Traduction d’un texte préparé par Madame Olga Orlova et publié le 30 octobre 2018 sur le site Pravoslavie.ru. Il propose un portrait vivant de l’ancien higoumène du saint Monastère de Dochiariou, sur le Mont Athos. Geronda Grigorios est parti rejoindre la foule des saints moines qui chantent éternellement les louanges du Seigneur au pieds de Son trône, la nuit du 22 au 23 octobre 2019. Voici la première partie du texte, la seconde suivra.

Aujourd’hui, neuf jours se sont écoulés depuis que Geronda Grigorios (Zoumis), le supérieur du Monastère de Dochiariou sur la Sainte Montagne repose dans le Seigneur. Le père spirituel du Monastère Dimitri Donskoï de Moscou et d’autres hommes qui le connurent de près se souviennent de Geronda.

Leçons à nos contemporains. (Alexandre Artamonov, sacristain, Moscou)
-Je me souviens être allé un jour à Dochiariou. Geronda Grigorios était assis, comme toujours entouré de chiens. Un cercle plus large mais guère plus éloigné réunissait des pèlerins assis, des Russes, des Ukrainiens. Geronda menait la conversation. Soudain, il lève son bâton, et donne un coup sur l’épaule de l’un des hommes assis… «Un fameux gaillard!» Ce dernier, ébahi : «Qu’est-ce que j’ai fait de travers ?»
– On ne se ballade pas en vêtements de femme! Traduisit l’interprète. Cet homme était vêtu d’une chemise aux tons criards, avec des palmiers. C’était inacceptable pour Geronda. Les hommes doivent s’habiller plus modestement. Geronda avait la gestuelle et le ton d’un fol-en-Christ. Le bâton s’était abattu sans doute pour mieux graver l’admonestation dans les souvenirs. Il suffisait de porter une chemise rouge avec un revers, et Geronda venait vous trouver avec sa crosse didactique… : «Communiste!» Et ma désinvolture vestimentaire me coûta un bon coup. On ne sait trop pourquoi, il appelait souvent les Russes, les communistes.
Un jour que nous, les pèlerins, conversions avec Geronda, un de ceux qui étaient assis avec nous sortit son appareil photo et photographia le Père Grigorios… Ce qui se produisit était imprévisible. Geronda se redressa, son regard se fit triste, il dit quelque chose en grec et partit. Tous nous étions déconcertés. «Que s’est-il passé?», demanda-t-on à l’interprète. «Eh bien, batiouchka, batiouchka, avait dit Geronda en hochant la tête, tu n’entreras pas au paradis…». Geronda considérait que la prêtrise était incompatible avec la photographie. Si tu célèbres à l’autel, tu ne dois pas t’impliquer dans les effets extérieurs.
Au printemps de cette année, quand je vis Geronda, son état s’était dégradé. Nous n’avons pas même reçu la permission de l’approcher pour recevoir sa bénédiction, tant on voyait clairement qu’il était mal. De jeunes moines le soutenaient par les bras et chaque pas lui coûtait de gros efforts. A l’automne, littéralement quelques jours avant sa mort, je le rencontrai soudain, quand, sortant de Dochiariou, je montais sur le bateau. Geronda faisait le chemin inverse. Il descendit du bateau et se dirigea vers une voiture. Il était tellement gai et enjoué que je n’en croyais pas mes yeux! Je dis même à mes compagnons de route :«ça alors! Cet homme était au seuil de la mort, et maintenant, voilà qu’il se sent en forme!» Tous ceux qui étaient sur le quai s’approchèrent avec joie et reçurent sa bénédiction. Il était malade. A peine parvenait-il à bouger les jambes, mais il avançait opiniâtrement, car il allait consacrer une nouvelle église. Ensuite, à peine étais-je rentré à Moscou qu’on m’annonça, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, la mort de Geronda Grigorios. Visiblement, comme c’et souvent le cas juste avant la fin, le Seigneur lui avait donné cette stimulation de ses forces.
Comme il avait soif de ces forces! Pendant la période qui précéda sa mort, pendant les dernières années, il construisit sept petites églises en bord de mer, près du monastère. Je me souviens de ma surprise quand je le vis en tête d’une énorme procession, à une époque où il était déjà très malade. Il avançait de façon décidée. Je m’enquis de ce qui se passait. On m’expliqua que Geronda allait consacrer une nouvelle église. Il avançait en traînant les jambes avec difficulté. Néanmoins, il célébra la consécration de la nouvelle église construite grâce à ses prières et ses efforts, et il célébra même la première liturgie. C’était stupéfiant!
Un ordre strict régnait dans le monastère quand il en était l’higoumène. Cet esprit ferme ressemblait à celui de son proche parent, Geronda Joseph l’Hésychaste. Sur l’Athos, il arrivait même qu’on dise, quand l’un ou l’autre moine commettait une faute «On va t’envoyer à Dochiariou, en rééducation!». Ici, beaucoup de frères travaillaient, et de plus, avouons-le, tout en recevant une nourriture très frugale. La table à Dochiariou, comparée à d’autres monastères était plus que simple et austère. Les mains de Geronda, burinées par le travail, étaient elles-mêmes une homélie sur l’amour du travail.
Les gens venaient à Dochiariou non pas pour la jouissance de quelques biens matériels ou du confort, mais pour rencontrer Geronda, et étonnamment, on l’y rencontrait toujours. On y allait en pensant «rencontre ou pas rencontre?» Et forcément, on le rencontrait! Soit était-il déjà assis à converser avec des pèlerins, où se déplaçait sur le territoire du monastère, entouré de sa cour de chiens et de chats, où il travaillait en plein air à l’un ou l’autre endroit. Il était toujours possible de recevoir sa bénédiction. Il bénissait, et visiblement. Ses mains étaient si abîmée par le travail qu’à leur seule vue on recevait une leçon, tellement utile à l’homme contemporain. Ses mains proclamaient l’amour du travail. Geronda Grigorios était un homme de sainte vie.

Que répondit Geronda au Patriarche Bartholomeos au sujet des Russes ? (par le moine du grand schème Valentin (Gourievitch), père spirituel du Monastère Donskoï à Moscou).
Quand la «perestroïka» commença en URSS, mes connaissances, estimant possible de participer d’une certaine façon à l’amélioration du climat social dans le pays voulurent entreprendre certaines démarches en ce sens. Ce faisant, ils prirent conseil non seulement auprès des autorités spirituelles du pays, mais se rendirent également dans ce but à la Sainte Montagne pour discuter ces questions avec des moines renommés. Dans certains cas, il m’arriva de participer à ces voyages. Mais d’étape en étape, dans la mesure où je maintenais une étroite collaboration avec ce groupe de gens, j’entrai dans un monastère moscovite.
Un jour survint la nécessité d’aller au Mont Athos, afin que les néophytes derniers arrivés puissent y recevoir des conseils et un affermissement de la foi et dans la vie selon la foi. C’étaient des hommes d’âge mûr, ayant déjà vécu dans leur vie de nombreux envols et maintes chutes. Ils avaient besoin d’instructions sérieuses et profondes, qu’ils pourraient recevoir, précisément à la Sainte Montagne. Pour ce voyage, j’obtins des recommandations de la part d’amis laïcs qui étaient parvenus à établir des relations régulières avec des moines de la Sainte Montagne. Ils me remirent la liste des noms des autorités athonites et leurs adresses. Je décidai de commencer notre pèlerinage par le Monastère de Dochiariou car les informations recueillies à propos de l’higoumène en faisaient une personnalité plutôt inhabituelle, quelque peu énigmatique et méritant une attention particulière. Selon le témoignage du moine de Dochiariou qui officiait en qualité d’interprète gréco-russe lors des entretiens avec Geronda, et qui traduisait également, à mon bénéfice, des fragments de conversation entre Geronda et d’autres pèlerins, sans même m’avoir vu, Geronda avait commenté notre arrivée imminente au monastère : «Le communiste arrive…». A cette époque, j’étais déjà moine, mais je provenais réellement d’une famille de communistes et j’vais été élevé dans l’esprit qui en découlait et j’étais parvenu à traverser les tests d’entrée dans les pionniers et au komsomol. Il est vrai que j’étais parvenu à échapper à la procédure d’entrée au parti car à ce moment, j’avais commencé à ouvrir les yeux… Ainsi, mon levain communiste avait été ouvert à la vision de Geronda avant le moment où il me vit, étranger parfaitement inconnu, pour la première fois. Les conversations avec Geronda avaient souvent lieu dans l’arkhondarikon du monastère. Je me rappelle qu’il m’expliqua qu’au monastère, il ne suffit jamais de seulement prier. Il faut œuvrer physiquement, il faut obligatoirement travailler de ses mains. Pour le bien commun. «Et toi, tu fais quoi au monastère?», me demanda Geronda, à brûle pourpoint. Il se fait que dans mon monastère, il arriva que lorsque je sonnais les cloches, car j’étais sonneur, des journalistes me photographièrent et par moquerie, publièrent la photo dans leur journal avec la légende : «Tous aux élections!», si bien qu’après cette histoire, je fus «dégradé» et envoyé à l’atelier de plomberie. Mais aux yeux de Geronda Grigorios, cette affaire, au contraire, me grandit sérieusement, et il me cita en en exemple aux autres pèlerins. En fait, avant même que je ne fis mon entrée dans la communauté du Monastère Donskoï, j’y allais déjà accomplir des travaux de plomberie. L’intervention des journalistes, rappela au supérieur que j’étais capable de travailler sans attirer l’attention de la presse…
Visiblement, Geronda Grigorios, avec son sens de l’éducation stricte des frères approuvait tout cela. Il considérait que le travail physique revêtait une nécessité significative pour la santé spirituelle des moines. Geronda Grigorios considérait les longs offices athonites et les longs travaux requérant des efforts physiques considérables comme important pour la santé spirituelle des moines, et particulièrement pour celle des jeunes, afin de dépasser les pensées lascives qui les assaillaient. Ces objectifs étaient atteints à travers le chantier relativement vaste des travaux de construction et de rénovation, de même que la période de récolte des olives et autres fruits. C’est également la raison pour laquelle les olives étaient pressées manuellement. Ils en retiraient une huile qui non seulement contribuait à reconstituer les forces généreusement mises en œuvre dans les obédiences mais aussi à alimenter les lampes. Car à Dochiariou, il n’y avait pas de «petites ampoules électriques d’Ilitch». De plus, une partie de cette huile monastique était destinée aux besoins des pieux Chrétiens du continent, qui eux-aussi préféraient pour l’alimentation de leurs lampes l’huile sainte de l’Athos plutôt que l’électricité ou le kérosène, répandus partout en Grèce. Et il était stupéfiant de constater que, malgré des infirmités physiques permanentes, des douleurs, un bouquet entier de maladies, Geronda Grigorios, qui n’avait pas besoin de labeur physique pour assurer sa santé spirituelle, les souffrances affligeant son corps y suffisant largement, travaillait avec abnégation en compagnie des frères chaque fois qu’il en avait la possibilité et selon ses forces. Ainsi, voyant son exemple, les jeunes moines ne pouvaient ni se laisser aller au découragement, ni murmurer contre l’obligation de travail… Imaginez qu’un des pèlerins présents, qui participa à l’obédience des travaux de construction à Dochiariou, alors que dans le monde, il ignorait tout de ce secteur d’activités (il était sportif, et voleur), travailla comme volontaire, quelques années plus tard, de retour dans le monde, à la construction d’un immeuble à étage, en pierres, destiné à accueillir des indigents. Il avait tant aimé, chez Geronda Grigorios, mélanger le mortier, maçonner, et surtout, jointoyer le tout à l’aide de la prière de Jésus! La combinaison de la prière avec les travaux physiques lourds l’avait intérieurement broyé et désenivré, avoua-t-il. Nous, les pèlerins, nous observâmes comment les novices, les jeunes frères de Dochiariou, œuvraient là avec le plus grand enthousiasme, restaurant par la même occasion leur propre âme.

L’icône de la Panagia Γοργοεπήκοος, au Monastère de Dochiariou

Geronda Grigorios était fol-en-Christ, de temps à autre. Mais la plupart du temps, il se comportait tel qu’il était réellement, surtout lorsqu’il se tenait devant l’icône miraculeuse de son monastère, l’icône de la Panagia Γοργοεπήκοος, «Qui entend rapidement». Comme tous les frères, c’est avec une forte émotion, un grand enthousiasme et beaucoup d’abnégation qu’il chante le canon qui Lui est consacré, et qui rappelle les noms des Archanges, que les Grecs prononcent avec un ‘l’ si doux, Mikhaïl, Gavriil…
Malgré toute son excentricité, même les jeunes toxicomanes accouraient vers lui comme auprès d’une mère bienveillante, afin qu’il les remette sur le bon chemin. Un de ces jeunes nous accompagnait. Manifestement, il était tout brisé et déphasé par cette dépendance. Il participait aux travaux à contrecœur et fuyait les offices. Mais Geronda, qui aurait pu être très sévère à son égard, lui accordait en permanence soin et attention. Geronda Grigorios appartenait à ceux dont on dit : «Le juste prend soin de son bétail, Mais les entrailles des méchants sont cruelles» (Proverbes, 12,10). Il enseignait aux moines de se préoccuper de nourrir à temps et à satiété les chiens et le bétail qui vivaient au monastère. Un des chiens ne le quittait pas d’une semelle, aboyant constamment, et l’accompagnant lors de ses déplacements sur le territoire du monastère.
Et Geronda Grigorios, tout comme son contemporain Saint Païssios accordait sa protection à un monastère de femmes. On sait que l’un et l’autre fondèrent une communauté de femmes, l’un à Souroti et l’autre à Ouranopolis. En cela ils furent pareils à nos Saints Seraphim de Sarov et Ambroise d’Optina, qui consacrèrent une part importante de leurs forces et de leur attention à la fondation de communautés monastiques féminines.
En fait le décès récent de Geronda Grigorios survint, comme par hasard le jour où l’on célèbre la mémoire du Saint Starets Ambroise d’Optina, à qui il ressemblait non seulement par le soin qu’il accorda à sa communauté monastique féminine, mais aussi par les souffrances endurées suites à une sévère maladie. Le monachisme féminin est un thème très important à notre époque, opposant, selon la terminologie de Dostoïevski, à l’«idéal sodomite», l’«idéal de la Madone». (A suivre)

Traduit du russe
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