Le Père Kyrion

Le dimanche de la fête de tous les Saints qui ont illuminé la Sainte Montagne de l’Athos, Madame Olga Orlova s’est entretenue avec le Hiéromoine Kyrion (Olkhovik), représentant Le Monastère russe de Saint Panteleimon auprès de la Sainte Communauté. L’article fut publié en russe sur le site Pravoslavie.ru, le 01 juillet 2019. Toutes les photos illustrant l’article proviennent du site Pravoslavie.ru.

Père Kyrion, comment vivre avec le Christ?
Aujourd’hui, l’Église ne garde pas le silence, elle enseigne, prêche, et parle ouvertement de cela. Maintenant, tout est accessible. Il faut juste écouter, être attentif. Mais il est vrai que tous n’écoutent pas.
Comment commencer à écouter le Christ ?
Beaucoup de choses tendent à nous en empêcher. Maintenant, même lorsque qu’un pratiquant est proche de l’Église, l’attraction du courant des nouveautés est importante. Aujourd’hui, les gens disposent de tout à suffisance. Et ils oublient Dieu. Pour rectifier cette orientation suicidaire du cours de la vie, le Seigneur envoie les afflictions : à l’un la maladie, à l’autre le désordre dans la famille. De grandes convulsions se produisent également au niveau des États. Pourquoi? Parce que la majorité des gens a accepté et légalisé des valeurs fausses, comme par exemple maintenant, l’avortement, en Russie. Alors, Dieu, souhaitant corriger toute la société, ouvre la porte à l’une ou l’autre catastrophe globale, une crise, une guerre, afin de faire réfléchir, et pour que les gens se souviennent que le Seigneur rend visible ce qui détourne vers le péché.
Dans le livre étonnant du Saint Évêque Nicolas (Velimirovitch), «Guerre et Bible», on lit ces mots : « Le peuple qui a chuté devant le Seul Dieu Vivant est devenu essentiellement un peuple mort. Son âme, telle une ombre, vacille dans le monde, pareille à un chêne privé de ses racines, mais pas encore abattu. Pour souffler cette ombre, abattre cet arbre scié, pour enterrer les morts, il faut des tremblements de terre, le déluge, la peste, ou la guerre. Parce que tomber devant le Seul Dieu signifie Lui faire la guerre et piétiner toute Sa loi ».
On peut aussi se repentir, et ainsi, échapper à de nombreux malheurs. Alors, Dieu nous donne une vie paisible. La Sainte Écriture parle de cela, tant l’Ancien Testament que les Évangiles. Voulez-vous vivre en paix? Voulez-vous que vos champs portent du fruit? Vous voulez que vos ennemis ne vous attaquent pas? Alors accomplissez ceci, ceci, et cela, tout cela est écrit dans la Bible.
Justement, dans le livre du Saint Évêque Nicolas, beaucoup de ces citations sont rassemblées.
Oui. Si nous oublions cela, Dieu nous envoie un fléau. Quand notre foi s’éteint, les épreuves nous sont envoyées, pour la rallumer. Dieu ne veut pas que nous souffrions le martyre toute l’éternité. Il ne veut pas que nous souffrions en cette vie. Il nous a créés pour être joyeux. Mais nous nous retrouvons par nous-mêmes sur ce chemin de perdition, alors il faut des mesures dures pour nous sauver.
Quand l’homme vit-il vraiment?
Quand il vit comme Dieu l’a envisagé, alors il est vraiment un homme. Sinon, si son esprit est atrophié, il devient un homme travaillé par les passions corporelles, ressemblant plutôt à un animal doté de la parole. Il en va avec l’esprit comme avec le corps, si on ne le nourrit pas, si on ne l’éduque pas, il dépérit et dégénère…
Et il existe aussi des péchés qui sont seulement des blessures, et d’autres, les péchés mortels qui sont des traumatismes, incompatibles avec la vie…
Dans l’Église, le Seigneur ressuscite même les âmes mortes, par les Mystères.
Comment nourrir et entraîner l’esprit?
Maintenant commence un des carêmes de l’année ; c’est justement le moment de se souvenir de l’esprit. Notre esprit se nourrit de la lecture de la Sainte Écriture, de la pensée tournée vers Dieu, de la prière, de la Communion aux Saints Mystères du Christ, des instructions des saints pères, des bonnes pensées. On l’entraîne à l’aide de la tempérance, de la participation aux offices et aux Mystères de l’Église, et an accomplissant les commandements du Christ. Et remerciez Dieu le plus souvent possible. Demandez-lui de vous renforcer, de vous purifier. C’est le fondement des fondements. Le véritable début. C’est comme dans la nature de l’enfant humain, le seul à être complètement impuissant sans soins. Spirituellement, il en va de même…
Faut-il un père spirituel?
C’est indispensable. Comme le dit l’Apôtre Paul : «Pour moi, frères, ce n’est pas comme à des hommes spirituels que j’ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels, comme à des enfants en Christ. Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide, car vous ne pouviez pas la supporter ; et vous ne le pouvez pas même à présent» (1Cor.3,1-2). Et c’est vrai, tant les enfants que les néophytes eux-mêmes déjà adultes ne peuvent s’accommoder de lourdes charges. C’est progressivement, avec les conseils des plus expérimentés, que l’on reconstruit sa structure spirituelle intérieure : on apprend à fréquenter l’église, on se détourne des conversations et des distractions oiseuses, on trouve du temps pour la règle de prière. Avec le temps, si on fait preuve de constance, tout cela deviendra nécessaire : si vous ne priez pas, vous éprouverez la faim comme si vous aviez sauté les repas du matin et de midi… Car l’esprit sera déjà vivant… Ainsi, la vie en relation avec l’existence éternelle de l’esprit deviendra pour nous plus réelle même que l’existence de ce corps voué à la mort. Le mieux est de se connecter à cette vie d’attention et de concentration intérieure justement en jeûnant. Chacun peut, en demandant les conseils de son père spirituel, recevoir la bénédiction de celui-ci pour lire pendant cette période du carême la littérature spirituelle qui correspond le mieux à vos dispositions intérieures. Les œuvres de patristique rassasient tant la raison que le cœur d’un sens nouveau, de pensées nouvelles, dans l’esprit de l’Évangile.
Mais comment l’homme se fait-il fils de Dieu Lui-même ? Le père spirituel n’attire pas vers lui, mais vers le Christ.
Précisément en adoptant les pratiques de l’Église. Progressivement, vous vous mettez à à ressentir l’action de la grâce de Dieu qui commence à visiter votre esprit, à illuminer votre raison, à purifier votre cœur, à endiguer votre propre volonté, à maîtriser et brider les passions. Celui dont l’Église n’est pas la Mère, Dieu n’est pas le Père.
La grâce n’enfreint jamais aucune liberté. Le Christ dit aux Juifs qui le rejetaient:«Le diable est votre père» (Je.8,44), car ils s’étaient eux-mêmes choisi pour père celui qui fut depuis les temps immémoriaux le «meurtrier de l’homme», et ils naquirent dans son esprit.

L’Higoumène Jérémie de bienheureuse mémoire, avec le Père Kyrion

« … Cette sorte de démon ne sort que par la prière et par le jeûne» (Mth.17,21), dit le Seigneur au sujet de celui qui avait été délivré d’un esprit malin satanique. Le jeûne est la clé de la vie spirituelle. Les Protestants, qui rejettent le jeûne, s’éloignent de plus en plus de l’Évangile. Car le jeûne est ce qui permet de se mettre soi-même au diapason du ton spirituel, la possibilité de croître, de se relever de ce relâchement qui est déjà incompatible avec la prière.
L’expression se relaxer est une de celles qui circulent le plus parmi la jeunesse contemporaine. « Être relaxés ? Dieu nous en garde ?! raisonnent les prêtres dans leur pastorale. Dans la culture de masse, il existe de nombreuses falsifications du même acabit. Elles interviennent chaque fois que quelque chose de suicidaire s’impose en qualité d’objet du désir. C’est ainsi que l’avortement (…) ne s’appelle pas meurtre, mais s’intègre dans le concept de « Childfree» [libre – de n’avoir pas – d’enfant. N.d.T.]. Dans la conscience de tout homme, la liberté est une chose bonne, et c’est ainsi qu’est frauduleusement conçu et imposé un état consistant à être « positivement » libéré des enfants. Mais c’est une tromperie et cela relève de l’autodestruction…
Sans la prière et le jeûne, nous sommes impuissants devant l’apostasie omniprésente, devant l’abandon généralisé des idéaux évangéliques, et en fin de compte, c’est le règne de l’antichrist. Dans certaines Églises Orthodoxes également, là où on essaie de tout réformer et simplifier, les dispositions spirituelles des fidèles s’affaiblissent, « le sel perd sa force» (Mth, 5,13) … Nous devons préserver toutes les dispositions de notre jeûne orthodoxe ; sans le jeûne, nous perdrons l’Orthodoxie. Quelle tiédeur règne aujourd’hui dans le peuple russe! Il doit s’en débarrasser. Elle n’est déjà plus là cette étincelle présente lors de la renaissance de l’Église après la chute du système soviétique, quand s’ouvrit le rideau de fer, beaucoup de choses devinrent accessibles et que l’Église cessa d’être persécutée.
Comment ne pas éteindre l’esprit (1Thes.5,19)?

Il faut obéir au père spirituel. La véritable prière est possible seulement dans le cadre de l’obéissance, et elle est l’essence de notre vie spirituelle, notre relation particulière avec Dieu à travers laquelle il est possible d’atteindre le but:la déification. Vous savez ce que disait Saint Païssios à propos de la prière? «Il faut toujours prier sans jamais se décourager. Au plus souvent nous courrons vers Dieu, au plus nous nous sentirons confiants et joyeux. J’ai accompli mon service militaire pendant d’angoissant temps de guerre. J’étais opérateur radiotélégraphiste et j’ai vu: quand d’heure en heure nous parvenions à entrer en contact avec le centre de la division, nus nous sentions en sécurité. Quand c’était toutes les deux heures, on se sentait un peu en danger. Quand il arrivait qu’on ne puisse établir le contact que le matin et le soir, alors nous étions angoissés et inquiets, éloignés et d’une certaine façon coupés de la base de nos forces.Il en va de même avec la prière;au plus souvent on prie, au plus on se sent confiant».
Nous devons être de fidèles enfants de l’Église Orthodoxe. Réchauffer l’esprit de la crainte de Dieu. Remplir les obligations qui incombent à chaque chrétien, contenues dans les commandements du Christ. La relaxation qui domine les gens aujourd’hui est pire que tout. Les épreuves pourraient survenir. L’esprit de la foi flambe sur la croix.
Comment ne pas négliger la croix qui est donnée quotidiennement à chacun ; pour porter sa croix, le chrétien ne doit pas attendre une sorte d’instant historique?

Chacun d’entre nous porta sa croix dans sa vie, chacun d’entre nous doit accomplir ce à quoi il est destiné et vers quoi Dieu l’appelle. Il est très important de distinguer la volonté de Dieu en ce qui nous concerne, afin que notre vie ne s’écoule pas en vain. L’Apôtre dit:«rachetez le temps, car les jours sont mauvais»(Eph.5,16). Il faut faire les choses essentielles et ne pas les échanger contre des peccadilles.
En quoi se distingue la croix portée par les moines?
Chaque moine qui entre dans la voie monastique prend des vœux qui doivent être accomplis devant Dieu et devant les frères. La «vie carêmique» est un des aspects de la vie spirituelle les plus désirés par le moine. La tâche des moines, particulièrement à la Sainte Montagne, nous sentons qu’elle consiste en l’obligation que nous fait l’Église de ne jamais interrompre une seconde la prière d’intercession pour le monde. Si cela devait se produire, ce serait la fin. «Le monde tient par la prière des moines», disait Saint Silouane.

Comment les moines athonites prient-ils?

Starets Jérôme
Starets Macaire

C’est principalement la nuit qu’on prie sur l’Athos, alors que dans le monde, les gens dorment, les moines montent la garde. La prière commune à l’église occupe quotidienne de huit à dix heures, plus encore lors des fêtes, quand il y a des vigiles. A cela s’ajoute la prière en cellule; et la prière de Jésus, dite pendant les obédiences, au cours de la journée. Dans les années ’80, il fut possible de compléter la fraternité du Monastère athonite russe de Saint Panteleimon en faisant venir des moines de Russie. Se posa alors la question de la restauration de l’ancienne règle monastique établie par les startsy Jérôme (Solomientsov) et Macaire (Souchkine). Notre higoumène, le Père Jérémie (Alekhine) pensait plutôt à la conformité avec la tradition spirituelle générale de l’Athos. Nous, les jeunes de l’époque, étions tous attirés par l’expérience des Grecs… Mais le saint Geronda Païssios, grec lui-même, nous blâma:«Le monastère russe a ses traditions. Faites-les renaître, ce sont elles qui engendrèrent le starets Silouane. Ses écrits constituent un enseignement complet à propos du salut. C’est votre héritage, c’est l’expérience de plusieurs générations de pères du Monastère Saint Panteleimon, assimilée et exposée par un simple moine qui aujourd’hui est vénéré par le Mont Athos tout entier».

Papa Tikhon et à l’arrière-plan, Saint Païssios

Geronda Païssios soulignait que le podvig de son père spirituel, le starets Tikhon (Golenkov) aurait été impossible dans un environnement grec, parce qu’il était habité par un amour exceptionnel pour les divins offices. C’est précisément l’office divin qui était pour lui source de sanctification. Et ce trait, caractérise avant tout les héros de l’ascèse russe, notait Geronda. «L’attrait pour l’office, tel qu’il existe dans le monastère russe, ce n’est pas simple de le rencontrer dans les autres communautés de l’Athos», disait-il.

Voici peu, nous avons publié un entretien de l’Archevêque Agapit (Goratchek) de Stuttgart, au sujet de la vénération particulière des saints dans l’Église Orthodoxe, et qui trouve son expression dans nos offices. Je me souviens comment le Père Piotr (Pigol) racontait que Geronda Païssios, entendant [des moines russes N.d.T.] se plaindre des difficultés rencontrées par la construction du podvorié athonite à Moscou, demanda combien ils avaient d’autels différents. Ayant entendu la réponse, il tapota l’épaule de son interlocuteur en disant «les Saints ne dorment pas, les Saints prient pour nous!».
Et tout s’arrangea.
Père Kyrion, comment êtes-vous devenu moine?

Ce fut un appel de Dieu. Chaque homme doit distinguer cet appel, s’y conformer, ne pas laisser tiédir le feu qui est envoyé d’En-Haut dans son cœur. Il en va ainsi pour moi.
Et comment êtes-vous arrivé à la Sainte Montagne?
Ce fut également un appel du Seigneur, de la Très Sainte Mère de Dieu. Elle appelle là-bas qui Elle veut. Les uns y demeurer, les autres ne parviennent pas à s’y habituer et s’en vont. Là, quoi qu’il arrive, on doit observer la dure règle athonite. La guerre contre les pensés est très intense au Mont Athos, si on ne s’en ouvre pas constamment à son père spirituel, on ne résiste pas.
Comment ne pas être effrayé? Ne pas fuir son Golgotha quotidien…

Pour cela, il faut se rappeler que dans la vie du Chrétien, après le sacrifice de la croix vient toujours la résurrection. Tout est intimement lié. Cela doit être perçu et accepté dans son unité globale;c’est ce qui distingue la foi Orthodoxe. Après le Golgotha vient la résurrection, et il ne peut y avoir de résurrection sans Golgotha.
Traduit du russe
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