Portrait par Philippe Moskovitine

Portrait

L’original russe du texte ci-dessous a été publié en trois parties sur le site Pravoslavie.ru en novembre 2020. Son auteur, Madame Tatiana Vesselkina l’a toutefois rédigé «octobre 2005 et octobre 2020». Jeune journaliste, elle rencontra le Métropolite Ioann en 1991 et devint une de ses filles spirituelles. Elle partage donc une tranche de sa propre vie, tout en brossant progressivement un portrait du Métropolite. Le titre du premier article russe est «Дедушка», Grand-Père. C’est ainsi que les proches du Métropolite Ioann le surnommaient entre eux, vers la fin de sa vie. Lui-même eut recours à cet affectueux sobriquet pour désigner son propre père spirituel, le Métropolite Manuil (Lemechevski).

A l’aube de ma carrière de journaliste, peu après le célèbre coup d’État des années ’90, à l’époque où beaucoup d’entre nous tenaient la liberté d’expression pour plus ou moins acquise, notre journal, destiné à un public jeune, publiait certains articles dans la rubrique «Strictement personnel». Ce journal n’existe plus, mais mes souvenirs de Vladika entreraient parfaitement dans la rubrique précitée. Mon chemin vers Vladika Ioann débuta longtemps avant que je ne le rencontre. Une succession d’événements et divers rencontres au cours de deux ans et demi précédèrent ma rencontre avec Vladika, qui eut lieu pendant la lumineuse semaine pascale de 1991.A la veille de la fête des Saints Anargyres Cosmes et Damien, le 14 novembre 1988, ma grand-mère Maria perdit provisoirement la vue. Avant que nous n’ayons la possibilité de nous en inquiéter, sa vue était revenue, et elle me dit : «Tu ne comprends vraiment rien». Ressentant quelque peu la tristesse de ma grand-mère devant mon ignorance des prières, je lui promis d’en apprendre certaines par cœur. Toutefois, il s’avère qu’elle avait cette fois-là autre chose derrière la tête… «Trouve le Père Abel!», me dit-elle. Je ne me formalisais guère de cette requête car à l’époque je ne connaissais aucun prêtre à Riazan. Mais le lendemain matin, ma grand-mère revêtit ses plus beaux vêtements, récita une dernière fois ses prières, et quitta paisiblement ce monde pour s’en aller vers le Seigneur. C’est une sorte de sommeil. C’était comme si elle s’était endormie, car il n’y avait eu aucune crainte en ces tristes jours, juste le désir de rester tout près d’elle et d’écouter avec une grande attention les paroles du psautier, qui me paraissaient tellement incompréhensibles. Je me demandais aussi pourquoi tous ceux qui venaient rendre un dernier hommage à ma grand-mère demandaient tous : «Où avez-vous répandu du parfum?». Les visiteurs étaient émerveillés, alors que je restais là à me demander d’où pouvait venir cette odeur parfumée. Les jours qui suivirent les funérailles me trouvèrent régulièrement à la cathédrale Saint Boris et Gleb de Riazan. Chaque fois que j’y allais, je demandais à ceux qui travaillaient dans l’église : «Où est le Père Abel? Comment puis-je le trouver?» (Aujourd’hui encore, je ne sais ce que j’aurais dit au Père Abel s’il s’était approché de moi.) On m’expliqua qu’il ne célébrait plus parce qu’il était malade. Je continuai toutefois à m’informer à son sujet.
L’hiver s’écoula, suivi par le printemps 1989, le premier qui suivit la célébration du millénaire du Baptême de la Rus’. Pendant ce printemps, je signai mon premier contrat pour une mission de journaliste. Je réalisai des entretiens avec Son Éminence Simon (Novikov), Archevêque de Riazan et Kasimov. C’était le premier entretien qu’il accordait, et le premier entretien à être publié depuis des décennies dans les pages de ce journal destiné à des jeunes. Il s’avéra que Riazan n’était pas prête pour ce genre de «rencontre». Le commissaire local aux affaires religieuses, auprès duquel les éditeurs sollicitèrent l’approbation de l’entretien, comme il état d’usage à l’époque, exigea le retrait du mot «Vladika», qui dût être remplacé par le prénom, le patronyme et le nom de famille de l’Archevêque. Nous résistâmes quelques jours, ensuite il fallut accepter de retirer les termes «indésirables» de mon texte original. Mais dès que le commissaire eût approuvé le texte de l’entretien, je réinsérai tous les mots remplacés, «Vladika» et «Son Éminence» inclus, avant d’envoyer l’article à l’imprimerie. Quand au commissaire, je ne le revis jamais…
Au cours de notre entretien, Vladika Simon me parla du Monastère Saint Jean, récemment rouvert à proximité de Riazan et me donna sa bénédiction pour écrire à ce sujet. Le 21 mai, jour de la fête du Saint Apôtre Jean le Théologien, l’Apôtre bien-aimé du Christ, l’église principale du monastère, portant son nom, fut consacrée. Je m’y rendis avec l’équipe de photographes. Il bruinait. Nous passâmes le mur d’enceinte délabré du monastère et avançâmes vers le campanile haut de 71 m, coiffé de l’armature rouillée du dôme qui exista jadis. Jusqu’à une époque récente, l’église avait été utilisée comme entrepôt de matériel et d’essence. Pour masquer les taches et la saleté du sol, on avait installé un revêtement de linoléum juste à temps pour l’office de consécration. L’église était remplie de monde. Les anciens moines, avec l’higoumène, étaient présents, et ils se souvinrent des temps jadis, quand le monastère «vivait». Ce fut ma première rencontre avec le Saint Apôtre Jean (Vladika Ioann était né le 9 octobre, jour de la fête de Saint Jean le Théologien).
Un mois ou deux plus tard, je vins à nouveau au monastère. C’était un jour de semaine. Il y avait quelques novices, et des petites vielles, des habituées qui résidaient dans les environs. Quand l’office fut terminé, une pannychide fut célébrée. Je m’approchai des vieilles, près du porte-cierges. Soudain, j’entendis des pas. Quelqu’un descendait les escaliers du balcon du chœur. Un moine, déjà avancé en âge s’approcha et bénit les fidèles qui priaient. Ensuite, tout le monde quitta l’église. Un groupe de touristes ou de pèlerins arrêta le moine et l’interrogea au sujet du monastère. Je compris qu’il était affecté à cette tâche. Il résuma l’histoire et termina en disant : «Vladika Juvénal lui-même disait qu’un jour les églises rouvriraient, et que notre monastère ouvrirait à nouveau aussi». A l’époque j’avais lu un peu au sujet de l’histoire de l’Orthodoxie dans la région de Riazan, mais jamais je n’avais rencontré le nom de Vladika Juvénal. Je demandai donc qui il était. «Vladika Juvénal fut Évêque de Riazan dans les années ’30. On l’arrêta en 1936. Et on ne sait rien d’autre de lui, mais on conserve ses lettres d’exil.» De façon assez inexplicable, je me disait que cet homme ne pouvait demeurer dans l’oubli, et j’interrogeai :
– «Où sont-elles? Puis-je les voir? J’aimerais écrire au sujet de Son Éminence. Et au sujet du monastère également».
Le moine qui, je l’appris par la suite, était le supérieur du monastère, me répondit :
– «Elles sont chez moi, à Riazan. Voilà mon adresse, viens chez moi, je te les montrerai»
Il y eut un blanc dans la conversation, dès lors je demandai :
– «Quel est votre nom?»
– «Père Abel»
A cette époque, je ne cherchais plus le Père Abel ; la vie avait repris son cours. Beaucoup plus tard, je pris connaissance de diverses archives, en Sibérie, et je découvris, dans un rapport de l’administration du camp de travail et de correction, encore opérationnel à l’époque, que l’Archevêque Juvénal (Maslovski) de Riazan et Chatsk avait été exécuté la nuit du 24 au 25 octobre 1937 à Tomsk. Rassemblant des matériaux au sujet de l’Archevêque Juvénal, je trouvai dans ces archives un grand nombre de documents concernant d’autres néomartyrs qui souffrirent pour la foi. Et de plus, je collectai beaucoup de documents relatifs à des saints et ascètes locaux. Toutes ces informations auraient dû être organisées dans divers articles, mais la plupart de ceux-ci ne purent être achevés, faute de l’une ou l’autre donnée biographique spécifique. Un jour, j’en parlai à une moniale de mes connaissances et je l’entendis me répondre : «Tu dois aller voir Vladika Ioann». Elle sortit le calendrier annuel orthodoxe et je vis alors Vladika Ioann pour la première fois. Et il se fait que très peu de temps après, le Métropolite Ioann fut nommé au siège de Saint-Pétersbourg.
Première rencontre
Ne doutant pas de la nécessité de rassembler ces documents, je rédigeai le jour-même un courrier à Saint-Pétersbourg. Les jours s’écoulèrent et il me sembla que ma démarche était vaine; il devait être bien trop occupé pour lire des lettres. Mais la réponse arriva. Dans sa lettre, Vladika Ioann écrivait :
«Je suis très heureux que vous travailliez dur, telle une abeille qui récolte le très précieux pollen, au sujet de nos martyrs qui souffrirent pour la foi et la piété. Que Dieu vous aide dans votre bon travail! Vous souhaitez me rencontrer? Je reçois ce souhait avec plaisir. Mais notre rencontre sera retardée par les circonstances. Le 11 mars [1991], je serai admis à l’hôpital pour y subir des examens, et un traitement. Nous devons nous en remettre entièrement à la volonté de Dieu. Je vous donne mon numéro de téléphone afin que vous puissiez m’appeler à la mi-avril, et apprendre si je suis encore à l’hôpital ou de retour à la maison. Que le Seigneur vous protège! Dans l’amour du Christ. Métropolite Ioann»
Un mois plus trad je composai le numéro de téléphone. On décrocha et j’entendis une voix d’homme. Je lui demandai de bien vouloir me transférer au Métropolite Ioann, me disant que mon interlocuteur était un secrétaire ou un hypodiacre. Mais j’entendis alors
C’est le Métropolite Ioann qui parle. Et il cita mon prénom.
J’étais stupéfaite, j’en perdis la parole. Comment quelqu’un peut-il connaître le nom d’une inconnue qui l’appelle? Vladika mit fin au blanc dans la conversation en me disant que je pouvais venir afin de travailler sur les publications qui m’intéressaient. Il me demanda de l’informer à l’avance de la date de mon arrivée ainsi que du numéro de mon train. Par la suite, il agit toujours de la sorte. Il se renseignait alors quant à l’heure de départ du train et traçait le signe de la croix en direction du train dans lequel j’allais voyager, il priait, et allait jusqu’à vérifier mon billet. Ne m’étais-je pas trompée en disant que j’allais occuper la couchette inférieure, ne m’avait-on pas vendu un billet pour une couchette en hauteur? M’étais-je habillée assez chaudement pour un voyage en train?
Malheureusement, il ne fut pas simple d’achever ma première obédience. A cette époque je comprenais ce terme de manière assez floue. Les pensées du genre «C’est idiot de téléphoner… Et si je le dérange…» tourbillonnaient dans ma tête. Mais quelques minutes avant de partir, j’appelai Vladika. Il me bénit pour que je l’appelle immédiatement lorsque je débarquerai à la gare. Ce serait ma seconde obédience. J’avais un billet de deuxième classe pour Saint-Pétersbourg, et je savais par avance qu’une nuit sans sommeil m’attendait. Toutefois, dès que je posai la tête sur l’oreiller, je m’endormis profondément, comme un bébé. Je fis un rêve. Je me trouvais dans une grande maison. Je descendais un escalier de bois aux marches si courtes que mes pieds peinaient à trouver support. Les marches émettaient le son d’un craquement sous mon poids. J’entendais ce son comme si j’étais éveillée. Je me tenais à la rampe, mais celle-ci se transforma en une branche fleurie. J’eus peur de faire une chute. Soudain, j’entendis une voix venant du haut et s’adressant à moi de façon catégorique, mais douce : «Tatiana, reviens!» Je levai la tête et aperçus un nuage vacillant légèrement, bleu-rose. Je m’éveillai. Le train était arrivé à Saint-Pétersbourg. (A suivre)
Traduit du russe.
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