar était devenu spirituellement et psychologiquement superflu. Il était devenu inutile à la Russie libre. Disparu, le respect dû à son pouvoir, disparu le lien intérieur avec lui, disparue sa place à l’intérieur de chacun. Et au plus près on se trouvait du trône, au plus haut de l’échelle culturelle, au plus grands la prospérité et le développement intellectuels, au plus étourdissant était le gouffre qui s’ouvrait entre le Tsar et ses sujets. Ceci seulement peut expliquer le fait que constitue le vide qui s’était formé autour du Tsar au moment de la révolution. N’oublions pas que si l’Acte du 17 octobre fut arraché au Souverain au prix d’une grande souffrance, l’Acte d’abdication lui fut littéralement extorqué. Le Tsar n’avait pas perdu la tête aux premiers signaux de la révolution. En dépit de toute sa douceur et sa bonté, il était prêt, et l’avait toujours été, à intervenir avec toute la rigueur nécessaire face à la «sédition». Mais il avait les mains liées. Pire, il fut abandonné. Au lieu d’aide, il trouva non seulement lâcheté et trahison, comme il l’écrivit amèrement à ses proches, mais une chose pire qui tenait en son pouvoir ceux qui n’étaient ni lâches ni traîtres. Ce ne furent ni la lâcheté, ni la traîtrise qui dictèrent à Alekseev et au Grand Duc Nicolas Nikolaevitch les propos insistants qu’ils adressèrent au Tsar, exigeant son abdication. C’était la manifestation aiguë de la perception psychologique de l’inutilité du Tsar, qui s’était emparée de la Russie. Chacun agissait selon sa logique et avait sa propre compréhension de ce qui était nécessaire au salut et à la prospérité de la Russie. D’aucuns pouvaient faire preuve d’une grande intelligence, et même de sagesse dans la vision de l’État. Mais la crainte mystique devant le pouvoir du Tsar, cette conviction religieuse que le Tsar-Oint du Seigneur portait en lui la grâce de Dieu dont on ne pouvait se passer et la remplacer par les raisonnement, on en trouvait plus la trace. Elle avait disparu. Comment expliquer autrement la contestation unanime qui s’éleva plus tôt déjà contre la décision du Tsar d’assumer lui-même le commandement de l’armée? Chacun imaginait être lui-même en mesure de faire beaucoup mieux tout ce qu’était capable de faire le Gouvernement du Tsar! On peut dire cela non seulement des zemstvos sur lesquels pesait la tutelle relativement modeste du Ministère des Affaires Intérieures, mais aussi d’acteurs sociaux et politique très à droite, qui rejoignirent le bloc progressiste. Et on peut même le dire des ministres du Tsar, qui en venaient facilement à la conclusion qu’ils pourraient tout régler mieux que le Tsar.
Parlons maintenant des derniers jours de la Russie. Même lorsque l’horizon politique ne permettait de déceler aucun signe de la catastrophe qui se préparait, les éléments de celle-ci étaient déjà présents. D’une part, il y avait la Russie du «progrès», un progrès inouï, majestueux, progrès non seulement matériel et culturel, mais aussi civil. Cette dernière dimension était particulièrement de nature à provoquer une distorsion de la perspective. En effet, même Stolypine s’accommodait très bien de la révolution!… Il s’en accommodait non seulement sur le plan policier, mais aussi sur le plan politique! La Russie se développait, mûrissait, se renforçait dans sa nouvelle dimension civile. A condition de se débarrasser de la dimension «mystique» de la vie, on pouvait avec une certitude absolue affirmer: donnez vingt-cinq ans d’existence paisible à la Russie et elle sera invincible, elle sera devenue un pays de propriétaires conservateurs puissants et assurés contre le poison de la révolution… Ceci était correct dans une perspective socio-politique. (A suivre)

Traduit du russe.

Saint Tsar Nicolas II. «En Mémoire du Dernier Tsar» (7)

Le Saint Tsar Nicolas II
Le long texte «En mémoire du Dernier Tsar» fut publié en 1943 à Kharbine, dans le magazine «Pain céleste» ("Хлебе Небесном"). Il constitua par la suite un chapitre, aux pages 264-302, du livre Чудо русской истории. (Le Miracle de l'Histoire russe), écrit par l'Archimandrite Konstantin (Zaïtsev) (1887-1975) qui en 1949 rejoignit la communauté de Jordanville où il enseigna au Séminaire. Il dirigea les revues ««Православная Русь» (La Rus' Orthodoxe), «Православная жизнь» (La Vie Orthodoxe), «The Orthodox Life» , et Православный путь» (La Voie Orthodoxe). Il exerça une activité pastorale d'envergure et participa amplement à la contribution majeure de l’Église Russe hors Frontières en matière de théologie, d'histoire de la Russie et d'histoire de la culture russe. A notre connaissance, ce long texte de grande valeur, parfois ardu, n'a pas été traduit et publié en français à ce jour. Il est proposé ici en entier, mais fractionné. Voici la septième partie. Les précédentes se trouvent ici.
Ouverture de la Première Douma d’Etat

Ayant créé un système de représentation populaire, le Tsar admit ce nouvel ordre des choses uniquement comme une modification technique du mécanisme supérieur de gouvernement. Homme d’une loyauté extrême et libre de toute passion ou attirance personnelle, il observa, avec un scrupule exceptionnel, les règles organisant le fonctionnement de la Douma d’État, tout comme il observait la loi en toutes circonstances et dans tous les domaines. Mais en son for intérieur, ce mécanisme lui demeura étranger, sans précédent au cours de l’histoire russe. On trouve le témoignage clair de cela dans la correspondance du Tsar avec le Ministre de l’Intérieur N.A. Maklakov, publiée en Russie à l’époque soviétique. Tentant de monter le Tsar contre la Douma, en 1913, Maklakov lui demanda de prendre la décision de la dissoudre s’il ne parvenait pas à la faire fonctionner dans les limites de la légalité. Rien ne sortit des réflexions de Maklakov, car il se heurta à une opposition unie et décidée au sein du Conseil des Ministres. Mais il est curieux que dans sa correspondance avec Maklakov, le Tsar exprimât pleinement son désaccord vis-à-vis de l’ordre régnant de l’État. Il écrivit: «Je considère également nécessaire et de bon ton que le Conseil des Ministres examine sans retard mon idée persistante de modifier l’article instituant la Douma d’État, et en vertu duquel, si la Douma n’est pas d’accord avec les modifications du Conseil d’État, et ne soutient pas un projet de loi, celui-ci est réduit à néant. En l’absence de Constitution, cela est un total non-sens. La soumission des opinions argumentées de la majorité et de la minorité au choix et à la ratification du Souverain serait un bénéfique retour à un cours plus paisible de l’activité législative, et en outre, conforme à l’esprit russe». Tel était l’avis «personnel» du Tsar, sur lequel, évidemment, il n’insista pas, car il était dépourvu de tout esprit mesquin et d’entêtement, dont il était constamment accusé. Au contraire, il couvrit, étonnamment, avec sollicitude de son haut patronage, la remarquable, à bien des égards, «Constitution russe» trouvant son expression suprême dans les Lois Fondamentales du 23 avril – chef-d’œuvre de droit administratif!- Mais cela ne pouvait en aucun cas signifier pour lui qu’il se sentait, toujours et en toutes circonstances, obligé de se soumettre à cette forme exprimée dans les actes législatifs «constitutionnels». Car lui, et lui seul, continuait à porter, même dans le cadre des nouvelles «lois fondamentales», la responsabilité devant Dieu du destin du peuple de Russie! Aucun pouvoir sur terre n’était habilité à priver le Tsar du droit et de lui ôter la responsabilité de se sentir arbitre suprême dans les décisions définitives que réclament des circonstances exceptionnelles. Lorsque l’Empereur allemand lui proposa, en vue de minimiser sa responsabilité dans l’accord de Portsmouth, de soumettre celui-ci à la ratification de la Douma, le Tsar répondit qu’il assumait la responsabilité de ses décisions devant Dieu et devant l’histoire…
Le Souverain continuait à se considérer comme l’arbitre devant lequel aucun appel n’était possible, même en politique intérieure. C’est précisément cette disposition d’esprit du Tsar qui généra l’Acte 3 de juin 1917, qui, pris en violation de la «constitution», sorti la Russie de l’impasse où l’avait menée l’incapacité de fonctionnement de la Douma. «Par le pouvoir sur notre peuple que le Seigneur donna au Tsar, devant Son Trône, nous répondrons du destin de la Puissance qu’est la Russie», lisons-nous dans le manifeste du 3 juin! Il arrivait également au Tsar de prendre sur sa conscience certaines décisions concernant des questions relatives à l’Église, et dans ces cas, il ne se sentait pas formellement lié par les décisions du Saint Synode. Un témoin bien informé, Jévakhov, a écrit qu’au cours de son règne, le Tsar manifesta seulement à trois reprises sa volonté d’Autocrate à l’égard du Saint Synode. La première fois, ce fut à l’occasion de la glorification de Saint Ioasaf de Belgorod, en 1910. Attendant avec impatience que le Synode détermine le moment de la cérémonie officielle, le Tsar ne s’arrogea pas le droit d’interférer dans les travaux du Synode en lui demandant de se presser. Mais lorsque le Synode déclara qu’il état nécessaire de postposer cette cérémonie, le Tsar marqua son désaccord avec les conclusions de l’Ober-procureur et du Synode et fixa lui-même le délai. Il manifesta une deuxième fois sa volonté dans le cas de la glorification de Saint Jean Métropolite de Tobolsk. Et finalement, la troisième fois survint lors de la décision concernant le Métropolite Vladimir de Kiev… Il y aurait eu, toutefois, d’autres cas semblables, que Jévakhov ne releva pas. Ainsi, Gourko mentionne l’abrogation par le Souverain du déplacement du Hiéromoine Iliodore, prescrit par le Synode, abrogation qui, selon Gourko, produisit une impression pénible sur le Métropolite Antoine. Nous ne mentionnerons pas deux autres cas individuels; dans pareilles circonstances, les différences d’opinions et les évaluations divergentes sont toujours possibles.
Pour ce qui concerne la glorification des saints, on est forcé d’admettre que le Tsar avait toujours, sur le plan spirituel, un temps d’avance sur le Synode, influencé par les opinions mondaines bien connues et caractérisées par leur indifférence et leur scepticisme en matière de foi. Ce fut le cas particulièrement lors du report de la glorification du Métropolite Ioann, que le Synode motiva par la nécessité de prendre en compte les implications politiques. Pour ce qui concerne ces dernières, le Tsar pouvait, quoi qu’il en soit, se considérer plus compétent que le Synode! En 1930, le Métropolite Antoine (de Kiev et de Galicie) qualifia le sens de la position du Tsar en matière de glorification des saints comme suit: «Le règne de l’Empereur Nicolas II correspondit à une réelle ouverture vis-à-vis de l’invention des reliques des saints et de la glorification de ceux-ci. Les choses étaient devenues très délicates à ce propos en Russie les derniers temps, suite à ce qui se produisit lors de l’invention des reliques de Saint Tikhon de Zadonsk. L’événement déclencha un tel enthousiasme populaire et tant de miracles se produisirent, que se répandit en Russie le bruit selon lequel l’Empereur Alexandre II aurait dit qu’il n’y aurait plus de nouveaux saints en Russie. Je ne crois pas que le Souverain ait pu prononcer pareille phrase, mais le simple fait que cette rumeur se répandit caractérise à souhait l’opinion publique de l’époque. Pendant le règne de l’Empereur Nicolas II, on procéda à l’invention des reliques de Saint Théodose de Tchernigov, en 1896, de Saint Seraphim de Sarov, en 1930, de Saint Ioasaph de Belgorod, en 1911, de Saint Ioann de Tobolsk, de Sainte Anne de Kachine et de Saint Pitirim de Tambov. Je me souviens d’une des sessions du Synode au cours de laquelle un hiérarque fit remarquer qu’on ne pouvait continuer indéfiniment à glorifier des saints. Les regards des participants se tournèrent vers moi et je répondis: «Si nous croyons en Dieu, nous devons nous réjouir de la glorification des Saints». De ce point de vue, conclut Vladika, d’autant plus grande était la dévotion du Souverain qui était quasiment le premier à prendre les décisions en ce domaine».
Le matériel que nous avons présenté suffit à prendre la mesure de la nature de la divergence de pensée et de sentiment entre le Tsar et la société russe, dans la mesure où il s’agissait d’une divergence dans la conception et l’évaluation de l’essence du pouvoir impérial et des prérogatives de celui-ci en Russie. Mais ce faisant, nous n’avons pas encore résolu la question dans son ensemble. Nous n’avons encore rien dit de l’essentiel; nous ne l’avons pas même effleuré! Comme nous le savons, on constatait ces différences de pensées et de sentiments non seulement entre le Tsar et les gens indifférents à l’Église (nous ne voulons pas même parler de ceux qui étaient hostiles à celle-ci), mais entre lui et les gens proches de l’Église, soumis au Tsar, parfois jusqu’à la dernière goutte de leur sang! De ce qui vient d’être dit, on peut comprendre pourquoi le Tsar et les Kadets, ni même le Tsar et Witte, ne pouvaient trouver langue commune. Y eut-il réellement langue commune entre le Tsar et Stolypine, que le Souverain respectait et appréciait sincèrement et profondément, un homme qui de son côté prouva son dévouement au Tsar par ses activités et par sa mort elle-même? La même divergence essentielle de pensée et de sentiment, à un degré évidemment moindre, était perceptible entre Stolypine et le Tsar. Nous abordons ici une énigme dont la solution apparaîtra seulement dans des événements ultérieurs, inaccessibles à ceux qui vécurent au cours de son règne. En même temps, nous approchons des éléments que, bien souvent, les gens, même ceux qui ne sont pas très éloignés de l’Église, collent une étiquette du genre «humeur mystique», «mysticisme», etc. Effectivement, le Tsar était soumis à ce genre «d’humeur». En d’autres termes, il était capable de connaître et de voir ce que ne pouvaient connaître ni voir les gens moins doués spirituellement et menant une vie moins spirituelle.

K.N. Leontiev

Et c’est précisément cette prédisposition, que le Souverain fit mûrir en une «supra-conscience mystique» qui le rendit relativement indifférent à tout ce qui brillait dans les domaines culturel, économique et politique, qui pourtant embellit son règne et pour lesquels œuvrèrent avec tant d’enthousiasme, avec tant de ferveur authentique, certains de ses proches, de ses collaborateurs, Stolypine plus que tous les autres. On notera d’ailleurs que Stolypine, selon certains témoins le connaissant de près, n’était pas complètement étranger à une perception «mystique» de l’abîme qui menaçait d’engloutir la Russie. Ce sentiment était, à des degrés différents, inhérent à quasiment tous les conservateurs notables, quelque différentes que fussent leur caractéristiques psychologiques ou intellectuelles. Et il était le fondement du scepticisme envers les résultats positifs du développement civil du pays, exprimé avec alacrité par Pobedonovtsev et Leontiev. Il était inhérent à différentes doses à la majorité de ceux qui soutenaient les piliers de la «réaction». Par ailleurs, cette crainte, ils la ressentaient la plupart du temps de façon tout à fait instinctive, sans chercher à en articuler les arguments, et se retrouvaient parfois en complète contradiction avec les positions politiques qu’ils défendaient. (A suivre)
Traduit du russe