Athanasios 5Le site Pravoslavie.ru a publié la version russe du texte ci-dessous le 17 novembre 2016. Son Éminence le Métropolite Athanasios de Limassol y aborde, avec la puissance  et la beauté du verbe qui lui sont si coutumières,  le thème de l’homme contemporain dans l’épreuve.

Souvent, quand nous nous sentons épuisés, nous comprenons ce que signifient les paroles du Christ : «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos» (Mat.11,28). Les jeunes ne peuvent ressentir cela pleinement : ils ne portent pas de fardeau. Mais pour le vieil homme qui a dû traverser de nombreux dangers, les afflictions, les labeurs, les échecs, l’asthénie, chaque année ajoute son poids au fardeau, à la fatigue, aux peines, et il a besoin de souffler, de poser ce fardeau quelque part, de s’en libérer. Et le seul qui puisse soulager, c’est le Christ. Personne d’autre. Tout ce que nous puissions entreprendre d’autre, cela reste humain ; cela ne peut nous aider que dans une mesure limitée. Nous pouvons par exemple voyager, rentrer au village pour revoir un vieil ami, ou encore aller dans l’un ou l’autre bel endroit. Cela peut nous aider et nous apaiser, mais pas en profondeur. Seul le Christ est en mesure d’apporter véritablement la paix à l’âme de l’homme car Il est Lui-même la Paix de nos âmes.
Comme nous le disons pendant la Sainte Liturgie, «Donnons-nous nous-mêmes, les uns les autres, et toute notre vie au Christ notre Dieu». Nous remettons au Christ tout le fardeau de notre «je» et celui de tous les «je» de ceux qui nous entourent, nos tracas, nos besoins, nos anxiétés, nos frayeurs, nos afflictions, nos maladies, nos plaintes ; nous chargeons tout cela dans les bras de Dieu et nous nous donnons au Christ Dieu.
Un grand secret réside en cela. Tant que l’homme ne le comprend pas, avec le temps qui passe, il s’affaisse sous le poids de la fatigue qu’il porte. Et pour autant que je sache, la psychologie contemporaine enseigne cela ; les psychologues s’efforcent de dévoiler les tourments et les blessures du monde de l’âme humaine. Et il faut simplement que l’homme partage cela, et c’est déjà tout un travail. Il faut sortir tout cela, ne pas le garder en soi, et mieux encore, il faut apprendre à remettre tout entre les mains de Dieu, à l’aide de la prière, à l’aide de la confession, expulser tout cela hors de soi et le remettre à Dieu. Il faut tout remettre à Dieu, ne rien retenir en soi.

Comme l’a dit bien souvent Saint Païssios, nous sommes pareils à l’homme qui porte sur le dos un sac rempli de vieilleries. Dieu vient pour nous retirer le sac des mains afin que nous n’ayons pas à porter ce tas de choses inutiles, de rebus, d’impuretés. Mais nous ne voulons pas le Lui remettre. Nous voulons garder cela en nous, traîner cela partout où nous allons. Mais Dieu vient pour le prendre :
paisios (1)Abandonne cela, lâche donc, jette ce sac et le méli-mélo qu’il contient ! Jette-le, arrête de traîner cela sur toi. Que veux-tu en faire ? Pourquoi te tourmentes-tu et te tortures-tu en vain ?
Mais nous refusons, pour rien au monde nous ne voulons lâcher ce sac ! Comme des enfants têtus qui se cramponnent à quelque chose et ne veulent pas le donner. Un jeune homme arriva jadis à la Sainte Montagne. Il voulait devenir moine, mais quelque tracas le tourmentait. Un jour qu’il se trouvait dans l’église, son geronda observa son visage et dit :
Regardez ce jeune homme, il ne permet pas à une seule pensée de le quitter ! Cela signifiait qu’il ne permettait pas aux pensées de le quitter afin de demeurer fût-ce cinq minutes sans aucune pensée. Son esprit est comme un moulin qui ne peut s’empêcher de moudre. Alors il y fourre de la matière, il y met des cailloux. Et cela produit de la poussière et du sable. Il l’interpela et lui dit :
Viens donc ici ! Quand tu es assis, tu ressembles à l’antenne d’un téléviseur qui capterait toutes les ondes envoyées par un émetteur! Arrête ne serait-ce qu’un peu, cesse de courir ! Ton esprit ressemble à un moulin qui tourne sans jamais s’interrompre. Vois donc ce que tu charges dans ton esprit ! Évidemment, si tu y charges des cailloux, il en sort de la poussière et du sable, et un nuage de poussière se lève. Tu dois placer les bons matériaux dans ton esprit. Mets-y de bonnes et belles pensées, de bonnes intentions, mets-y de la prière, car jusque maintenant, tu ne fais que t’épuiser. Ce que tu ne cesses de moudre s’installe en toi et tu t’épuises en vain.

L’homme doit se surveiller pour que son esprit ne soit embarrassé par un désordre sans fin qui le détruit. Car notre esprit peut nous créer de nombreux problèmes, et nous détruire. Dès lors, nous devons nous tourner vers Dieu au moyen de la prière, de la confession, de l’humilité, et déposer tout ce qui nous préoccupe dans les mains de Dieu, afin de trouver la paix. Alors vous pourrez trouver le calme en votre âme. Le Christ est venu en ce monde pour nous consoler, pas pour semer la confusion et nous troubler. Permettons-nous d’être en paix, de souffler, car Il sait que nous sommes épuisés, et plus le temps passe, plus nous nous épuisons. Il s’agit d’un grand art, que notre Église maîtrise.
Alors que je m’entretenais avec un psychologue, voici ce qu’il me dit :
Combien de personnes accueilles-tu par jour ?
Je lui répondis :
Maintenant que je suis vieux, je ne peux plus en recevoir beaucoup, 50, 60, peut-être 70 par jour. Quand je vivais au Monastère de Machaira, j’étais jeune, et parfois, j’en accueillais 150 ; je commençais à 4h le matin et je finissais vers 7 ou 8 h le soir, ou plus tard, parfois.
Ce n’est pas bien ce que tu te fais, c’est trop dur. Il ne convient pas d’entendre plus d’une dizaine d’hommes ou de femmes par jour. En tant que psychologue, nous recevons au maximum une dizaine de patients par jour. Plus ce n’est pas tenable.
Effectivement, mais seulement, nous avons un avantage : dès que nous sortons de la confession, tout disparaît. C’est un phénomène extraordinaire. Nous entendons toutes ces choses ! Vous imaginez ce que peut entendre un confesseur ! Rien de très amusant, nul ne vient nous raconter des choses agréables. C’est comme chez le médecin. Existe-t-il quelqu’un qui se soit rendu chez le médecin pour lui dire : «Docteur, je suis venu pour que vous m’examiniez car je suis en très bonne santé»? Non, bien entendu, on n’y montre que des maladies, des blessures, du sang, des maux. De même, on ne va pas chez le confesseur pour lui exposer nos vertus, nos réalisations, les événements heureux de notre vie, mais ce qui va mal, les afflictions, les obscénités, les échecs. Mais je suis humain, combien de temps est-il possible de supporter d’entendre parler sans fin des péchés et de ce qui est mal?
Un jour, un enfant me demanda :
Monsieur, quelqu’un est-il déjà venu pour te dire qu’il avait commis un meurtre ?
-Oui !
-Et tu n’es pas resté bouche bée ?
-Non, je ne suis pas resté bouche bée.
-Sérieusement ?
-Oui, je suis sérieux.
Et si seulement, il n’y en avait eu qu’un seul… Aujourd’hui, beaucoup de gens sont accablés, il y a tellement de problèmes dans le monde. Mais je ne garde pas tout cela en moi. Mon ventre et mon cœur n’en souffrent pas, je ne m’effondre pas sous le poids de la douleur des hommes. Je transmets tout au Christ, car le Christ, c’est l’Agneau de Dieu, Qui prend et porte les péchés du monde, mes péchés aussi. Le Christ est Celui Qui est réellement à nos côtés et Qui prend tout ce poids. Moi, je ne suis rien, simplement un serviteur ; j’accomplis mon service, et à côté Se trouve le Christ, qui accueille chaque homme et chaque femme.
Je vous explique tout cela non pas en fonction d’une expérience de confesseur qui recevrait les fidèles deux ou trois fois par mois; je confesse depuis plus de 35 ans et j’ai confessé des milliers de gens. Je puis vous dire qu’il s’agit d’un mystère que j’accomplis jusqu’à 50 fois par jour, quasiment chaque jour, jusqu’à ce que je sois épuisé. Je suis toutefois absolument convaincu de la présence du Christ à mes côtés. Je le vois bien ; c’est Lui qui accueille les gens, Lui qui les écoute, Lui qui leur répond, Lui qui les guérit. Moi, je suis le spectateur de tout cela. C’est comme le caissier à la banque. Des millions passent entre ses mains chaque jour, mais ils ne sont pas à lui. Il les prend, les inscrit et les transmet au chef ; il fait juste son travail. Il en va de même du confesseur. Il est témoin. Il témoigne de la présence de Dieu à cet endroit. Il est l’outil qu’utilise Dieu. Mais Celui qui accomplit le grand Mystère de la guérison de l’homme, qui répond aux questions que pose celui-ci, qui accomplit le Mystère du salut de l’homme, c’est le Christ.
Il s’agit de la plus grande expérience que puisse faire l’homme. Je le dis souvent quand j’ordonne un prêtre. A partir de ce moment, tu vas voir comment Dieu agit à travers tes mains. Pour toi, Dieu va devenir une réalité quotidienne. Ce miracle, ce miracle quotidien, il se reproduit des centaines de fois sur la journée, au fil de toutes les interventions de Dieu, comme disent les Pères, sans lesquelles tu ne peux rien faire. Tu mets juste en œuvre la partie extérieure de ce lien entre l’homme et Dieu, mais en réalité, c’est le Christ, qui prend le péché du monde, qui prend donc la charge, la nôtre et celle du monde entier. Mais pour sentir cela, il faut commencer par comprendre que le Christ nous enlève nos péchés à nous, confesseurs, prêtres, évêques. Et s’Il prend mes péchés, Il prend ceux de tous les gens. Et je ne puis m’indigner ou encore douter de ce qu’Il prenne et endure les péchés de mon frère. Car notre expérience personnelle et une preuve flagrante de ce que le Christ vint au monde sauver les pécheurs, comme le dit l’Apôtre Paul, et dont je suis le premier (1Tim.1,15). Et si le Christ me supporte et me sauve, s’Il ne me rejette et ne me repousse loin de Ses yeux, alors, je puis supporter tout homme, car sans aucun doute, mon frère est meilleur que moi. Quoiqu’il ait pu faire. Car il ne fait aucun doute qu’il n’est personne qui soit inférieur à moi. Voilà ce que doit ressentir l’homme : «Personne ne m’est inférieur». Cela peut nous paraître lourd à porter, mais en même temps, cela facilite les choses. En effet, plus l’homme se fait humble devant Dieu, plus il admet que Dieu est son Sauveur. Et Lui rend grâce de le sauver, de s’être fait Homme pour nous, de nous supporter. Et lorsque je dis «supporter», c’est de «moi» que je parle et non des autres, moi-même, chacun de nous personnellement. Alors, quand je ressens cela, au plus je ressens cela, au mieux je me trouve, au plus je pleure et sanglote à cause de mon indigence et de mon malheur, au plus grande est  la consolation que je ressens. C’est le mystère de l’Église. Ce n’est pas dans les joies du monde que tu trouves la joie, mais dans la douleur. Là où on voit la douleur, là où on voit la peine, on voit la Croix. Là où on voit la fatigue, on voit la consolation. Là, sur la Croix, est la joie. Comme nous le chantons : «C’est par la Croix que vint pour le monde entier la joie». Dans l’affliction, dans le repentir, dans son combat pour l’humilité, l’homme trouve le ressourcement. C’est paradoxal. Dans l’Église, au plus l’homme pleure, au plus il se réjouit. Au plus il apprend l’art des larmes, des pleurs dans la prière, au plus il trouve le repos et se purifie. Dans le domaine spirituel, les larmes sont une clé qui nous ouvre le secret de Dieu, le secret de la grâce de Dieu. Et au plus l’homme pleure, au plus il se réjouit, trouve bonheur et consolation, se purifie et se ressource.
Notre espérance et notre foi, c’est le Christ. En Lui nous trouvons notre repos. Sans Lui, nous ne pouvons nous ressourcer. Personne ne peut nous donner ce repos qui ressource. Et quoi que nous puissions en penser, ce qui nous exténue à un point inimaginable nous donne le repos et nous ressource. L’homme s’imagine qu’en devenant riche, il se sentira mieux. Mais la richesse est un tyran impitoyable, inflexible et cruel. En elle, il n’est pas de joie. Elle est un fardeau qui te poursuit constamment, comme ton ombre.

Certains pourraient penser que le prestige dans ce monde procure la facilité, quand par exemple, on est renommé, puissant, célèbre. Mais il n’y a rien de tel, absolument rien. Tout cela n’est que fatigue, fardeau, illusion trompeuse qui vous tourmentent de façon inimaginable.
Rien de tout cela ne peut soulager l’homme. Seule la proximité de Dieu le peut, seul le peut ce qui est vrai, authentique, seulement ce qui vainc la mort. Tout le reste est destiné à mourir et cela nous épuise incroyablement, car cela nous apporte seulement l’incertitude. Qu’est ce qui peut m’aider ? Puis-je compter sur ma santé ? Mais quelle santé ? Je ne sais pas même ce qu’il adviendra de moi dans les minutes qui suivent. Et, gloire à Dieu, aujourd’hui, nous avons tant de maladies qui nous menacent, tant de dangers, de difficultés, d’agressions, d’angoisses. Comment dès lors pourrais-je être habité de certitudes ? La certitude est une sensation trompeuse générée par les choses de ce monde.
Comme le dit l’Évangile, pendant les temps derniers règnera la terreur (Lc.21,26). Aujourd’hui, la terreur et l’incertitude se déploient formidablement. Il suffit de parler avec quiconque au sujet des maladies. On vous répond : «Je touche du bois, je suis en bonne santé et j’espère que cela continuera». «Je touche du bois». Mais tu peux toucher tout ce que tu voudras, du bois, une planche, du fer, un caillou ou quoi que ce soit, quand vient le moment, la maladie franchit ta porte. Alors, tu peux essayer de toucher tout ce que tu trouves, cela ne t’apportera rien.
Nous cachons la réalité car elle nous terrifie. En réalité, tout cela nous fait souffrir, alors que le Christ est vraiment la Douce Lumière. Il est la Lumière de Dieu qui illumine l’homme, qui l’apaise, qui le calme, qui lui permet de ressentir le Règne éternel de Dieu. Lorsque l’homme ressent ce Règne éternel, qu’est-ce qui peut encore le terroriser, détruire son état d’esprit ? Rien ne l’effraie plus, pas même la mort. Pour l’homme de Dieu, tout cela revêt une dimension différente.
Bien sûr, nous sommes des hommes et l’humain agit en nous, mais comme le dit le Saint Apôtre Paul, nous avons l’espérance dans le Christ. Souffrir les tourments sans aucun espoir est une chose. C’en est une autre que d’avoir son espérance dans le Christ. C’est le puissant fondement sur lequel tu te tiens et il est très malaisé de te déstabiliser. Ce fondement, c’est le Christ notre Sauveur, devant Qui nous avons de l’audace car nous Le sentons comme nôtre, « Mon christ », comme le disent les saints. Et le Christ, le Sauveur du monde entier, nous conduit jusqu’à Dieu. Etant Homme, il a conduit le monde entier à Dieu le Père.

Ayant la foi en Dieu, en le Christ, nous devenons inébranlables. Nous ne vacillons pas, nous ne bronchons pas quand les vagues de la tentation, du manque de foi, et des difficultés nous submergent, quand arrivent les temps difficiles. Dieu a permis que les plus grands saints, eux-aussi, soient confrontés à des situations très pénibles. Il y a des moments incroyablement pénibles, c’est comme si Dieu abandonnait l’homme et Se taisait. Alors, tu te sens seul. Et pas seulement cela ; tous les maux te tombent dessus en même temps. Et dès que l’un s’éloigne, un autre prend la place. Tu ne vois plus Dieu nulle part, tu ne Le sens plus. Comme s’Il t’avait rejeté.
Mais nous restons persuadés que Dieu est présent. Nous avons la foi en Dieu, dans le Christ, et nous demeurons inébranlables.
Geronda Joseph l’Hésychaste se disait, quand ce genre de pensées le tourmentait, : «Tout ce que tu dis, c’est très bien. Une grande quantité de preuves et de confirmations affirment que tout est comme tu le dis. Mais où se trouve Dieu, là-dedans?» Où est Dieu ? Va-t-il vraiment nous abandonner dans une telle situation ? Dieu ne nous abandonne jamais. Et lorsque nous marinons dans les tentations de la vie, Dieu est là, avec nous.
Après, quand ces afflictions se dissipent, nous voyons que les périodes les plus fructueuses de notre vie sur le plan spirituel, celles au cours desquelles le Christ est réellement avec nous, ce furent précisément ces périodes de grandes afflictions. Là, au milieu de celles-ci, se nichait la grâce de Dieu. Et non pas au milieu des joies.
Mais il est bon aussi d’être dans la joie. Alors, nous rendons grâce à Dieu. Seulement voilà, qui donc s’écrie «Gloire à Dieu» quand il est dans la joie ? Ne serait-il pas juste de crier, lorsque nous vivons dans la joie, «Gloire à dieu, tout va bien pour nous»? Toutefois nous devrions aussi dire «Gloire à Dieu tout va mal pour moi! Gloire à dieu je suis malade! Gloire à Dieu, j’approche de la mort! Gloire à Dieu, tout s’effondre autour de moi! Mais tout de même, gloire à Dieu» ! Comme le disait Saint Jean Chrysostome, tout au long de sa vie, et qui termina celle-ci en disant : «Gloire à Dieu pour tout !».
C’est une grande chose, que de rendre gloire à Dieu pour tout : pour la joie, pour le malheur, pour ce qui est léger, pour ce qui est lourd, pour les succès et pour les échecs. Mais surtout, pour les afflictions. L’affliction nous fait mûrir. Quand tout va bien, nous oublions, car telle est notre nature, nous oublions Dieu, notre prochain, nos frères et tous ceux qui souffrent autour de nous…

Traduit du russe
Source.