Le 19 octobre/01 novembre, on fête en Russie l’anniversaire de la naissance de Saint Jean de Kronstadt. L’Archiprêtre Gennadi Belovolov, bien connu à Saint-Pétersbourg où il créa et dirige encore l’appartement-musée mémorial du Saint et Juste Jean de Kronstadt, est considéré à juste titre comme le principal conservateur de la mémoire du Batiouchka de toute la Russie. Il est confesseur de la communauté de moniales qui fut dirigée par feu l’higoumène Taïssia au podvorié du Monastère de Leouchinski, auteur d’articles scientifiques sur l’héritage de Saint Jean de Kronstadt, sur l’œuvre de Dostoïevski, ainsi que d’articles et d’ouvrages sur l’histoire de l’Église et sur des ascètes contemporains. Il produit un programme radio sur la «Radio Orthodoxe de Saint-Pétersbourg» et est lauréat du prix du Club des Journalistes Orthodoxes de Moscou «pour son œuvre et ses enseignements au sujet de l’héritage de Saint Jean de Kronstadt». Et ceci n’est pas même un résumé des réalisations du Père Gennadi. Une journaliste du journal «Blagovest», de Samara, a rencontré le Père Gennadi en 2008, et le site Pravoslavie.ru a reproduit l’entretien dont voici la seconde partie de la traduction, la première se trouvant ici.

Que signifie Saint Jean de Kronstadt pour vous, dans votre propre vie ?

Père Gennadi

Le Père Jean de Kronstadt a été le compagnon de route de toute ma vie, de mon chemin dans l’Église, dans l’Orthodoxie. Ma formation spirituelle eut lieu à la fin des années septante, une époque où on se laissait entraîner par n’importe quoi, on étudiait n’importe quoi, n’importe comment. Mais surtout, pas l’Orthodoxie. Je tombai un jour sur une photocopie du livre d’Ivan Sourski «Le Père Jean de Kronstadt». Quand j’en eus terminé la lecture, je fus abasourdi de ce qu’il ait existé pareil champion de l’ascèse en Russie, et qu’il ait réponse à toutes mes interrogations. C’est alors qu’apparut le souhait de servir l’Église en tant que prêtre. Cela ne put se faire à cette époque et, ayant terminé l’université et un cycle post-universitaire, je devins collaborateur de musée. En 1992 seulement, le Métropolite Ioann de Saint-Pétersbourg et Ladoga m’ordonna à la prêtrise, avec l’obligation de terminer le Séminaire.
Je dois en grande part mon entrée dans l’Église au livre de Sourski et je rêve aujourd’hui de sa réédition aux Éditions orthodoxes du «Podvorié de Leouchinski», dont je suis le rédacteur en chef. L’édition de ce livre revient à m’acquitter d’une dette, par gratitude. Quelle ne fut pas ma joie en apprenant qu’Ivan Sourski vivait à proximité du Podvorié de Leouchinski et fut paroissien de notre église. Sa petite-fille vit dans le Sud de l’ex-Yougoslavie. J’entretiens une correspondance avec elle.
Ivan Sourski a-t-il connu personnellement le Batiouchka de Kronstadt?
Non seulement il le connut personnellement, mais il l’aimait beaucoup, et c’est en son honneur qu’il choisit son pseudonyme ; le Père Jean naquit à Soura, en terre d’Arkhangelsk. Son livre est l’un des meilleurs concernant Batiouchka. Il fut écrit en émigration, dans les souffrances, avec sang et larmes. Son amour pour Batiouchka franchit le test de la souffrance.
A la pensée de pénétrer dans l’appartement de Batiouchka Jean, on a la chair de poule… Et vous, vous êtes allé le déniché et le remettre en l’état dans lequel il se trouvait quand Batiouchka y vivait!

L’appartement-chapelle

Ce fut un grand miracle que cet appartement ait subsisté. Pendant la guerre, une bombe tomba sur l’immeuble, mais elle n’explosa pas. Ce ne fut découvert qu’une vingtaine d’années après la guerre. Un jour, des petits enfants allèrent se vanter auprès de leurs parents : «Nous avons un avion sur notre toit!» Ils étaient allés jouer dans le grenier et avaient aperçu tout en haut une sorte d’avion. Quand les parents montèrent se rendre compte par eux-mêmes, ils furent saisis d’effroi : c’était une vraie bombe qui s’était coincée dans le toit de l’immeuble sans exploser. Pendant la guerre, Kronstadt se trouvait pratiquement sur la ligne de front ; les Allemands se tenaient de l’autre côté du Golfe de Finlande, et même à Oranienbaum. Les immeubles de logements de Kronstadt avaient quasiment tous été évacués et il n’y avait personne pour vérifier que des munitions non explosées se trouvaient à un endroit ou l’autre. En vingt ans, personne n’avait vu la bombe perchée sur l’immeuble!
J’essaie d’éviter le terme ‘musée’. L’appartement de Batiouchka est une sainte relique, et le terme le plus précis pour y faire référence est ‘appartement-chapelle’. On y prie, on y rencontre le Père Jean. Pour toute la Russie, il s’agit sans doute aucun d’un sanctuaire. Et plutôt que de me nommer directeur de l’appartement-mémorial, je préfère m’en dire le conservateur, car le directeur est le maître, et ici, le maître, c’est Batiouchka Jean lui-même! Nos paroissiens et les sœurs (une communauté de sœurs fut fondée au Podvorié de Leouchinski, en mémoire de l’higoumène Taïssia) viennent à Kronstadt et lisent chaque jour au minimum trois acathistes au Saint et Juste Jean de Kronstadt : le synodal, l’athonite et celui de Pioukhtitski. Récemment, j’ai appris qu’il existe également un acathiste à Batiouchka Jean, composé par l’Église Russe Hors Frontières. Nous voulons l’éditer lui aussi, et bien entendu le lire.
Je ne suis pas né à Saint-Pétersbourg ; je suis originaire du Caucase, de Piatigorsk. C’était mon rêve que de demeurer dans cette ville au nom si mystérieux : Kronstadt. Mais ce n’était pas si simple d’y parvenir. Il y a peu, c’était encore une ville fermée! On ne pouvait y aller que pour trois raisons : parce qu’on en était un habitant, pour affaires, pour y rencontrer des parents. Aucune de ces raisons ne correspondait à ma situation. Mais il était impossible que je ne vienne pas à Kronstadt! Une de mes connaissances connaissait elle-même une connaissance habitant Kronstadt qui pouvait m’envoyer une invitation en tant qu’arrière-petit-neveu. Bien sûr, il y avait un risque certain ; des fonctionnaires compétents pouvaient toujours vérifier qui était qui dans cette histoire. Et du point de vue moral, était-il juste d’arriver à Kronstadt par une telle méthode? Mais je me dis : «Après tout, nous sommes tous frères et sœurs en Christ…». Je reçus donc cette invitation à l’automne 1989 et arrivai alors pour la première fois à Kronstadt. Pour moi, c’était une terre sainte. C’est pourquoi la première chose que je fis en débarquant du ferry, c’est me prosterner jusqu’à terre et embrasser cette terre. Plus tard, je fis de même lorsque je visitai la Terre Sainte de Palestine.
L’appartement-chapelle
J’étais donc arrivé à Kronstadt. Mon objectif principal était de retrouver l’immeuble où avait vécu Batiouchka Jean. Mais quand je posai pour la première fois la question «Où vivait le Père Jean de Kronstadt?» à un habitant de la ville, je reçus cette réponse inattendue: «Qui est-ce?». Si j’avais entendu cela n’importe où ailleurs en Russie, peut-être n’aurais-je pas été aussi étonné, mais ici…
Nous avions une idée de la maison où il vivait, car la servante de Dieu Natalia avait une photo de la maison. Nous partîmes donc à sa recherche. Nous approchâmes de l’immeuble, mais il ne ressemblait pas à la photo sur laquelle il avait un étage en plus du rez-de-chaussée, alors qu’en réalité, ce dernier était surmonté de trois étages. Nous aperçûmes à proximité un immeuble à un seul étage, semblable à la maison de Batiouchka Jean, mais il n’avait pas de balcon. Nous étions perplexes; lequel des deux bâtiments… Questionner les habitants ne nous permit pas d’avancer dans notre recherche. A Kronstadt, au début des années trente, il n’y avait pas d’église orthodoxe en activité, et la ville avait perdu le souvenir du Père Jean de Kronstadt. Le visa de séjour portait sur une journée seulement, et il fallut partir sans avoir la réponse à la grande question. Je partis, habité par la pensée que je devais obligatoirement revenir et trouver la maison de Batiouchka Jean.
Je ne revins toutefois à Kronstadt que six ans plus tard. J’étais devenu prêtre. En 1995, on m’invita à donner un exposé aux marins de Kronstadt. J’acceptai avec joie. A l’issue de cette rencontre, un officier s’approcha de moi et me demanda comment faire pour recevoir le baptême. En conversant avec Serguei, je constatai qu’il savait non seulement que c’était la ville où avait vécu Batiouchka Jean, mais qu’il connaissait la maison où celui-ci avait vécu. C’était la maison de trois étages que j’avais vu lors de ma première visite. L’appartement du Père Jean était occupé par une demoiselle appelée Svetlana. Serguei lui transmit ma demande de pouvoir prier dans l’appartement du Père Jean de Kronstadt, et la jeune fille acquiesça. Cet officier m’envoya ma troisième invitation me permettant d’entrer à Kronstadt (Je les ai toutes conservées!).
Quand je suis entré pour la première fois dans l’appartement, j’ai demandé à Svetlana si elle savait quel appartement c’était. Et elle répondit : «Oui, chaque jour, je vois par la fenêtre les gens qui vienne prier devant l’immeuble, embrasser les murs, faire des métanies. Tous les habitants de l’immeuble savent que c’est ici que vécut Jean de Kronstadt.
Je lui offris une icône de Saint Jean de Kronstadt et je célébrai un moleben. C’était sans doute la première fois qu’on priait dans cet appartement depuis tant d’années. Pendant le moleben, j’étais transporté par un sentiment de joie inhabituelle, soutenue par la prière. C’était comme si Batiouchka Jean se tenait juste à côté et priait avec moi, et la prière me donnait des ailes. Après l’office de prière, je conversai avec Svetlana, lui demandant comment était sa vie ici. Elle me dit: «Voilà un an que je vis ici, mais j’ai l’impression que ce n’est pas mon logement, que je suis seulement une hôte de passage. La nuit, je ne parviens pas à dormir, j’entends des bruits, comme si on marchait de l’autre côté du mur. Je suis quelqu’un de sain, je fais du sport, je ne crois pas aux visions, je n’ai pas d’hallucinations, mais ces pas sont tellement réels…». Dans un tel endroit, elle aurait dû se sentir comme dans le giron du Christ, et au lieu de cela, elle souffrait et ne parvenait pas à dormir. Et puis, je découvris que cette demoiselle n’était pas baptisée! Je l’ai baptisée ; elle est venue à l’église de mon lointain village. Après, elle vint avec son frère, qui reçut aussi le baptême. De cela naquit entre nous une authentique confiance, qui me permit de demander sans détour à Svetlana si elle serait d’accord de déménager dans un appartement que nous lui trouverions ensemble. Elle accepta avec joie. C’est alors que débuta le travail sérieux.
Ce qu’il fallut endurer pourrait faire l’objet d’un livre entier, du genre ‘détective tragique’. L’immeuble fut menacé d’être «privatisé» au profit d’une importante structure commerciale, qui plus est, d’origine étrangère. Il fallut par ailleurs entreprendre des mesures très énergiques afin de sauver l’appartement. Il y eut des jours où tout cela semblait humainement impossible. Et des miracles se produisirent, prouvant que Batiouchka Jean priait pour son ancienne demeure terrestre, qu’il travaillait pour elle. Sans l’aide du Père Jean, il aurait été impossible de sauvegarder l’immeuble et y créer l’appartement-chapelle. Mon rêve le plus cher est de m’extraire de toute agitation mondaine et de me mettre à enfin écrire à propos de tout ce qui est lié à cet appartement. Car tout cela a un profond sens spirituel.

Saint Batiouchka Jean, Prie Dieu pour nous!

Une version française d’un acathiste à Saint Jean de Kronstadt est accessible ici. Et le Père Gennadi tient son « Journal » sur le réseau social russe Live Journal.
Traduit du russe.

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